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Courage, combat, spiritualité et absurde : retour sur quelques notions « vitales »

Je suis « entré » sur Agoravox en mars 2013 par une amorce de réflexion autour du thème du courage et de l’ « engagement », terme ambigu et sans doute un peu trop sartrien, qui n’avait d’ailleurs pas manqué de faire réagir, et auquel je préfère désormais celui de « combat » (au sens non-violent, mais y-a-t-il besoin de le préciser ?). Je reviens ici sur 20 mois de méditation, en précisant toujours que je ne suis pas philosophe de formation et que ce texte n’a aucune « prétention » théorique ou académique.

Les nihilistes contemporains croient avoir résolu la question de la transcendance en déclarant : « Il n’y a rien ». Je pense par exemple à Lars Von Trier s’exprimant au travers de Justine, personnage central de son film apocalyptique Mélancholia.

Mais dans « Il n’y a rien », s’ils retiennent le « rien » qui leur donnent leur nom, ils oublient qu’ils utilisent encore le « il y a ». Et même sous sa forme négative, ce « il y a » est bien là, il persiste, il n’a rien de résolu ou d’évacué. Il est. (en allemand, « il y a » se dit « es gibt » : « ça donne » : qui est ce « ça », quel est ce don ?)

Dire « il n’y a rien » et s’en trouver satisfait est donc exactement un « saut métaphysique », comme celui pointé par Camus à propos de la croyance en Dieu au sens classique. D’un côté, Dieu est sur son trône, de l’autre, la « chaise » est vide, c’est tout. Mais la chaise est bien là, on ne peut pas la supprimer. Puisque si on la supprimait, il resterait encore « la place de la chaise », et la place de la chaise, elle, on n’a pas trouvé comment la supprimer (mais certainement y travaille-t-on encore, les spéculations ne doivent pas manquer…).

Croire parce que c’est absurde (« credo quia absurdum ») n’est donc pas plus absurde que ne pas croire parce que c’est absurde. Nous sommes au revers de la médaille, côté sombre, mais nous ne faisons que tourner le dos à Dieu. Car comme l’a bien montré Camus, ce qui compte dans l’affaire, ce n’est pas si Dieu est là ou non, mais c’est la question de l’absurde qu’il représente. Camus ne cherche pas à assassiner Dieu : il dit justement que Dieu « représente » l’absurde, mais ne doit pas le « résoudre ». Pas de saut, s’en tenir uniquement à cet absurde.

Il y a donc très certainement une grande correspondance entre une vie d’homme absurde (et non pas la vie absurde des hommes ordinaires), et une vie de croyant au sens noble, c’est-à-dire qui accepte et reconnaît une force supérieure, transcendante, s’y soumet, sans se résoudre pourtant, comme stimulé par cette dépendance et cette limite métaphysique, à soumettre complètement sa liberté d’homme, son libre-arbitre. « L’homme absurde est le contraire de l’homme réconcilié », écrit Camus. Et l’homme croyant serait alors l’homme réconcilié de fait, mais qui en quelque sorte refuse de l’être (« un indompté de Dieu », écrivait-on quelque part), parce que une réconciliation absolue serait la suppression de sa liberté d’homme et de son libre-arbitre. L’homme absurde croit « directement » en l’absurde, l’homme croyant rencontre l’absurde quand il croit en Dieu. Et les deux hommes pour se faire ont besoin d’amour.

L’amour est le bain nécessaire au combat, aussi bien matériel que métaphysique. J’aime cette définition de l’amour : il est l’absence de peur. Ni l’amour ni le combat ne peut se « pratiquer » correctement si l’on a peur. Le combat quant à lui est le dépassement courageux de la peur (non sa suppression, on le sait). C’est regarder la Vérité en face, du mieux qu’on peut, avec son cœur et sa raison. Dieu est amour pour l’homme croyant, qui devient alors vecteur de cet amour auprès des hommes. Pour l’homme absurde, l’amour ne peut prendre sa source qu’en l’homme, mais il n’est pas plus capable de l’expliquer : il reconnaît que l’amour est bien au-delà de la raison, et même des sentiments (donc au passage ceux et celles qui, citant souvent Schopenhauer ou, plus près de nous, Richard Dawkins (théorie du gène égoïste), et probablement au moins en partie abusivement, vous rabâchent que l’amour n’est rien d’autre qu’une « ruse » de l’espèce pour se perpétuer, qu’il « ne dure que trois ans », que « ce n’est qu’une histoire d’hormones », etc., auraient sans doute beaucoup à gagner à méditer un peu ces questions, s’ils ne veulent pas mourir de cynisme et de chagrin, sans être de plus jamais parvenu réellement à être amoureux(-se) de toute leur vie, en dépit de toutes leurs « aventures »…).

