Le mot qu’invente Renaud Camus, est aussi laid que ce qu’il désigne : « La grande déculturation » (1). Mais il dit bien ce qu’il veut dire. La culture, dit-on, s’est répandue. Ne voit-on pas en première de couverture de son livre, une foule se presser dans l’escalier hélicoïdal de la pyramide du Louvre pour « faire le musée » ? Oui, mais, selon le jeu de mot de l’auteur, la culture s’est répandue… comme le lait de Perrette, le personnage de La Fontaine qui rêvait monts et merveilles avec le fruit de sa vente : « Adieu, veau, vache, cochon, couvée ! »
Inutile de rêver non plus ! La démocratisation de la culture est un échec. Pis, les tentatives pour rendre la culture accessible au plus grand nombre ont même entamé son socle et menace la pérennité de sa transmission : les classes moyennes se détournent d’elle. Comment est-ce Dieu possible ?
Les indices d’un diagnostic
Il est pourtant difficile de récuser les indices que l’auteur réunit.
1- L’École a évidemment sa part de responsabilité. Quand presque 80 % d’une classe d’âge tendent à accéder au baccalauréat, c’est forcément au prix d’une dévaluation de l’examen. C’est d’ailleurs toute l’échelle des diplômes universitaires qui en est affectée. D’autre part, l’humanitarisme suspect qui fait de « l’élève en difficulté » une appellation fort peu contrôlée en englobant indistinctement voyous et élèves méritants, a fini par rendre l’acte d’enseigner impossible.
Dans l’attente de la sortie du film qui vient de recevoir la palme d’or au Festival de Cannes, Entre les murs de Laurent Cantet, il n’est que de voir la bande-annonce. Combien de thuriféraires de cette récompense enverraient leur enfant de préférence dans une classe telle que la bande-annonce la montre ? Un rapport que paraît cacher le ministre vient ces jours-ci de confirmer la ghettoïsation que renforce l’assouplissement de la carte scolaire promise par le président de la République : moins d’« élèves favorisés » dans les « établissements défavorisés », moins d’« élèves défavorisés » dans les « établissements favorisés ».
2- Mais l’École n’est pas seule en cause. Un esprit du temps a prétendu tout niveler : les créations sont devenues des produits jusqu’à dénier toute hiérarchie entre elles : une pop star se donne en « concert » tout comme un orchestre philharmonique. Or, est-ce la même chose ?
3- La notion d’auteur, déjà étrangère à l’inculture, a été évacuée également par des études prétendument savantes comme « les femmes » de Molière : ne surtout pas confondre, par exemple « l’auteur » et « le narrateur » ! On a assisté à ce que nomme l’auteur d’un autre mot très laid « la désautorisation ». L’expression « cinéma d’auteur » montre bien qu’il est un autre cinéma, le plus répandu, qui se retrouve orphelin de père. C’est l’acteur qui le remplace et dont on se souvient.
4- La langue française, quant à elle, est violentée quotidiennement par ceux-là mêmes qui occupent les postes les plus élevés et devraient donner l’exemple : « Avec Carla, c’est du sérieux ! » a-t-on pu entendre de la bouche même du président de la République au cours de sa conférence de presse du 8 janvier 2008. L’auteur a placé la formule en exergue à son livre. Un chirurgien expliquera de son côté à la radio qu’il a quitté le public pour le privé afin de « pouvoir faire toute la recherche qu’il avait envie ». Tel autre expert, interviewé demande de « réfléchir à justement le moyen de leur donner c’qu’i z’ont envie, les gamins ». On est tenté d’y ajouter l’ignorance crasse d’un chef d’établissement scolaire écrivant par deux fois « il va s’en dire », dans une lettre secrète adressée à une fédération de parents pour dénigrer un professeur.
5- Les médias et la télévision en particulier ont leurs responsabilités eux aussi. À force de courir après l’audience maximale pour offrir, selon le mot du sieur Le Lay, ex-patron de TF1 « le temps de cerveau disponible » aux annonceurs publicitaires, ils ont réduit la culture à sa plus simple expression. Elle n’est plus une confrontation de la personne avec ce que l’humanité a créé de plus grand pour s’élever et grandir soi-même, mais elle se dissout dans les usages et les divertissements les plus vils qui stimulent les réflexes primaires et rivent les hommes au sol et à leurs instincts comme les bêtes.
6- Soumis à la même loi du marché, les livres connaissent un sort identique. Puisque l’éditeur doit vendre ou disparaître, seules des recettes éprouvées garantissent… les recettes. Ce n’est pas parce qu’on est publié qu’on peut être connu, mais c’est parce qu’on est connu qu’on sera de préférence publié ! Le résultat en termes de culture ne se fait pas attendre !
