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Confessions d’un fumeur de tabac altermondialiste

D’aussi loin que je me souvienne, le tabac faisait partie de mon univers enfantin. Je cherchais des cubes de gris à la boulangerie-tabac du village pour un vieux monsieur complètement allumé, que sa belle-sœur, au profit d’une étonnante tolérance du voisinage, maintenait à domicile en dépit de ses épisodes délirants. En rentrant de la boulangerie-tabac, je mettais toujours mon nez dans le petit cube de papier cartonné afin d’en humer le parfum. Il a vécu très longtemps, dans sa caverne d’Ali Baba le Joseph, se roulant des cousues-mains avec le tabac que j’allais lui acheter. Sous l’emprise de ses coups de folie, il passait des nuits entières à invoquer tous les saints, s’éclairant à la bougie, et, chaque matin, cigarette au bec, comme si de rien n’était, il allait à la fontaine chercher son sceau d’eau, alors que sa maison avait l’eau et l’électricité. Quelques années après sa mort, quand avec mon père nous avons été obligés de démolir son logis tombé en ruines, j’y ai récupéré deux pipes au foyer calciné. Il avait dû y fumer du scaferlati !

Ainsi, dois-je être un dangereux délinquant, puisque le tabac fait depuis toujours partie de mon existence...

Mon père fumait le cigare le dimanche ou la pipe lorsqu’il s’occupait de ses abeilles. Ma mère fumait une cigarette de temps à autre, quand, lassée des machines à coudre ou à tricoter, elle s’octroyait une pose en milieu d’après-midi. Un paquet lui durait plus d’une semaine. Dans mon esprit se télescopent alors la voix de Mennie Grégoire sur RTL et l’image des Françaises filtre. Quand nous allions visiter de la famille installée en Suisse alémanique, mon père en profitait pour faire provision de cigares. Une fois rentré, j’avais observé avec étonnement, qu’il en offrait à ses amis autant, si non plus, qu’il en consommait lui-même. L’acte de fumer, s’il faisait partie intégrante de la vie, était associé à des moments particuliers qui en rendaient sa pratique raisonnable car très ritualisée. Je n’ai aucun souvenir de mes parents en train de se jeter sur une cigarette ou un cigare comme un naufragé sur une bouée. Je n’ai pas non plus de souvenir où je les voir écraser rageusement un mégot.

Ainsi, dois-je être un dangereux délinquant, puisque le tabac fait depuis toujours partie de mon existence...

Mes parents qui ont aujourd’hui passé soixante-dix ans ont arrêté de fumer après la cinquantaine. Non pas qu’ils soient atteints de maladies classiques chez les fumeurs, mais tout simplement parce qu’à un moment, ça ne leur disait plus rien. Et comme ils ne fumaient pas avec acharnement, ils n’ont eu besoin de personne pour s’arrêter. Par ailleurs, l’année de ma naissance, un grand-oncle que j’aurais aimé connaître est mort, lui, pour avoir trop fumé. L’année qui a suivi la naissance de ma fille aînée, un oncle que j’aimais beaucoup est mort à l’âge de soixante-dix ans d’un accident vasculaire cérébral, causé très certainement par le fait d’avoir trop fumé. Il posait toujours sur moi, même une fois arrivé à l’âge adulte, un regard bienveillant que ses deux paquets quotidiens de Disque bleu ont à jamais prématurément éteint.

Ainsi, dois-je être un dangereux délinquant, puisque le tabac fait depuis toujours partie de mon existence...

Mes premières expériences avec le tabac remontent aux « années collège », époque où, entre copains nous réunissions quelques sous et envoyons le plus âgé d’entre nous acheter un paquet de Gauloises dans un tabac où personne ne nous connaissait ! Pas bon les Gauloises ! Surtout les sans filtre ! Avoir le mal de mer sans quitter la terre ferme, très peu pour moi ! J’ai gardé de ces expériences clandestines une certaine aversion pour la cigarette et... une sincère compassion pour les fumeurs. « Ils doivent être bien malheureux pour se faire autant de mal ! » me disais-je alors. Soucieux de donner un caractère scientifique à l’expérience, j’ai alors essayé les blondes. « Pourquoi diable acheter du foin dans un bureau de tabac, alors qu’en été il suffit de se servir dans les prés ? » pensais-je avec une étonnante naïveté. Si, j’aimais passionnément l’odeur du tabac séché, celle de la pipe ou du cigare. La cigarette, quant à elle, n’a pas réussi à conquérir mon cœur. Peut-être parce qu’indécrottable romantique, je l’assimilais à une fille facile...

