Les clichés, ici comme ailleurs, ont la vie dure, parfois. De tous côtés : la musique country ne peut qu’être intolérante et raciste, selon beaucoup. Comme un cosmonaute russe de la grande époque ne pouvait qu’avoir sa carte au parti, selon d’autres. Or les deux affirmations ne sont pas exactes, loin de là. Retour sur cet étrange parallèle destiné à démontrer qu’on peut très bien vivre de façon hors normes, à condition de montrer un certain talent et d’avoir des nerfs à toute épreuve. Hommage à Constantin Feoktistov, mort dans l’indifférence générale voici quelques semaines maintenant. Or la recherche spatiale doit beaucoup à cet individu bien à part.
C’est comme ça en effet : on a beau les expliquer parfois, les clichés restent. Chez beaucoup de gens, par exemple, tous les habitants du Texas sont des crétins ayant le cou rouge. Tous les chanteurs de Country sont d’extrême droite et ne chantent que le Ku-Kux-Klan. C’est comme ça, on n’y peut pas changer grand chose dans cet imaginaire foireux venu du manque d’informations de beaucoup. Enfin, un peu quand même : s’il y a un musée d’art Moderne à Houston, c’est grâce aux dons pour le rénover d’un nommé Billy Gibbons, guitariste plutôt adroit venu faire tranquillement pendant ses cinq années d’arrêt de carrière un mémoire en France sur Kandinsky, peintre qui l’a toujours fasciné. En décembre, à partir du 10, le musée fait une exposition sur ... les films de la conquête spatiale : ce n’est pas tout à fait un hasard ! Au milieu des chanteurs de country, dans les années soixante-dix, un groupe de dissidents se forme : ils n’approuvent en rien la ségrégation et vivent plutôt comme des hippies. On va les appeler les Outlaws. Parmi eux, du beau monde : Waylon Jennings, l’ancien bassiste de... Buddy Holly, qui a échappé à la mort de fort peu (il échappera plus tard à la cocaïne grâce son fils prénommé "Shooter") ! Ou Willie Nelson, ce descendant d’indien assez extraordinaire avec lequel Jennings chantera ce qui sera leur hit "Mamas Don’t Let Your Babies Grow Up to Be Cowboys". Tout un programme ! Les deux compères avaient révolutionné de plusieurs façons leur milieu bien sclérosé : ils chantaient autre chose, dont les vertus de la Marijuana, et la liberté sexuelle, et étaient devenus leurs propres producteurs. Ce qui leur permettait de faire des bras d’honneurs à tout le monde, enregistrant sur leurs deniers ce qu’ils voulaient. On ne pouvait rien leur dire : à eux de faire leurs propres hits. Plus tard, Kris Kristofferson les rejoindra, avec un autre monument trop mal connu : l’immense Johnny Cash. Qui ira chanter dans les prisons, où il fera très tôt un de ces meilleurs enregistrements. Bref, cette bande d’hurluberlus là avait réussi à abattre un beau cliché. Il en reste, remarquez, comme ceux qui croient toujours que "Born in the USA" de l’autre monument qu’est Bruce Springsteen est un hymne pro-américain alors que c’est plutôt l’inverse ! La dernière fois qu’on avait entendu Nelson, qui se fait vieux (Jennings est mort en 2002) c’était pour chanter la seule chanson dénonçant l’entrée en guerre contre l’Irak des USA. Un atavisme, chez lui, que ce pacifisme fondamental : on a ratiboisé ces ancêtres, on les a pillés et chassés, ne comptez pas sur lui pour en faire un cow-boy tarentinien qui ne vit que de vengeance. L’un des rares à pouvoir reprendre cet hymne magnifique qu’est "The Harder They Come" de Jimmy Cliff, façon country. Un must.
