De la Ford Modèle T à Google, la société a bien changé. Et l’État ? Il court loin derrière !
« Tout ce qui est bon pour Renault est bon pour la France, et vice-versa »
Il faut attendre l’après-guerre pour que le fordisme triomphe en Europe. Quelles en sont les caractéristiques ? Il se traduit par une organisation pyramidale de l’entreprise :
Au sommet, le chef charismatique, qui définit une vision et inspire les troupes.
Autour de lui, un bataillon d’élite d’ingénieurs, qui articulent cette vision. Ils attachent autant d’importance au produit final qu’à la façon de le produire.
Et tout en bas, une armée d’ouvriers, dont le travail a été simplifie et parcellise au maximum.
En bout de chaine, des voitures que l’on fabrique par millions
Renault, dans les années 60, incarne à la perfection ce paradigme. L’objectif, c’est de motoriser tous les Français. Pour ce faire, les ingénieurs définissent des procédés de production suffisamment simples pour pouvoir être accomplis par une main d’œuvre non qualifiée, souvent illettrée, venue des campagnes et des ex-colonies. Et sortent des chaines toujours plus de voitures populaires et bon marche : la 4 Chevaux, la Dauphine, la 4L...
Et la République, pendant ce temps, comment se porte-t-elle ? Sous l’égide d’un auguste Général, entré dans la légende de son vivant, des technocrates formés par l’ENA (fondée par de Gaulle en 1945) pilotent les grands projets : électrification, planification urbaine, autoroutes... Et en bas de la pyramide, le peuple français exulte de découvrir la société de consommation et l’ascenseur social. La France entre dans la modernité à la vitesse du Concorde.
Tiens donc : le chef charismatique, les troupes de choc de la technocratie, et la population qui exécute... Ça vous rappelle quelque chose ? Bon sang mais c’est bien sur ! La France des années 60 est un pays dont les institutions sont parfaitement en phase avec le modèle organisationnel dominant de l’ère industrielle. Paternaliste, infantilisant ? Peut-être. Mais, tout au moins jusqu’au choc de mai 68, tout le monde s’en satisfait, en fin de compte. Le pays vole de succès en succès, et le modèle français force l’admiration du Monde. A l’orée des années 70, rien ne paraît impossible à la France, et le Plan Quinquennal anticipe un avenir glorieux.
La gueule de bois
Retour à 2010. Ford n’est plus que l’ombre d’elle-même. A 46 milliards de dollars, sa capitalisation boursière n’est que le quart de celle de Google (191 milliards de dollars), une entreprise créée il y’a 12 ans dans un dortoir universitaire. Au delà du moteur de recherche qui a fait sa fortune, Google est en train de réussir une percée dans le domaines des « smart phones », ou son système d’exploitation « Android » vient de détrôner celui d’Apple en première place des ventes. Alors, Modèle T contre Android, un test comparatif ? Chiche !
-Ford contrôlait dans les moindres détails la fabrication de la Modèle T. Android est un système « open source » : le code est public et accessible à tous, de sorte que chacun peut l’améliorer et faire bénéficier les autres de ses idées.
-La Modèle T est restée en production, essentiellement inchangée, pendant 19 ans. Android est « upgraded » tous les 6 mois environ (la version actuelle s ’appelle « Froyo », pour « Frozen yoghurt », l’humour des geeks est incompréhensible au commun des mortels...).
-Android n’existe qu’a travers un support matériel, un téléphone portable, produit par une tierce partie. C’est un support pour des « applications », également produites par des tierces parties. Et il exige un abonnement téléphonique, encore fourni par une tierce partie. Autrement dit, Android n’est rien sans l’écosystème qui se constitue autour de lui. Une Modèle T a besoin de deux éléments externes pour fonctionner : des routes et de l’essence. La différence, c’est que les routes et l’essence lui préexistent, indépendamment de Ford.
-La Modèle T était produite par une main d’œuvre non qualifiée, à laquelle on ne demandait qu’une seule chose : la discipline. Android est conçu par les informaticiens les plus pointus, auxquels on ne demande qu’une seule chose : la créativité.
On pourrait pousser à l’infini la comparaison. Tenons nous-en aux idées maitresses : tandis que le paradigme organisationnel dominant de l’age industriel était hiérarchique, prévisible, parcellisé, l’âge post-industriel favorise les organisations plates, les réseaux, la créativité, l’inter-disciplinarité et la flexibilité.