Ainsi, dois-je être un dangereux délinquant, puisque le tabac fait depuis toujours partie de mon existence...

Définitivement écoeuré de la cigarette, je me suis à l’âge de seize ans offert une pipe dans laquelle je fumais en cachette du Clan Aromatic. Le même tabac que mon père ! Inutile de préciser que mes parents n’ont pas été dupes très longtemps. Ils l’ont pour ainsi dire senti venir de loin ! Mais leur démarche pédagogique a plus consisté à me prévenir du danger d’une possible dérive, qu’en des sanctions provoquant inévitablement un accroissement de ma consommation clandestine. Du coup, bien qu’en période de complète révolte contre l’autorité, j’ai, à leur image, fumé de façon très raisonnable et complètement ritualisée ! Je n’étais pas à un paradoxe près.

Ainsi, dois-je être un dangereux délinquant, puisque le tabac fait depuis toujours partie de mon existence...

J’ai été admis sur concours dans une école d’infirmiers de secteur psychiatrique. Beaucoup de collègues de promotion fumaient. A l’hôpital, un nombre impressionnant de patients fumait. Le tabac, occasionnellement monnaie d’échange, était le plus souvent un vecteur relationnel. J’ai à cette époque, pour changer de la pipe, tenté de découvrir le cigare, mais par manque de connaissance, je ne suis pas allé bien loin. En fait, plongé durant trois années de formation dans des ambiances enfumées, j’ai vu ma consommation volontaire très fortement diminuer pour, lors de mon séjour sous les drapeaux, complètement s’arrêter. Paradoxe, quand tu nous tiens !

Ainsi, dois-je être un dangereux délinquant, puisque le tabac fait depuis toujours partie de mon existence...

Rentré du « sévice militaire » avec plein de projets en tête, j’ai des années roulé nez dans le guidon jusqu’à ce qu’un séisme intérieur me jette à terre durant l’hiver 2000-2001 pour me conduire à identifier et analyser les peurs résidant au plus profond de moi. Ce fut une période de grande instabilité émotionnelle où il fallut paradoxalement démolir en bâtissant. J’en suis arrivé, entre autres, à une vision plus claire de la vie et de la mort, m’autorisant du coup un plaisir que je me refusais car, encore un paradoxe, la crainte d’en mourir m’empoisonnait la vie ! Depuis, avec environ deux cigares par semaine standard, jusqu’à six en semaine de vacances et zéro en semaine de stress, je m’offre le plaisir de déguster des barreaux de chaises de fabrication artisanale, entièrement faits main. Et j’estime, bien que prudent conducteur, avoir beaucoup plus de malchances de subir les conséquences d’un accident de la route, que d’être affecté d’une maladie liée à ma consommation de tabac.

Ainsi, dois-je être un dangereux délinquant, puisque le tabac fait depuis toujours partie de mon existence...

J’aime autant les moments où je ne fume pas que les moments où je fume. Quand j’aimerais fumer mais que les conditions ne s’y prêtent pas, ça ne me pose aucun problème de m’en abstenir. Je pense comprendre les non-fumeurs et évite, autant que faire se peut, de les incommoder. Mais ce qui m’irrite par-dessus tout ce sont les grands inquisiteurs, déguisés en vierges effarouchées, qui mettent en avant la lutte antitabac pour casser du fumeur, et s’éviter par là même de porter un regard clairvoyant sur la noirceur de leurs âmes. Qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage, dit la sagesse populaire. Et la lutte antitabac a pris ces dernières années en Europe une dimension particulièrement populiste. Nous atteindrons des sommets de crétinerie quand, après les badges inaugurés récemment en pays flamand, les fumeurs seront passés à tabac !

Ainsi, dois-je être un dangereux délinquant, puisque le tabac fait depuis toujours partie de mon existence...