« Toute pensée est amour du monde », lisais-je encore il y a quelques temps. Ou Camus disait quelque-part, à peu près : « La révolte [de l’homme absurde donc] c’est l’amour de ce qui n’existe pas encore. » Le combat se fait donc par et pour l’amour du monde, mais y compris d’un monde qui n’existe pas encore. C’est pourquoi il est spirituel : il se mène à hauteur d’homme bien entendu, mais à des vues plus hautes et plus larges, sans toutefois pouvoir se programmer, au sens politique du terme par exemple, et sans visées exclusivement matérialistes, comme en politique là encore. Pourrait-on dire que le combat se mène avec les mains de l’Homme et les yeux de Dieu ?

Je termine par et reviens sur le film de Lars Von Trier, qui est un bon film, tout en jouant implicitement avec le feu (on sait que le réalisateur aime ça). Avec quel feu ? Avec celui d’une époque qui ne croit plus en rien, ou qui ne croit qu’en rien, alors que ce rien, comme Heidegger le faisait remarquer d’ailleurs à ceux qui interprétaient sa pensée comme une pensée morbide, n’a rien à voir avec la mort ou le nihilisme, mais avec l’absurde, qui est une philosophie de vie, point sur lequel Camus n’a cessé d’insister (l’absurde naît du refus du suicide : le livre Le Mythe de Sisyphe commence précisément sur ce point). Le thème de l’apocalypse est ici utilisé pour nous faire bien sentir notre finitude, bien réelle, évidemment. « Ce monde pourrait ne pas être », et d’ailleurs ne sera pas éternellement. De cela nous sommes sûrs, et c’est la seule assurance que nous avons. Telle est la racine de l’absurde. Mais cela ne nous fait pas ricaner, pas plus que ça nous fait pleurer : cela nous interroge, et finalement nous fais aimer ce monde, plus que tout. Sa destruction astrale ou céleste ne nous apparaîtrait pas comme une injustice : telle est l’opinion de Justine et nous en sommes d’accord. Mais sa destruction par l’humain lui-même nous révolte, car cette fois elle est une injustice (et une absurdité) : aucune espèce vivante n’est censée s’autodétruire, c’est une violation des lois cosmiques, au sens bouddhiste par exemple. Et si l’humain le fait, cela résulte d’un dysfonctionnement, qui doit être considéré parfaitement froidement, sans cynisme, sans fascination malsaine, et qui doit être combattu. Lars Von Trier, par sa belle et grandiose scène finale, a le mérite de montrer et de conclure une chose : l’humain, par-delà l’absurde et le tragique de sa condition, n’a de sens et de beauté pour lui-même que dans une conception spirituelle du monde.


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7 réactions à cet article    


  •  C BARRATIER C BARRATIER 18 novembre 2014 17:57

    Rien n’est absurde, Sisyphe est plus grand que son destin, de même que Prométhée ! Je pense que la plupart des êtres humains se dépassent ne serait ce que pour vivre ensemble, ils n’ont pas peur, le dépassement de soi est l’essentielle transcendance. L’homme a ce qu’il y a de mieux, l’humain.

    Pour moi tout est simple
    Voir en table des news :

    Sens de la vie, sens de l’univers


    http://chessy2008.free.fr/news/news.php?id=59

     


    • Lumifrère 18 novembre 2014 18:39

       
      J’ai beaucoup de mal à comprendre les nihilistes qui prétendent que le monde est issu du néant (qu’ils n’hésitent d’ailleurs pas à appeler « Néant » avec un « N » majuscule, alors qu’en parallèle, lorsqu’ils parlent de Dieu, ils utilisent un « d » minuscule).
       

      Le néant par définition étant l’absence d’existence, il est également l’absence de potentialité d’exister. Le néant est donc éternellement infécond. Rien ne peut naitre de ce qui est infécond, de ce qui n’a aucune potentialité : si le néant avait une potentialité, ce ne serait plus le néant.
       

