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Dans les prisons syriennes

Un beau témoignage politique et littéraire qui nous vient de Syrie : « La Coquille » de Mustafa Khalifé (Editions Actes-Sud).

Le livre de Mustafa Khalifé, qui a été traduit de l’arabe il y a plusieurs mois, est à rattacher aux œuvres relevant du témoignage vécu, comme par exemple A l’Ouest rien de nouveau de Remarque ou même les Souvenirs de la maison des morts de Dostoievsky. Il est impossible d’y voir une production exclusivement littéraire, dans la mesure où il permet à un individu de faire part d’une expérience qu’il a réellement vécue et qui a bouleversé son existence. Et pourtant il s’agit aussi de littérature car cette expérience est présentée avec recul sous une forme élaborée qui lui donne un sens littéraire et qui n’est pas absolument spontanée. Mustafa Khalifé a en effet raconté après coup les douze années qu’il a passées dans les prisons politiques syriennes. Le récit n’est pas strictement linéaire et n’est en rien comparable à un journal de prison, qu’il n’avait de toute façon pas la possibilité de tenir. C’est une sorte de journal reconstitué sorti de sa mémoire.
 
L’auteur est un intellectuel syrien qui résidait en France dans les années 70 et était proche du Parti communiste syrien. A la suite de propos moqueurs tenus en France dans une soirée sur Hafez El Assad, et rapportés par un dénonciateur, il est arrêté à son retour à Damas en 1979 et immédiatement transféré à la sécurité où il séjourne plusieurs mois et est torturé. Il sera de nouveau incarcéré en 1982 de façon beaucoup plus durable (douze ans) dans la terrible prison de Palmyre (qu’il ne mentionne pas par son nom, mais qui est identifiable par une allusion) celle-là même dont Rifaat El Assad et ses hommes avaient massacré 500 prisonniers en juin 1980.
 
Pendant son incarcération, il va affronter deux violences bien distinctes : celle de ses geôliers bien sûr qui vont le brutaliser et le soumettre aux tortures les plus diverses pour lui soutirer des aveux fantaisistes de complot contre le président, et celle de ses codétenus islamistes qui le haïssent parce qu’il est chrétien et surtout athée, ce qu’il a à l’origine reconnu étourdiment. Membres pour la plupart des Frères musulmans, les codétenus ne le reconnaissent pas comme l’un des leurs et vont jusqu’à envisager de le tuer. Il devra son salut à l’intervention d’un médecin compagnon de cellule (et à la mort de l’émir du groupe).
 
La vie de la prison, sa violence quotidienne, ses rituels, son langage et son personnel sont très minutieusement décrits. Le titre du livre est bien évidemment une allusion au mécanisme par lequel le moi de l’auteur a défendu son intégrité contre toutes ces agressions, a fini par se protéger contre elles et a réussi à survivre à cette terrible violence dans une cellule surpeuplée où près de cinquante hommes, constamment renouvelés cohabitent dans un espace minuscule. La première ressource qui lui a permis la survie est sans doute le long silence dans lequel il sombre, qui le fait passer pour fou auprès de ses compagnons de cellule. En réalité, un accident lui permet de voir par un trou ce qui se passe dans la cour de la prison et donc d’assister aux exécutions quotidiennes dont elle est le théâtre. La seconde est peut-être la fuite dans l’imaginaire (les femmes). Mais une autre ressource est peut-être aussi l’amitié. L’auteur avoue angoissé qu’il a vécu quelque chose qui ressemble à une liaison homosexuelle avec un prisonnier qui se suicidera peu après sa sortie de prison.
 
Mustafa Khalifé a été libéré en 1994, parce que son oncle était devenu ministre (ce que lui-même ignorait) dans le gouvernement syrien, dans le cadre de la stratégie « frontiste » montée par Assad. Il refuse courageusement d’écrire une lettre de remerciement au président et fait l’objet de transferts ultimes entre plusieurs polices en concurrence qui cherchent par diverses tortures à lui arracher des aveux qu’il ne donne pas. Il est finalement relâché et apprend étonné qu’il est devenu richissime entre-temps, grâce aux opérations réalisées, pendant son incarcération, par sa famille, qui le tient désormais pour un héros.
 
L’étonnant est en fin de compte que Khalifé semble brisé par cette liberté qui le condamne à l’oisiveté et à l’inutilité. La force qui le portait s’évanouit pour céder la place à une sorte de cynisme et de sentiment d’inutilité propre. On saisit clairement que la prison a brisé son existence, mais que la liberté ne l’a pas sauvé. Mais on devine aussi que c’est peut-être la rédaction du livre qui lui permet en revanche de se libérer de ce passé.
 
On peut bien sûr lire l’œuvre de plusieurs manières. Sa valeur littéraire est très réelle, c’est un vrai témoignage existentiel qui fait parfois penser à Soljenitsyne et même à Primo Lévi. Mais c’est aussi un document historique et politique, un témoignage au fond sur l’inefficacité et la mauvaise organisation de l’appareil répressif syrien qui arrête un homme certainement peu dangereux pour le régime baasiste. Est-ce ce qui lui a sauvé la vie ? On peut le penser si on voit la terrible machine à tuer qu’est la prison de Palmyre, qui semble concerner essentiellement les islamistes. On voit très bien que Khalifé, issu au fond de la classe dirigeante, de la bourgeoisie chrétienne damascène, appartient à un des trois « pôles » du jeu politique syrien, celui de l’opposition laïque, à distinguer du régime baasiste bien sûr, mais aussi de l’opposition islamiste des Frères musulmans. L’opposition laïque déteste le régime, mais elle est consciente de partager avec lui certaines choses et ne peut pas envisager sans inquiétude une alliance avec les islamistes. De leur côté, les Frères musulmans comprennent l’utilité de s’allier avec cette autre opposition, mais ne peuvent pas construire sincèrement avec elle une plate-forme cohérente et crédible. Le régime de Damas joue très habilement de ces tensions, qui le servent et lui permettent de diviser pour régner. Alternativement, il donne des gages aux unes et aux autres, et c’est en partie cette situation qui lui permet de perdurer sans avoir à redouter l’opposition. D’une certaine façon, cet étrange triangle est présent dans ce beau récit.
 
Une lecture à faire.
 
 
par Jean-Paul mardi 2 septembre 2008 - 12 réactions
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