• jeudi 20 juin 2013
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Complot, humiliation et amour-propre, les armes d’un clip anti-tabac (...)
69%
D'accord avec l'article ?
 
31%
(41 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Complot, humiliation et amour-propre, les armes d’un clip anti-tabac original

Droits des Non-Fumeurs  » ne  limite pas sa campagne anti-tabac aux affiches qu’on a analysées récemment sur AgoraVox (1). Un clip réalisé par Yvan Attal ne manque pas d’intérêt (3). On doit à un rédacteur, Docdory, d’en avoir été informé. L’auteur propose une fable sarcastique d’1 minute 26 qui devrait dégoûter à jamais de fumer.

« Le monde est vieux, dit-on ; je le crois, écrit La Fontaine ; cependant / Il le faut amuser encore comme un enfant  » (2). Rien ne vaut, en effet, une fable pour capter l’attention comme « dans Athènes autrefois, peuple vain et léger  ». Elle a le don de déclencher un réflexe inné d’attirance chez l’auditeur indocile. L’exhibition des difficultés qui assaillent autrui, à défaut de son malheur, suffit ensuite à susciter la sidération du voyeurisme.
 
Le clip montre donc un chef d’entreprise en train d’apprendre à son conseil d’administration la raison de leur réunion d’urgence : il doit se débarrasser de plus de 60 tonnes de déchets toxiques, acétone, ammoniaque, cadmium, etc. Il attend de ses conseillers la solution la plus économique. Une attente est ainsi ménagée chez le spectateur : quelle méthode employer pour éliminer ces déchets ?
 
L’attrait de l’information extorquée d’un complot
 
Les diverses informations retiennent d’autant plus l’attention qu’elles appartiennent à la variété de l’information extorquée  surprise par une caméra indiscrète qui parcourt la salle : les membres du conseil d’administration livrent, en effet, des informations qui seraient susceptibles de leur nuire si elles étaient divulguées. On assiste en fait aux préparatifs d’un complot : une opération d’influence ou « une intoxication » aux sens propre et figuré du terme. À l’exception du premier conseiller qui recommande un retraitement classique des déchets, aussitôt rejeté car «  trop cher  », les autres rivalisent de cynisme et de machiavélisme à l’instigation de leur patron qui les presse : l’une conseille l’enfouissement souterrain clandestin, l’autre propose l’exportation dans « un pays moins regardant  ».
 
L’attention est portée à son comble par la solution que suggère un quatrième conseiller et dont il distille l’une après l’autre les modalités pour réactiver l’attente. Il commence, en effet, par un paradoxe inouï qui tient du gag d’humour noir où on hésite entre rire et stupeur : « Et si on les faisait avaler aux gens ?  ». L’idée est si loufoque que le patron lui-même reste interloqué avant d’en dénoncer aussitôt non l’ignominie mais la contradiction apparente pour son application : comment faire avaler des « trucs dégueulasses  » à des gens sans qu’ils s’en rendent compte ? Le quatrième conseiller ne se démonte pas ; il détaille froidement sa stratégie cynique : 1- user de petites doses quotidiennes, 2- y accoutumer les gens dès le plus jeune âge, 3- les leurrer par la publicité.
 
C’est alors que le paradoxe trouve sa solution cachée dans une métaphore, en guise de morale de la fable. On y reconnaît par intericonicité la stratégie même des fabricants de tabac : l’arme dont rêve le conseiller, est ni plus ni moins qu’une cigarette ressortant seule par contraste blanche sur fond noir à l’écran, avec pour légende les produits toxiques qu’elle contient : arsenic, acétone, DDT, ammoniac, polonium 210. Un premier slogan identifie l’acte de fumer à celui de jouer le rôle d’une décharge : « Fumer c’est servir de décharge aux pires produits toxiques. »
 
La stimulation violente du réflexe d’amour-propre
 
Mais cette fable ne capte l’attention que pour tenter dans le même temps de faire réagir et agir le spectateur. Un premier réflexe de répulsion, sans doute, peut être stimulé par les poisons énumérés que contient la cigarette. Mais nombre de publicités passées ont montré l’inefficacité de la seule exhibition du mal pour en détourner quand on y prend plaisir. Le clip recourt donc à la stimulation d’autres réflexes.
 
- La stimulation d’un réflexe d’humiliation
 
Il use du procédé de l’ironie poussé jusqu’au paroxysme du sarcasme pour stimuler violemment chez le spectateur sans doute un réflexe de répulsion, mais surtout deux autres réflexes combinés de condamnation et d’humiliation par l’étalage éhonté du cynisme et du machiavélisme des comploteurs à son égard, dont on relève deux indices :
 
- le premier est les seuls objectifs qui mobilisent ces voyous, l’économie et le profit, y compris par l’empoisonnement de leurs contemporains.
 
- Le second indice est leur mépris sidéral des jeunes qu’ils savent pouvoir manipuler à leur guise pour leur faire « prendre des vessies pour des lanternes ». Deux leurres suffisent, en effet, à leur rendre même des « merdes » attirantes : l’un est de faire de l’acte de fumer un acte « cool », ce qui, dans le sabir jeune, signifie « jouissance » ; cette promesse de gratification est de nature à stimuler chez eux un réflexe inné d’attirance ; le second leurre est de présenter l’acte de fumer comme une posture « rebelle » : l’adolescence est l’âge où l’on se pose en s’opposant à l’autorité ; le réflexe d’insoumission à l’autorité peut être ainsi déclenché par la cigarette dès lors qu’elle symbolise une transgression et un défi de l’autorité. « Ça marche à tous les coups !  » assure le conseiller.
 