Et notre République, dans tout ça ? En apparence, rien n’a changé. La Cinquième République a fêté son cinquantième anniversaire il y’a deux ans, la technocratie est toujours en poste, mais voilà : l’âme a déserté le corps, la mécanique est brisée. Le Président était une Statue du Commandeur ; on a vu au cours des trente dernières années se succéder à l’Elysée deux momies catatoniques et grandiloquentes, puis un médiocre caïd narcissique et vulgaire. Les technocrates étaient de fiers serviteurs de la nation, ce ne sont plus que des rentiers du système qui courent la prébende. Les Français étaient des enfants qui s’émerveillaient de tous les nouveaux jouets dont on les gâtait, ce sont désormais des adolescents ingrats qui projettent leur rébellion rageuse contre leur Gouvernement, les grandes entreprises, les banques, l’Europe, les États-Unis, la Chine...
« Entre les murs », c’est dur
Le canari dans la mine, c’est l’Éducation Nationale. On relit avec nostalgie Marcel Pagnol, dont le père instituteur était habité par sa mission : apporter le Savoir et les Lumières jusqu’au plus profond de la Provence. Aujourd’hui, bien malin qui pourrait dire ce que l’on devrait enseigner aux enfants, et comment l’enseigner. La crise de l’Éducation se manifeste dans la rue lors des innombrables grèves, dans les cabinets des médecins et des psychologues, dans les livres de professeurs ravagés par le doute, et jusque sur les marches de Cannes (« Entre les Murs »).
Le système éducatif dans sa forme actuelle est né au XIXème Siècle. Il a accompagné l’industrialisation, et il n’est donc pas surprenant que son fonctionnement reflète celui de l’industrie. Chaque enfant devait acquérir un savoir élaboré « là-haut », dans les ministères, soigneusement compartimenté en « matières », suivant un rythme et des modalités aussi soigneusement définis qu’une chaine de montage de Ford. Prenez tous les enfants de 6 ans, et inculquez leur au cours de l’année x grammes de français, y de calcul, z d’histoire : suivez le programme, tout y a été rigoureusement décrit et quantifié. Recommencez l’année suivante, puis l’année d’après, et ainsi de suite jusqu’à 15 ou 18 ans. Vous obtenez des produits formatés, prêts à être employés par l’industrie conquérante. Aujourd’hui, oh certes, les élèves ne portent plus d’uniforme, les professeurs sont devenus « cool », on fait des « ateliers », au cours desquels les tables d’écoliers sont mises en quinconce, en cercle, que sais-je, mais fondamentalement, le modèle n’a pas change. Problème : les enfants de la génération X Box ne sont plus les enfants de Pagnol. On ne les motive plus de la même manière, ils ne vivent plus au même rythme, ils ne s’intéressent plus aux mêmes choses. Tout le monde le sent confusément, personne ne sait qu’y faire.
C’est bien joli tout ça, mais...
Le diagnostic posé, nous voilà gros jean comme devant. Parce que bâtir les institutions de l’ère Google, c’est plus facile à dire qu’à faire. Comment rendre notre vieil État, héritier de Napoléon et de de Gaulle, décentralisé, flexible, minimaliste, comment faire qu’il travaille en partenariat avec la société ( les entreprises, les associations, les collectivités locales) au lieu de les écraser de son arrogante majesté ? Cela doit bien être possible, puisque d’autres pays, y compris dans notre vieille Europe, y réussissent bien mieux que nous : voyons voir du coté des pays scandinaves, de la Suisse, du Canada, de la Nouvelle-Zélande ou de Singapour quelles idées ils pourraient nous apporter. Nous n’avons de leçons à recevoir de personne ? Oh, que si ! Etudions aussi, pourquoi pas, comment la perfide Albion utilise le choc de la crise comme levier pour repenser en profondeur ses services publics. Reprenons sans vergogne leurs idées : copier, c’est tricher dans la société industrielle, mais c’est collaborer dans la société post-industrielle.
Alors, la Solution ? Hélas, il n’y a pas de deus ex machina, pas de gourou pour tracer la Voie. A l’heure d’Internet, on peut fournir un environnement, un support, mais c’est le consommateur/citoyen qui décide en fin de compte de ce qu’il en fait. Ni Google, ni Apple, n’ont la moindre idée des applications qui seront conçues dans un ou deux ans pour leurs tablettes et qui rencontreront le succès. Il faut expérimenter, tâtonner et, le plus difficile pour notre vieux pays, se montrer humbles.
Bons princes, nous avons laissé les Américains inventer Apple, Google et Facebook, mais peut-être est-ce le génie français qui inventera une Sixième République dont le Monde pourra de nouveau s’inspirer. Allons enfants de la Patrie, googlons la République !

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18/10 18:30 - foufouilleJe suis d’autant plus d’accord que les états , les collectivités, les propriétaires (...)
18/10 17:48 - zelectron@zelectron dans ce cas je voit pas l’interet de faire travailler tout le monde autant (...)
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