      Tout comme l’idée que « nous retournerons au néant » après notre mort, mais quand on analyse cette phrase, nous pouvons comprendre que ça ne veut rien dire : « retourner » dans un lieu qui n’existe pas ? Comment cela est-ce possible ?
       

      Et puis, l’existence elle-même, qui est par essence la contradiction factuelle du néant, nous démontre que le néant ne peut existe : en effet, l’existence et le néant ne peuvent pas « co-exister ».
       

      En ce qui concerne donc l’origine de l’existence, il semble bien plus plausible de considérer qu’il s’agit soit de « quelque chose » soit de « quelqu’un », mais certainement pas du néant. Et si on va plus loin, a-t-on déjà vu « quelque chose » donner naissance à « quelqu’un » ? Chacun de nous est un « quelqu’un » qui devrait se poser la question, et peut-être reconsidérer la question de l’existence de Dieu sous un angle « logique » et « raisonnable », un monde intelligent, capable de donner naissance à des Êtres capables eux-mêmes de comprendre le monde, de devenir intelligents à leur tour, ne serait-ce pas en soi déjà une preuve de l’existence de Dieu, l’Être Suprême et Originel ?


      • Claus D. 19 novembre 2014 11:02

        Déjà merci pour votre intervention.

        Ensuite je crois qu’il faut s’abstenir de ramener les questions qui nous occupent ici, ce qui est désormais beaucoup trop courant, à la question de l’ « origine » de l’existence. Pourquoi ? Parce que c’est vouloir « résoudre » la question de l’ « être » (pour reprendre les termes de Heidegger que j’étudie un peu en ce moment) à celui d’une « cause efficiente », chose précisément qu’a fait (à tort) toute la tradition métaphysique occidentale et notamment la scolastique. « Dieu » n’est pas un simple artisan, et c’est cette « croyance » qui est en fait à l’origine de notre conception actuelle des sciences qui est une conception mécaniciste. L’ensemble du réel ne devient plus qu’un ensemble de causes et de conséquences, une immense suite logique. Mais, pour Heidegger, cela nous empêche de voir le réel tel qu’il « est » vraiment, et cela est très grave, bien sûr, car cela explique en grande partie les dérives techniciennes que l’on constate aujourd’hui, liées à cette soi-disant « objectivité » scientifique, qui finit par ne voir dans la Nature qu’une simple réserve matérielle ou énergétique transformable et exploitable à merci par l’Homme (ce que Heidegger appelle le « fonds »), en vertu de sa raison toute-puissante.

        Pour en revenir au néant, je ne crois pas qu’on puisse affirmer qu’il est « infécond », ou bien qu’il est l’absence d’existence (parce qu’alors : si ce qui existe ne peut venir que de ce qui est fécond : d’où vient cette chose féconde ?...C’est ce que j’évoque dans le texte avec l’image de Dieu et de sa chaise). Le néant n’est peut-être en fait que l’autre nom ou l’autre face du réel, ou de l’ « être ». On rejoint sans doute ce que les chinois ont appelé ce qui pourtant n’a pas de nom : le Tao. On ne peut pas vraiment parler du Tao, mais on peut le connaître, parce qu’il est en chacun de nous. Un peu comme Bouddha. Mais, essentiellement, il est silence. En tout cas il n’est pas une logique, il ne peut être démontré.

        Mais ce qui est très important, c’est qu’aussi intéressantes que puissent être ces spéculations, elles ne peuvent nous « fasciner » au point de devenir une fin en soi, et encore moins une fascination morbide et très à la mode pour le rien, le vide, souvent associés à une sorte de culte de la mort, depuis au moins le XIXe et le mouvement romantique (et puis ensuite les surréalistes, etc.). Toute philosophie qui se respecte possède aussi une dimension morale, et ce que nous enseigne Heidegger et sa question de l’être, le Tao, Bouddha, Camus ou d’autres, c’est l’humilité nécessaire à la véritable compréhension, et les vertus humaines qui s’en dégagent. Pas tant le « pourquoi » (certaines choses ne sont pas justifiables logiquement), mais le « quoi » (le mystère infini de ce monde) et le « comment » (la manière pour l’Homme de vivre une vie correcte).

        Content en tout cas d’avoir eu affaire à un non-nihiliste et, peut-être, à un « lumi-frère » d’armes et de combat… ?