Ça, c’est pour la musique : passons à un autre domaine, et à un autre pays... L’URSS, oui, celui avec la faucille et le marteau. L’opposé du pays de la country, en quelque sorte. Pour tout le monde, c’est un autre cliché : tous les cosmonautes russes étaient au parti communiste, c’est bien connu ! Grossière erreur, il y en a au moins un qui n’en a jamais fait partie : il s’appelait Constantin Feoktistov, et n’a jamais voulu en être, ce qui, vous le comprenez, à plutôt nuit à sa carrière. Mais il n’empêche : malgré les sollicitations et les pressions, Feoktistov, n’a jamais voulu s’inscrire au parti communiste ! "Born in USSR", en quelque sorte ! Déjà qu’entre Gagarine et Titov on avait pris le fils d’ouvrier à la place du fils d’instituteur, pensez bien que de ne pas être membre du parti à plutôt été handicapant pour lui ! Il n’empêche : l’homme s’est imposé par son seul savoir dans un milieu ou la coterie politique avait une large place.
Celui-là, c’est un autre "outlaw" en effet, de la même veine que les autres, ou presque. Un sacré bonhomme, à l’allure nonchalante d’éternel ingénieur ayant la tête dans les étoiles. Et pas pour autant une mauviette : pendant la seconde guerre mondiale, en tant que fantassin de l’armée rouge, lors d’un assaut, capturé par des Waffen SS, jugé sommairement et abattu.... il s’était pris une balle qui lui avait traversé le menton et était ressorti par le cou. Laissé pour mort au bord d’un cratère de bombe, il avait réussi à rejoindre ses lignes en rampant. Feoktistov était un véritable miraculé !
A la fin de la guerre, il avait repris ses études d’ingénieur, obtenant un doctorat en physique... mais déjà un vieux démon l’avait repris, celui de ses lectures de jeunesse sur l’espace et sa conquête. Le voilà qui se spécialise et entre au bureau d’études (OKB) de Mikhail Tikhonravov. Son nouveau patron est un pionnier des planeurs russes, qui à l’époque n’ont rien à envier aux européens, bien au contraire. Mais Tikhonravov s’est découvert lui aussi un nouveau champ d’expérimentation innovant : celui des fusées, en construisant la GIRD-09 ; qui marche déjà au kérosène et à l’oxygène liquide. Elle grimpera à 1500 m ! Or on est en 1933 seulement, et à l’époque seuls quelques personnes dans le monde font de même, à part Robert Goddard, aux Etats-Unis et ... Herman Obert avec Von Braun, en Allemagne !
Au sortir de la guerre, Feoktistov, se retrouve donc déjà avec devant lui une NII-4, un engin déjà assez évolué. Comme quoi il n’y a pas que le V-2 (A-4) non plus : la R-1E"/SS-1/ "Scunner booster" est bien son clone russe. Aux Etats-Unis, c’est le Major Général LeMay, de l’ US Air Force, qui demandera à la RAND Corporation de chercher à construire au plus vite une fusée, sachant ce que mijotent les russes (tel le R-5M" /SS-3/"Shyster" voisin du "Redstone"). Feoktistov va se retrouver lui dans l’île de Gorodomlya pour y étudier les moteurs, près du lac Seliger, sous la direction d’Helmut Grottrup. C’est tout simplement l’ancien assistant.. de Von Braun, un spécialiste du guidage de fusées, qui a refusé de partir aux Etats-Unis . Lui même est sous les ordres de... Korolev. Grottrup, on le retrouvera bien plus tard, en 1982, revenu en Allemagne, avec un dépôt de brevet...sur la carte à puces....
