Lors d’une conférence de presse à l’Assemblée nationale, mercredi 8 juillet, la députée Verte de la première circonscription de Paris, Martine Billard, a affirmé qu’elle ne se reconnaissait plus dans le parti écologiste auquel elle avait adhéré seize ans plus tôt, et a annoncé "[sa démission] des Verts". Selon celle qui a rejoint par la même occasion le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, les orientations actuelles du parti écologiste s’éloignent chaque jour d’un programme social et clairement ancré à gauche, et ce sous l’impulsion d’un homme : Daniel Cohn-Bendit.
Ce qu’est l’écologie pour Martine Billard
Si la députée se félicite des résultats des Verts aux élections européennes de juin dernier ("une bonne nouvelle pour l’écologie"), elle prétend ainsi "[ne pouvoir se] retrouver dans un rassemblement qui entretient la confusion quant au clivage droite-gauche, au point, pour certains, de prôner un élargissement du rassemblement jusqu’à des environnementalistes membres du gouvernement UMP ou participant à des exécutifs municipaux de droite".
En effet, pour celle qui prône, avec Paul Ariès, la décroissance économique, une pensée véritablement écologique ne peut être que de gauche, combattant contre les excès du libéralisme et du capitalisme à l’échelle mondiale, largement responsables, du fait de la course aux rendements et à la compétition économique, de la pollution de l’environnement.
C’est en ce sens que l’on doit comprendre l’insistance de Martine Billard sur le facteur social et pas seulement environnementaliste. Selon elle, "les Verts [NDLR : la tendance Cohn-Bendit] se préoccupent peu des questions sociales et encore moins du travail, en dehors de déclarations généralistes". L’écologie ne doit pas simplement se résumer à la préservation de l’environnement, mais d’abord à la permanence et au renforcement du modèle social français, mis à mal par le gouvernement de Jacques Chirac et surtout par la politique ultralibérale de Nicolas Sarkozy. "Parce que l’urgence est de plus en plus grande, je ne peux me résoudre à une simple gestion environnementale du système", allègue-t-elle.
De cette façon, qui voudrait organiser autour des valeurs écologiques un grand rassemblement qui comprendrait aussi bien la gauche et la droite se fourvoierait nécessairement. Or c’est bien souvent ce qui est reproché au leader charismatique du mouvement, porté aux nues après les élections européennes, Daniel Cohn-Bendit.
Ce que Daniel Cohn-Bendit est pour l’écologie
S’il est une chose qu’on ne peut reprocher à Daniel Cohn-Bendit, c’est la talent qu’il a pour faire s’épanouir les idées qu’il défend. Tour à tour agitateur et meneur, souvent les deux à la fois, il se sera enfin révélé fin tacticien lors des élections européennes de juin, entre sa passe d’armes très médiatique avec François Bayrou, ses tutoiements aussi étonnants que crispants, ou le clip de campagne d’Europe Ecologie aux accents démagogiques et désinvoltes ("un jour, la croissance viendra, un jour, mon patron m’dira : Allez j’vous augmente aussi mais aujourd’hui j’vous licencie "), mais aussi populistes ("Merci aux banques sans foi ni loi"), voire ségolénistes (Moi j’dis qu’ensemble tout est possible"...).
Toutefois, la grande messe médiatique orchestrée auour de "Dany le Vert" ne s’est pas accompagnée d’un programme clairement défini pendant la campagne. Les citoyens les plus assidus n’ont guère pu retenir plus d’éléments que la volonté de ne pas reconduire Barroso à la tête de la commission européenne (ce qui s’avérera d’ailleurs être un échec cuisant), ou encore l’acharnement à "faire de la politique autrement", ce qui signifie entre autres : organiser des débats politiques moins pompeux, au risque de faire apparaître une certaine connivence avec les partis opposés (ce qui lui sera reproché par François Bayrou), et oublier les clivages traditionnels, synonymes de concurrence vide de sens, tout cela dans l’amour et le respect de la nature -un dogme bien aidé, il est vrai, par la diffusion du film "Home" à deux jours du scrutin, mêlant comme d’habitude avec Arthus-Bertrand spectacle, émotion, sentimentalisme et... contradiction quand on sait que les images ont été prises à partir d’hélicoptères, l’un des moyens de transport les plus polluants.