      • cathy30 cathy30 19 novembre 2014 08:20

        Heureusement que le zéro est là, sans lui on tournerait en rond !


        • Le p’tit Charles 19 novembre 2014 10:51

           (l’humain, par-delà l’absurde et le tragique de sa condition, n’a de sens et de beauté pour lui-même que dans une conception spirituelle du monde)..Comment donner un sens à l’humain par la spiritualité qui ne repose sur rien..du vide..Les élucubrations de personnes à côté de la plaque..Rendez vous compte..inventer des dieux pour museler les peuples...

          Le film est très beau par contre !

          • Darkhaiker Darkhaiker 19 novembre 2014 14:23



            Les nihilistes croient qu’il n’y a rien parce qu’ils ne croient pas qu’il y ait « quelque chose », derrière ou au dessus des formes matérielles du monde, ce sont des mystiques de l’apparence, ne pouvant croire que ce qu’ils voient, et donc ne croyant pas ce qu’ils ne voient pas. Comme l’a dit Camus, ils croient qu’ils ne croient pas, ou croient qu’ils ne croient en rien. Nous sommes dans des logiques d’auto-suggestion : je crois que je crois ou pas que... et de l’auto-contagion partagée, propagée.


            Ceci ne concerne qu’un mode primaire intellectuel ou sentimental de représentation de perception égocentriste ou anthropocentriste, d’une réalité plurielle au niveau des formes matérielles, dont on nie qu’elle soit autre chose que le résultat obligé de ces formes pseudo-spontanées, dont la spontanéité logique expérimentale n’est que le résultat des limites d’une perception muselée par une volonté de puissance exclusive conformée, assimilée à un libre arbitre auto-créé et proclamé.


            Mais la liberté n’est pas un jeu de logique(s), elle est un jeu de forces qui sont loin d’être identifiées, ou même identifiables, à partir du moment où l’on décide arbitrairement (« le saut ») de choisir entre de soit-disant bonnes ou mauvaises « raisons », effectives ou conséquentes, immanentes ou transcendantes, dans un sens ou dans l’autre. Personne ni aucune pensée ont-il jamais été auto-créés ? Ne choisit-on jamais que ce qui est déjà fait, effectif ou virtuel ? On ne choisit pas une réalité : c’est elle qui nous choisit, et la vérité, éventuellement donne un accord ou pas, traversant toutes ses formes.


            Ne croire « en rien » a l’entière liberté de se croire une décision, ce n’est sans doute qu’un résultat formel.


            Mais cette pseudo-liberté n’a pas le pouvoir de ne pas être illusion, et donc, dans un sens, d’échapper au néant (avec ou sans grand « n » : y a t-il d’ailleurs un grand ou un petit néant ?). Nul ne base rien sur rien, effectivement ou vraiment (…) cette attitude n’est qu’une négation productiviste, un nettoyage métaphysique masqué par le vide : il s’agit du rien de ce qui n’est pas moi, par exemple, ou rien de ce qui n’est pas humain, juste, logique, réel, etc...


            Mais les jeux d’esprit du libre-arbitre séparé ne sont que spéculation : celle d’un esprit « qui tourne en rond », effectivement, à partir du moment où le zéro oublie volontairement qu’il n’est qu’absence subie-justifiée de l’infini, cet interdit, ce tabou des temps modernes, et de leur nihilisme fabricant-trafiquant, sans plus aucune forme de respect ni d’amour d’un donné qui, à vrai dire pour ce qui est de la nature et de notre nature, dépasse infiniment « l’auto-création » d’une humanité en voie d’auto-programmation, et, sans beaucoup de doute possible pour l’instant, d’auto-destruction. Notre choix est désormais clair entre transcendance et l’ambivalence horizontale couchée de la table rase esclave-arbitre  : la machination de la machine humaine désaxée. L’absurde, en ce sens, n’est que le mal désenchanté, celui du siècle existentiel absolu inoculé, comme une sorte de vaccin homéopathique menteur. Un sens bien concret, un sens de masse contre le spirituel.




            • Claus D. 19 novembre 2014 20:58

              « Un sens bien concret » en effet, le plus grand scandale sanitaire de l’histoire de l’Humanité en somme.

              Merci pour vos précisions et mises en perspective. Bonne suite.

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