Lettre adressée au président de l’Assemblée nationale.
Monsieur le président de l’Assemblée nationale,
Durant mes études secondaires passées sur les bancs de l’Education nationale, j’eus la chance de suivre des cours d’éducation civique. On nous y a enseigné toutes sortes de choses que j’ai trouvées sur le coup très justes et très belles. On nous y a parlé de République, de lois, de souveraineté, de légitimité, de séparation des pouvoirs et de Constitution. Curieux de ces matières, ainsi que d’histoire et de philosophie, je devins rapidement un ardent partisan de la démocratie en général, et de la République en particulier, ce que je me flatte d’être toujours.
Quelques années plus tard, accédant à l’âge d’homme, je fus appelé aux urnes et, avec une fierté bien légitime, accomplis consciencieusement mon devoir civique. Depuis cette date qui commence à être reculée, c’est à chaque scrutin que, après m’être enquis des principaux débats d’actualité et de la position qu’y défend chaque formation politique, je suis allé voter. Je n’ai, je vous prie de le croire, jamais dérogé à cette civique habitude. J’ajouterai à ceci que je me suis acquitté de mon service national sous les drapeaux, que mon casier judiciaire est exempt de toute condamnation pénale et que je suis donc, sinon un citoyen modèle, en tout cas quelqu’un qui a sa conscience pour lui.
Voici un peu moins de trois ans arriva dans ma boîte aux lettres le texte du Traité constitutionnel européen. Etant a priori favorable à l’idée, et à la lumière des vieilles leçons d’instruction civique que m’avaient prodiguées mes maîtres, je me mis en devoir de le lire et tentais de m’en faire un avis pertinent, bien que la matière fut aride. Cet avis, je me le fis vite, et confrontant cette opinion à celle de personnes plus éclairées que moi-même, elle devint bientôt une conviction. Pour des raisons que je ne souhaite pas discuter plus avant, je vins à la conclusion que le texte que l’on me proposait n’aurait pas mon suffrage, et votais "non". A l’issue du scrutin, je constatais avec satisfaction que mes concitoyens avaient dans leur majorité exprimé le même avis.
Sur proposition du président de la République, qui a pour l’occasion fait preuve d’une conception imaginative du mandat qui est le sien, l’Assemblée dont vous avez la présidence, Monsieur, vient de ratifier ce même texte, à peine remanié.
Il existe sans doute d’excellentes raisons politiques, techniques, juridiques, diplomatiques, au fait que la représentation nationale quasi unanime approuve ce que la nation a rejeté. Ces raisons, je ne souhaite pas les connaître. Il est aisé, en effet, de justifier n’importe quoi avec de belles phrases, des circonlocutions savantes et en invoquant la complexité du monde moderne. Il est aisé de justifier n’importe quoi, et c’est bien pour cela qu’il existe des principes que, jusqu’à présent, j’estimais solidement posés et en aucun cas remis en cause par des hommes de bien. J’avais tort. Rien n’est jamais acquis, pas même ce que l’on vous a appris comme allant de soi.
Oui, j’ai eu tort. J’ai eu tort de faire confiance aveuglément à des hommes et des femmes auxquels je prêtais un peu de rectitude morale. J’ai eu tort de ne pas m’investir plus dans la vie politique. J’ai eu tort de ne pas militer dans un parti. J’ai eu tort de ne pas briguer personnellement de charge et de me contenter de voter. Je n’aurais peut-être rien changé à la marche des choses, mais au moins ne serais-je pas assailli par ce sentiment d’abattement qui est le mien.
J’ai eu tort surtout de croire que tous les votes comptaient, que le peuple était souverain et que son avis était pris en compte. Ce n’est de toute évidence pas le cas, je me suis mépris sur ce point. Il semble que dans une conception nouvelle de la démocratie, le vote des électeurs ne serve qu’à apporter une légitimité à un pouvoir inamovible tenu entre les mains de personnes largement interchangeables et, dans l’ensemble, plutôt d’accord sur tout. Cette conception de la démocratie, je ne la partage pas, et je ne souhaite pas y participer. C’est pourquoi j’ai le regret de vous retourner ma carte électorale dûment déchirée. Dorénavant, et jusqu’à ce que les choses changent, j’emploierai plus utilement mes dimanches électoraux au gymnase ou au cinéma.
Je vous prie de croire, Monsieur le président de l’Assemblée nationale, à l’expression de ma respectueuse considération.

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