Très vite, les soviétiques feront évoluer les V-2 récupérés en R-1- R-2, qui deviendront dès le modèle R-5, un ICBM, autrement dit un missile balistique, dont les derniers développements seront les R-16 et le GR-1, ce dernier étant plus grand que la fusée lance-spoutnik. Feoktistov y participe, mais ce qui l’intéresse davantage ce sont les vaisseaux spatiaux et non les fusées. Le voilà donc chargé de concevoir puis d’améliorer le tout premier véhicule spatial jamais conçu : le fameux Vostok, cette boule géniale lancée dans l’espace juché sur la RD-7. Pourquoi une sphère, pour chercher à justifier cette forme ? Parce que la sphère représente le plus grand volume interne au regard de sa surface extérieure : c’était le dessin qui s’imposait d’emblée, alors que les américains choisiront le tronc de cône, plus "étroit" et moins "aménageable". Le Vostok de Gagarine sera conçu sur la même forme que le Spoutnik, et ce n’est pas un hasard. Feoktistov mettra tout son talent à aménager ce fameux volume interne pour y caser.... trois cosmonautes... en bras de chemise, et non en scaphandre. Pas deux, mais trois ! C’est alors tout bonnement révolutionnaire ! L’URSS démontre qu’elle maîtrise complètement le contenu et la gestion en équipement des capsules spatiales ! Pour ajouter au risque pris, les russes ont supprimé la tour d’éjection du Voskhod : en cas de pépin, pendant les 27 premières secondes de vol, si la fusée à des déboires, c’est la mort assurée.
De Vostok, on va passer grâce à lui à Voskhod. Avec grande ingéniosité, celle de Feoktistov, les russes vont réussir à caser trois personnes dans le même espace que là où il n’y en avait qu’un seul au départ. Le diamètre de la boule de survie ne change pas. Bien entendu, cela signifiait que les russes, dès le premier vol de Voskhod abandonnaient le siège éjectable qu’avait utilisé Gagarine (et ses proches successeurs tel Valentina Terechkova) : fallait-il qu’ils soient déjà sûrs de leur capsule pour se le permettre ! Une rétro-fusée permettra un atterrissage plus doux : aujourd’hui encore, on la voit toujours fonctionner avant que le véhicule ne touche le sol.
Le schéma interne étant ensuite aménagé en deux places (avec scaphandres) pour permettre à Alexei Leonov d’effectuer sa marche triomphale (et cauchemardesque !) via un manchon surajouté. Feoktistov, lui, va tout simplement aller lui-même vérifier l’exactitude de ses calculs et la justesse de ses aménagements, ou leur ergonomie. Aidé en cela par Korolev, qui pousse en lui son champion... malgré sa vue défectueuse (de 0.3 !) qui l’ont empêché de passer les tests de parachutisme, par exemple. Ses vertèbres non plus, n’apprécient pas trop les accélérations. Il n’aurait jamais dû être cosmonaute, selon son seul livret médical ! Korolev et lui, en fait, s’estiment mutuellement car tous deux ont du caractère : " Début 58, Feoktistov se trouve à la tête d’une équipe de 20 jeunes ingénieurs, avec pour mission de concevoir le futur véhicule spatial habité qui aura pour nom " Vostok ". Sans élever la voix, il fait preuve d’une considérable autorité qui l’amène à se heurter à plusieurs reprises à la forte personnalité de Korolev qui, néanmoins, l’estime beaucoup. " Sous l’aspect d’un technicien plutôt gentillet se cache une personne qui sait ce qu’elle veut. ET qui n’est pas décidé à se faire marche sur les pieds.
Le 12 octobre 1964, donc, notre ingénieur décolle de Baïkonour avec ses deux amis Vladimir Komarov et Boris Yegorov, un médecin, (mort d’une crise cardiaque en 1994), enfonçant un peu plus encore ce jour-là le programme spatial américain qui peine à envoyer deux cosmonautes d’un coup (le premier vol habité n’aura lieu que le 23 mars 1965 avec Grissom et Young !). Une journée, zéro heure, 17 minutes et 3 secondes plus tard, notre ingénieur est de retour et ne retournera jamais plus dans l’espace. La mission n’a pas duré aussi longtemps que prévu, la faute.... à, ironie du sort... la politique. Avec un autre épisode désolant à la clé : l’avion qui ramène les cosmonautes à leur base est un Ilyushin Il-18, qui se crashe le lendemain même à Belgrade, tuant le Maréchal Biryuzov qui venait les accueillir !