Constatant avec tristesse l’absence d’imagination et le manque cruel de culture de ceux se prétendant en mesure et en droit de nous gouverner, qui appliquent perpétuellement le vieux principe du "panum et circences" pour monter les Français les uns contre les autres, j’ai envie de renvoyer dos à dos la Dame blanche et le Petit Nicolas, pour m’en aller fumer une pipe de Clan Aromatic avec José Bové. Lui au moins, s’il est incarcéré, ce sera pour avoir défendu ses convictions sans tenir compte des sondages d’opinion. En prison il aura au moins le droit de fumer, à moins que... A moins qu’il partage la cellule d’un leader antitabac embastillé pour détournement de fonds !

par Azür (son site) lundi 5 février 2007 - 154 réactions
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  • Par Popov De Kerl (xxx.xxx.xxx.130) 5 février 2007 12:33
    Popov De Kerl

    je vote oui Daemian même si je ne suis pas d’accord, un commentaire bien argumenté, je n’y voit pas la même chose que toi, j’aime cette répétition, comme s’il cherchait à s’en convaincre lui même. "Puisque tout le monde le dit, je doit être une honte et un délinquant"

    Il marque bien l’incroyable battage qui a été fait autour de ce petit décret d’un petit fonctionnaire, ma foi un peu simplet

    Franchement on retire des lois importantes par manque de temps (et gros pot de vins sans doute), et on laisse passer de telles bétises, je critique l’idée qu’une loi est necessaire pour instaurer le respect mutuel

    Et je critique ce droit qu’on m’interdit de décidé de ma vie, je critique aussi ma voisine qui "géné" par le peu de fumée qui passe sous la porte de ma chambre d’étudiant est vennu chez moi m’interdire de fumer parceque je "polluait" un lieu publique

    Mais avant tout je suis dégouté par l’attitude des francais qui se laissent si facilement diviser, et manipuler

  • Par benevole (xxx.xxx.xxx.115) 5 février 2007 12:30

    "Car il ne saurait guère y avoir une once de romantisme dans la mort à l’hôpital quand on est intubé et dans les pires souffrances qui sont l’ultime cadeau dont la cigarette est capable."

    Avez-vous déjà vu, dans un hôpital, les victimes d’un accident de la route ?

    Faut-il pour autant interdire la voiture ? Faut-il culpabiliser tout conducteur parce qu’il constitue un danger potentiel pour les piétons ?

    La réponse du bon sens est "bien sûr que non". Il faut ménager des endroits réservés aux piétons et limiter la vitesse dans les endroits où piétons et automobilistes sont amenés à se croiser.

    Les fumeurs ne demandent pas davantage que l’application de ce même bon sens.

  • Par (xxx.xxx.xxx.189) 5 février 2007 11:39

    Monter les Français les uns contre les autres, est un commerce qui rapporte triplement :

     Financièrement des dixaines de milliards d’euros par an

     Tactiquement en utilisant les médias et l’opinion pour réduire au silence le segment de population en ligne de mire et pouvoir ensuite le réprimer.

    Le mode de répression variant en fonction des systèmes et des besoins. Chez nous pour l’instant il est essentiellement financier. "On se bat toujours pour ce qui manque le plus" disait Surcouf

     Politiquement en détournant l’attention du public trop occupé à déchirer ceux qu’on lui a donné en pature pour s’interesser aux vrais problèmes.

    Ce type de gouvernance n’est pas récent, Il a été utilisé par des régimes bien connus, dont il est inutile de rappeler l’origine.

    L’expérience du psychologue américain Stanley Milgram et ses variantes sont autant de leçons à méditer à ce sujet.

  • Par le docteur (xxx.xxx.xxx.197) 5 février 2007 13:30

    Hello,

    Petite différence entre la liberté du fumeur et celle du non-fumeur : fumer n’est pas un acte qui ne touche que soit, mais qui est aussi subi par les personnes autour. Pour que chacun garde sa liberté - de fumer ou de ne pas fumer - les fumeurs doivent tenir compte du choix des non-fumeurs qui les entourent.

    J’ai subi toute mon enfance la fumée de mon père qui a fumé pendant 25 ans, j’aurais préféré éviter. On lui a retiré un poumon il y a deux ans.

    Sinon entièrement d’accord avec certains postes ci-dessus : je n’aime pas le principe de "culpabilisation". Chacun peut choisir de fumer, s’il a été correctement informé des dangers de la cigarette.

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