C’est la non-existence de tout programme qui conduit aujourd’hui de nombreux militants écologistes de gauche à s’interroger sur les véritables intentions de Daniel Cohn-Bendit. Si sa complicité avec Nicolas Sarkozy en l’absence de caméras a été mise en évidence durant la campagne, tant et si bien que l’un des candidats de l’Alliance écologique indépendante, parti rival d’Europe Ecologie, Francis Lalanne, déclarera que Cohn-Bendit "a été piloté par l’Elysée pour affaiblir la vraie opposition, la vraie liste écologie que nous [NDLR : l’Alliance écologique indépendante] représentons" (Le Parisien, 2 juin 2009), son engagement à gauche est mis en question par ses récentes déclarations au sujet du Parti Socialiste. Alors que de nombreux responsables du PS s’inquiètent, à juste titre, des récents progrès des Verts, Daniel Cohn-Bendit a déclaré jeudi 9 juillet sur LCI qu’il « y en [avait] assez de ce Parti socialiste qui devrait s’occuper de lui » plutôt que « mettre en garde toujours les autres ». Si l’ancien leader de Mai 68 refuse pour le moment de faire alliance avec le parti qui l’a devancé de quelques dizaines de milliers de voix aux élections européennes, il a également affirmé, lors de l’"Ecology day", le 4 juillet, qu’il n’avait "ausune animosité contre le MoDem et François Bayrou". "Demain, peut-être, nous nous retrouverons ensemble", a-t-il conclu.
Ainsi, à l’inverse de Martine Billard, écologiste clairement engagée à gauche, Daniel Cohn-Bendit se veut plutôt rassembleur, symbole de ces Verts qui privilégient pour Martine Billard le nombre d’élus au projet proprement dit. "Tout débat véritable est étouffé au profit d’un seul objectif, obtenir le plus d’élus possibles", constate amèrement la démissionnaire Martine Billard, ajoutant que le dessein de Cohn-Bendit "est d’occuper le centre à la place de Bayrou".
Ce qu’est l’Europe pour Cohn-Bendit
En tous les cas, pour Cohn-Bendit, l’écologie et la politique en général ne peuvent être pensées qu’au sein de l’Europe. Pourfendeur du nationalisme et des valeurs patriotiques, ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est la notion de frontière, une analyse partagée par Marianne , qui consacrait récemment dix pages au leader vert ("Le Vrai Cohn-Bendit"), et par Eric Zemmour qui, dans le Figaro, ne voit en lui qu’ "une seule constante idéologique" : "cette hostilité sourde à l’Etat-nation, le français surtout". La vision qu’a Daniel Cohn-Bendit de l’Europe ne semble donc a priori guère éloignée de celle que propose le traité simplifié de Lisbonne : une vaste aire où personnes, biens et services circuleraient librement. Cette conception libérale de la vie, au sens moral, intellectuel et économique (qui rejoint de façon évidente son premier penchant pour l’anarchie en mai 1968) correspond entièrement à celle de Nicolas Sarkozy, d’autant plus que Cohn-Bendit ne s’est jamais prononcé par une limitation de la croissance, proposition pourtant emblématique des écologistes de gauche.
Plus généralement, "Dany le Vert" a cette lucidité caractéristique de tout politicien qui se respecte, qui fait qu’il a parfaitement conscience du monde dans lequel il vit : il a ainsi compris ce qui mine la gauche française actuelle ("J’aurais voulu être socialiste si j’écoutais mes rêves d’enfant") qui n’a pas encore pris le virage européen de la social-démocratie, qui soutient inconditionnellement l’économie sociale de marché. Car ce qui intéresse Cohn-Bendit au plus haut point n’est pas la défense d’un certain modèle social français mais la célébration de tout ce qui touche à la liberté : contre les jeux olympiques de Pékin parce que le gouvernement chinois opprime les Tibétains, pour l’immigration et le multiculturalisme (d’où l’aversion de l’allemand pour le franco-français et son usage immodéré de locutions anglaises : "Ecology day", "Welcome in the club !", formule utilisée pour inaugurer la célébration du succès des listes d’Europe Ecologie le 4 juillet...), la libéralisation de la société (on connaît ses liens assumés avec les enfants...), surtout la mise en avant d’une politique des droits de l’homme, fustigée par le sociologue Marcel Gauchet, qui prétend que "les droits de l’homme sont le fondement et le but, pas le moyen. Ils ne nous dispensent pas, comme l’illusion du moment le fait croire, de réfléchir sur l’ordre politique et sur le fonctionnement de la société en tant que tels."
Ainsi, cette soif de liberté, qui caractérise depuis ses jeunes années Daniel Cohn-Bendit, ne sa’ccompagne guère d’une réflexion purement de gauche sur l’égalité entre les citoyens (Cohn-Bendit a toujours été profondément anticommuniste). Peut-on dès lors considérer le leader charisamtique comme un homme de gauche ? Rien n’est moins sûr. Devant celui qui chantait dans son clip de campagne "Alors pour toute l’hypocrisie, un grand merci à Sarkozy", nous ne pouvons nous empêcher de rester dubitatif. Au vu de ses déclarations, Cohn-Bendit est resté anarchiste, il est devenu libéral et, tout en clamant haut et fort son européisme, il semble avoir oublié qu’il était de gauche, si on admet qu’il l’a un jour été.

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Etudiant en Khâgne classique au lycée Louis Le Grand, à Paris.
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