Le lendemain où le Voskhod se pose, en effet, Kroutchev est déposé dans une ses fameuses révolutions de palais dont le Kremlin a eu le secret ! L’homme n’aurait jamais dû partir en vacances (à Pitsounda en Abkhazie) : qui va à la chasse, c’est bien connu, en URSS comme ailleurs ! C’est Brejnev qui l’a poussé dehors.. et qui lui refusera des années après des obsèques nationales. Feoktistov le discret s’en fiche un peu, il est bien loin de tout ça. Il est déjà revenu dans son laboratoire et travaille déjà sur un autre véhicule plus vaste, qui comportera un lieu de vie en apesanteur en plus d’une sphère de récupération. Ce sera le fameux Soyouz. Son premier vol sera catastrophique et tuera l’infortuné Komarov, mais ses principes sains demeureront jusqu’à nos jours (c’est le parachute mis en torche qui était responsable, le véhicule interne était presque parfait... à part une valve mal fermée qui aura d’autres conséquences très graves). Si la Chine, aujourd’hui, part à la conquête de la Lune, quarante ans après, c’est dans un vaisseau conçu il y plus de cinquante ans maintenant par Feoktistov et le bureau de Tikhonravov ! Quand on a trouvé la forme parfaite, il est vain de vouloir en changer. Les américains avaient réussi la même prouesse avec le cône d’Apollo : leur futur engin spatial est le même, nourri aux stéroïdes, tel que Charles vous l’a expliqué ici-même.
Feoktistov, après avoir été auprès de tous les cosmonautes au départ des Vostoks, participera après à l’élaboration d’un nombre importants de véhicules spatiaux russes au sein de L’OKB-1 devenu "Energuia", et ce jusqu’à 1990. Après Soyouz, ce seront ses déclinaisons réussies : Soyouz-T, Soyouz-TM, Progress, Progress-M (aujourd’hui indispensable pour ravitailler l’ISS) mais aussi les stations orbitales Saliout et Mir, de belles réussites également qui marqueront leur époque. Le Soyouz avait été imaginé en réalité par Feoktistov dès 1959, comme vaisseau circumlunaire sous le nom de "Sever" (qui signifie "Nord") et dont la capsule était 50% plus grande de ce qui sera plus tard le Soyouz. Réputé intransigeant, il ne sera pas tendre avec la copie du programme spatial américain fait par le projet russe Bourane : "Feoktistov critique durement dès 1985, Semenov, le directeur du programme de la " coûteuse " navette spatiale Bourane qui doit servir à remplacer plus tard le module central de Mir lancé en février 86, puis à assembler et à desservir Mir 2. Il estime que les lanceurs Proton et les Soyouz peuvent effectuer ces missions, pour beaucoup moins cher. Ces opérations n’auront pas lieu, ni avec des fusées et des Soyouz, ni avec la navette qui n’effectuera qu’un vol automatique en novembre 1988, avant l’abandon du programme."
Celui qui ressemblait parfois à Hergé, posant à côté de Gagarine, ou à un éternel étudiant en lunettes qui n’a jamais voulu être au parti... s’est envolé définitivement le 24 novembre dernier, âgé de 83 ans. Sans qu’on puisse vraiment l’oublier pour autant : sur la face cachée de la Lune, un cratère porte son nom depuis plusieurs décennies. Celui d’un cosmonaute atypique, auquel la recherche spatiale doit énormément.
Celui, qui, avec d’autres, a prouvé que le talent dépasse largement les conventions, et que les gens à part, qui ne font rien comme les autres, doivent être aussi écoutés et non rejetés. Voire encouragés. Il n’y aurait jamais eu d’avions ni de de fusée avec des gens conventionnels. Vive l’atypisme, semble vouloir continuer à nous dire Feoktistov !

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