Quand je vivais comme volontaire au Proche Orient, nous avons pu vivre avec les autres coopérants ce que les journalistes en terrain de conflits appelle « le syndrome du demi-dieu », à savoir, au bout d'un moment nous avions fini par prendre beaucoup de risques, et à côtoyer des situations très dangereuses en se croyant invulnérables, ce que nous n'étions pas. Je suis sûr qu'avec une toute petite pichenette, nous aurions été prêts à nous investir dans les combats sévissant dans cette région du monde, à manier les armes et à tuer pour une cause que nous croyions juste.
image prise ici
C'est grisant de sortir des cadres sociaux normaux, de n'être plus sous la contrainte d'aucune hiérarchie, nous faisions à peu près ce que nous voulions...
Ce qui a été le plus dur quand cette vie s'est arrêtée c'est de retrouver une vie plus banale, plus dans les rails. Ce qui nous a sauvé est que nous étions vigilants les uns envers les autres, que nous avons essayé de ne pas nous laisser emporter par ce que nous ressentions pour ceux qui nous ont été proches deux ans.
Ce qui est arrivé à certains militants d'extrème-gauche des années 70 ressort à peu près du même phénomène.
On combat pour des idées que l'on croit justes, et à la base il y a effectivement une soif de justice pour tous, une soif d'équité, et de paix sociale, de rejet de l'avidité, du consumérisme, toutes choses éminemment sympathiques au départ. Beaucoup des militants de cette période sont sagement rentrés dans le rang ensuite, gardant qui un look, qui quelques slogans, pour ne pas donner l'impression de tout à fait se dédire, pendant que d'autres allaient jusqu'au bout de leurs idées, à savoir la lutte armée.
C'est grisant d'aller sur les marges, de combattre pour de bon au nom d'idées généreuses, on croit alors que la vie de ceux qui semblent contredire ses idées ne vaut pas grand chose. On devient un demi-dieu qui décide qui doit vivre ou mourir. On ne sort pas seulement de la société, on quitte toute morale, tout sens commun. On finit par trouver normal que la fin justifie les moyens, ce qui pourrait être le credo de bien des requins du libéralisme.
Jean-Patrick Manchette le traite parfaitement dans « Nada ».
Chez beaucoup de petits bourgeois étudiants, il apparaît que ce militantisme est aussi une conséquence de leur culpabilité sociale, d'un rejet de l'identité familiale, en somme plus une crise d'adolescence prolongée qu'autre chose. Il y a aussi de grands naïfs comme les « épiciers » de l'affaire de Tarnac, qui se sont donnés des frissons, ont joué aux gendarmes et aux voleurs avec le pouvoir sans comprendre qu'il y aurait des conséquences, invoquant même ce qui est un comble la justice dite « bourgeoise » pour se défendre.
En Italie, pendant les « années de plomb », il y eut les « Brigades rouges », en France, « Action Directe ».
Mis en prison en 1979 après plusieurs assassinats qui lui sont imputés, condamné en 1981 car appartenant à une bande armée, Cesare Battisti s'évade alors et part se réfugie alors au Mexique. En 1988, il est jugé par contumace par la Cour de Milan qui ordonne la réclusion criminelle à perpétuité pour l'assassinat du surveillant de prison Antonio Santoro (Udine, 1978) et de l'agent de police Andrea Campagna (Milan, 1979), ainsi que pour complicité active dans les assassinats le 16 février 1979 du boucher Lino Sabbadin (Santa Maria di Sala, Vénétie) et du bijoutier Pierluigi Torregiani (Milan).
En France, François Mitterrand s’engage en 1985 à ne pas extrader les anciens activistes italiens en ayant fini clairement avec la violence, à l'exclusion des crimes de sang. C'est ce que l'on appelle la doctrine Mitterrand.
Sur la base de cet engagement politique, Cesare Battisti revient en France en 1990 où il dispose d'un réseau amical important. Il devient gardien d'immeuble et commence à écrire. Il écrit son premier roman « Les Habits d'ombre ». Cette œuvre et les deux qui suivront : « L'Ombre rouge » et « Buena onda » sont des romans « noirs » qui prennent pour toile de fond la communauté des exilés italiens à Paris. Il publie également « Dernières cartouches » qui se déroule dans l'Italie dite des « Années de plomb ».
En 2004, l'Italie demande une seconde extradition qui est cette fois accordé.
Au grand scandale d'un petit milieu parisien très fermé, d'écrivains « engagés », ou pas, comme Fred Vargas, qui prétend refaire toute l'enquête, de politiques, dont Bertrand Delanoé, de philosophes médiatiques comme BHL d'humoriste comme Bedos. A l'époque, le journaliste Guillaume Perrault évoque le fait que ce n'est pas l'innocence de Battisti qui est invoqué contre la demande d'extradition, mais l'indulgence devant « la pureté de sa cause ». Il faut dire aussi que d'autres littérateurs ou journalistes voient aussi là l'occasion de se faire un peu de publicité en se donnant le genre combattant pour la liberté...
Un petit milieu, souvent socialement et financièrement favorisé, qui invoque cela pour défendre Battisti, cela s'appelle ni plus ni moins que de la justice de classe.
Ci-dessous le début de "Nada" adapté par Chabrol au cinéma en 1974.

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