En somme, « donnez -moi vos enfants, dit le système aux parents de tous les milieux, selon l’auteur. Peu importe qu’ils soient riches ou pauvres, que vous soyez vous-mêmes cultivés ou incultes : j’en ferai des petits-bourgeois prolétarisés comme tout le monde, ignorants, sans usage, sans syntaxe, bien-pensants, anti-racistes et bien intégrés. »
Des hypothèses pour expliquer un désastre
Pourquoi un élan aussi noble qui prétendait ouvrir à tous l’accès à la culture a-t-il ouvert sur un tel désastre ? Que l’on songe, après la Seconde Guerre mondiale, à l’entreprise enthousiasmante du TNP avec Jean Vilar ! Les raisons qu’avance Renaud Camus sont dérangeantes et l’une d’elles est même critiquable. Mais y être confronté oblige à réviser ses idées reçues, ne serait-ce que pour en vérifier la validité.
L’auteur use de deux métaphores pour faire comprendre que la culture malheureusement résisterait à toute démocratisation ou du moins à sa conception égalitariste. La première est celle du parc de la Villa Médicis dont, il y a peu, dix candidats se sont disputé la direction à Rome. Ils n’avaient pas tort. Car qui s’est déjà promené dans ce parc en lisière de celui de la Villa Borghese, à deux pas des somptueux escaliers de la Piazza d’Espagne, en plein cœur de Rome, sait quel bonheur on y respire devant les lignes Renaissance de la loggia de son palais. Mais voilà, si le parc est ouvert à la foule, c’en est fini de cette jouissance, tout comme il est bien difficile de goûter une toile dans la cohue qui se presse et défile en procession à une exposition qu’il est de bon goût « de faire ».
L’autre métaphore est la scène biblique où deux femmes se disputent un enfant devant le roi Salomon : celui-ci menace de trancher en découpant en deux l’enfant pour en remettre par souci d’égalitarisme un morceau à chacune. Seulement, il n’y aurait plus d’enfant.
Renaud Camus rappelle toutefois que la culture est d’abord un patrimoine transmissible : selon le mot d’Hugo à propos de l’amour d’une mère, « chacun en a sa part et tous l’ont tout entier ». Mais qu’on le veuille ou non, il faut en hériter pour se l’approprier. Ne peuvent y prétendre que ceux qui ont des titres à faire valoir. Or, ces titres, sans être réservés à une classe sociale particulière, demandent beaucoup de temps à qui veut les acquérir, car c’est à un long travail personnel qu’il convient de consentir, et le plus souvent solitaire : apprendre à goûter, à déguster, nécessite une longue éducation. Rien à voir avec le fast-food qu’on engloutit, qu’il s’agisse d’alimentation ou de divertissement !
Culture et démocratie, le paradoxe
Et Renaud Camus d’en venir à dénoncer ce qu’il nomme d’un autre mot bien laid : « l’hyperdémocratie ». Il désigne ainsi une application de la démocratie à des domaines où elle ne saurait s’exercer. L’égalité en droits, explique-t-il, qui caractérise la démocratie, ne signifie pas une égalisation de responsabilités entre parents enfants, ou entre professeurs et élèves. De même, une égalité de chances d’accès à la culture n’est pas la promesse d’un même niveau pour tous. On l’admet volontiers.
En revanche, sa dénonciation de « l’idéologie antiraciste », qu’il rend responsable d’un nivellement par le bas, est trop parasitée pour être admise sans inventaire. Puisque la notion de race, selon la génétique, n’est pas opérationnelle à propos de l’espèce humaine, mieux vaut parler d’ethnie. Il n’est pas douteux, cependant, qu’une stratégie dite « antiraciste » s’est développée et qu’elle en est venue à frapper d’interdit toute critique envers un membre d’une communauté ethnique, comme si c’était s’en prendre à la communauté tout entière. Qui a vécu aux Antilles a pu en faire les frais surtout de la part de ceux qui sont les premiers à mépriser leurs propres compatriotes insulaires.
Ces réserves n’empêchent pas, cependant, que la réflexion de Renaud Camus soit salutaire. Une démocratie où les incultes sont dominants ne peut être que confisquée par ceux qui savent les manipuler. Or, ce livre conduit à prendre conscience d’un paradoxe qui se pose aux démocrates : la culture conditionne la qualité de la démocratie d’un pays, mais une démocratie pourrait par le seul égalitarisme ne pas promouvoir l’accès du plus grand nombre à la culture, voire le contrarierait.
Sans illusion sur une solution prochaine du problème, Renaud Camus fait référence aux monastères du Haut Moyen Âge qui, par temps de barbarie, sauvèrent ce qu’ils purent de la culture antique. Il voit, en effet, dans internet un moyen prodigieux pour édifier des niches de sauvegarde comparables dans ce temps de « grande déculturation » et « d’ensauvagement » en attendant des jours meilleurs. N’est-ce pas d’ailleurs ce à quoi travaille déjà Agoravox ?
Paul Villach
(1) Renaud Camus, La Grande Déculturation, Éditions Fayard, Paris, 2008, 151 pages.

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@rol8329 D’accord avec vous, mais vous comparez notre époque à celle de 36, ou de la (...)
25/06 19:25 - fernandiEncore un petit rappel : il y a une époque pas si lointaine où le système scolaire et (...)
25/06 12:14 - TrarothPas d’accord. L’école est là pour enseigner.Elle a du mal à le faire, le constat (...)
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24/06 20:39 - rol8329Face à l’avalanche de poncifs et d’approximation, je n’ai pas dépassé le (...)
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