Sa dernière répartie résume enfin dans sa brutalité tout le mépris qu’éprouvent les comploteurs envers ces pauvres naïfs de jeunes au point qu’on en vient à le trouver justifié : « Ça va nous coûter combien votre affaire ? demande le patron que seul le moindre coût intéresse - Ben rien ! répond le conseiller. Les jeunes sont prêts à payer pour avaler ces merdes !  » Paradoxe, métonymie, métaphore et registre de langue grossier donnent à cette chute la frappe d’une gifle lancée à la volée : être « prêt à payer  » est l’effet d’une dépendance extrême des jeunes, et « payer pour avaler ces merdes  » est une contradiction apparente qui trouve sa solution dans l’efficacité des leurres employés : dans leur naïve prétention à se croire maîtres de leur conduite, les jeunes ne peuvent imaginer à quel point ils sont manipulés, les petits imbéciles !
 
- La stimulation du réflexe d’amour-propre
 
Si, après ça, les jeunes spectateurs restent encore insensibles au mépris de ces comploteurs, on ne peut rien pour eux. Il leur est clairement montré qu’en croyant poser un acte d’insoumission en fumant, ils se soumettent en fait à une stratégie visant à les tromper à leur insu. Pareille humiliation découverte vise à stimuler chez eux un salutaire réflexe d’amour-propre à la hauteur de la blessure infligée qui devrait leur faire rejeter le tabac, sinon de dégoût, du moins de dépit.
 
Le deuxième slogan y invite : « Ne vous faites pas rouler par la cigarette  ». Le jeu de mots rapproche dans une équation le sens propre du verbe « rouler » de son sens figuré en les identifiant : confectionner une cigarette équivaut à se faire tromper. Il est amusant que le patron brandisse la menace des « écolos » pour écarter l’enfouissement des déchets toxiques, mais pas pour leur consommation. N’arrive-t-il pas, en effet, qu’après un repas où ils ont consommé « bio », des écolos militants se roulent une petite cigarette ?
 
Il est rare qu’une publicité fasse, comme celle-ci, la critique d’une stratégie publicitaire. Ses leurres y sont clairement identifiés, et leurs effets, répertoriés. Seulement, il est plus facile de stimuler le réflexe inné d’attirance par toute promesse de plaisir, comme le font les fabricants de tabac, que le réflexe inné de répulsion contre le danger de ce même plaisir. Aussi ce clip explore-t-il une autre voie, le leurre de l’humiliation pour tenter de susciter un réflexe d’amour-propre salvateur qui entraînerait le rejet du tabac. Paul Villach
 
(1) Paul Villach, « Une première publicitaire pour rejeter le tabac  », AgoraVox, 25 février 2010.
(2) Jean de La Fontaine, « Fables », « Le pouvoir des fables  », VIII, 4.
(3) http://www.youtube.com/watch?v=1DFYJQ3OpPU&feature=player_embedded
Campagne de l’association « Droits des Non-Fumeurs » : « Ne vous faites pas rouler par la cigarette », Yvan Attal, 20 février 2010
 
Scène d’un conseil d’administration
(Travelling latéral derrière les membres, caméra braquée d’abord sur le président)
- Le président . – Mesdames, Messieurs, si je vous ai fait venir en urgence, c’est que nous avons un énorme problème. Nous avons plus de 60 tonnes de déchets toxiques sur les bras : de l’acétone, du cadmium, de l’ammoniaque. Il faut absolument trouver une solution pour nous en débarrasser et vite. J’attends vos propositions.
- Premier conseiller . - On ne peut pas les envoyer dans une usine de retraitement ?
- Le président .- Mais non ! Trop cher !
- Deuxième conseillère . – Faut faire comme la dernière fois. On achète un terrain, on les enfouit discrètement.
- Le président . – Non, mais c’est fini cette époque. On aura les écolos sur le dos en moins de 24 heures !
- Troisième conseiller . – Et les embarquer vers un pays moins regardant ?
- Le président . – Non, mais c’est tout ? Vous ne pouvez pas me trouver une solution plus simple, plus économique, plus efficace ?
- Quatrième conseiller . – Et si on les faisait avaler aux gens ?
- Le président . – Avaler ? C’est des trucs dégueulasses, ils vont s’en rendre compte !
- Quatrième conseiller . – Non, non, non, à p’tites doses, un peu tous les jours. Ils ne se rendront compte de rien ! Le tout est de les habituer le plus tôt possible ! Avec des jeunes par exemple ! Au marketing, les gars n’ont qu’à leur suggérer que c’est cool et rebelle, ça marche à tous les coups !
- Le président . – Mais ça se présenterait comment votre truc là ?
- Quatrième conseiller (gros plan de profil) .- Je crois que je vois assez bien comment ça pourrait être…
(Écran noir)
- Voix off féminine (énumérant les noms qui s’affichent au-dessous d’une cigarette) : Arsenic, acétone, DDT, ammoniac, polonium 210. Fumer c’est servir de décharge aux pires produits toxiques. DNF : Ne vous faites pas rouler par la cigarette.
- Le président .- Ça va nous coûter combien votre affaire ?
(Retour dans la salle du conseil)
- Quatrième conseiller . – Ben rien ! Les jeunes sont prêts à payer pour avaler ces merdes !
 

Documents joints à cet article

Complot, humiliation et amour-propre, les armes d'un clip anti-tabac original Complot, humiliation et amour-propre, les armes d'un clip anti-tabac original Complot, humiliation et amour-propre, les armes d'un clip anti-tabac original Complot, humiliation et amour-propre, les armes d'un clip anti-tabac original Complot, humiliation et amour-propre, les armes d'un clip anti-tabac original



par Paul Villach jeudi 4 mars 2010 - 36 réactions
69%
D'accord avec l'article ?
 
31%
(41 votes) Votez cet article



2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération