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De la démocratie à la dictature de l’opinion

Une présidentielle dictée et jouée par les sondages. Une vie politique appréciée et jugée par le même système. Des émissions télé construites par les "vrais gens". Même Agoravox a succombé à l’illusion démocratique avec le vote systématique de chaque article, chaque commentaire publié. A quand l’appel au vote pour chaque mot prononcé ?

Le dernier exemple le plus flagrant est sans doute la condamnation ferme des indignations et des déceptions suite au résultat des présidentielles. Oui, maintenant que 53% des Français ont choisi un président, il ne reste plus aux autres qu’à fermer leur gueule "par respect pour le suffrage exprimé".

Un refrain qui se répète et devient absolument maître dans tous les échanges. La caricature qui illustre le mieux sans doute cet absurde système est de loin l’émission "L’arène de France" de Stéphane Bern diffusée chaque mercredi soir sur France 2. Alors au regard de ce produit, peut-on dire effectivement que l’on est revenu au temps des arènes ?

Un certain ministre devenu candidat employait régulièrement la formule : "Vous savez, les Français me donnent raison" (sous-entendu, regardez les sondages). Et à chaque fois, le journaliste se retrouvait interdit devant un fait aussi implacable comme si une opinion majoritaire rendait nulle ou illégitime toute autre idée différente.

Aujourd’hui, c’est absolument fabuleux. Sans bouger de chez soi, on peut agir sur le cours des choses. Il suffit de voter en ligne. Un vote anonyme, sans conviction, un vote de réaction. Un vote qui correspond à notre petit problème, insipide dans sa profondeur et finalement nul par sa portée. Puisque le lendemain, sans doute le même sondage donnera un résultat tou différent. Un vote confondu dans la masse et par la suite interprété, analysé, expliqué par une armée d’experts. Analyser les sondages, c’en est devenu une vocation professionnelle.

Le vote, j’ai envie de dire, est le prolongement du réflexe du zapping télévisuel. Un aboutissement "citoyen" de la consommation. On ne milite plus en politique, on la consomme. On adule un candidat et, quand il devient inintéressant, on le jette. Ce candidat, on l’habille, le maquille. Même que quand on appuie dessus, il sort des formules toutes faites. Même plus besoin de changer les piles. La politique ne vit que par les médias. Le média ne vit que par les recettes publicitaires. La publicité c’est du marketting. La politique c’est de la publicité. Elles ne sont pas de l’info. Elles cherchent à convaincre, jouent sur l’affectif, les sentiments, l’irrationnel et sont toujours affirmatives. Elles n’exposent pas des faits mais influencent des comportements. Toutes deux produisent des consommateurs.

Et que fait un consommateur si ce n’est zapper ? Zapper les produits, acheter ce qui se fait de mieux et le mettre en avant. Consommateur mis en valeur, isolé, individualisé, unicisé. Son intérêt compte plus qu’aucun autre. Et quelle est la meilleure arme de défense si ce n’est sa voix ? Mais en tant que consommateur, et accaparé par toutes les infos, images, sons, technologies, en recherche d’un désir jamais assouvi. Désir qu’il veut satisfait instantanément et non pas demain. Un satisfecit atteint quelques secondes dans ce bref bonheur de vote vainqueur, ce vote "citoyen".

Sur Agoravox, c’est incroyablement symptomatique. On vote oui ou non mais on n’xplique même pas pourquoi. Et même que parfois, notre pouce baissé suffira à humilier un commentateur trop impertinent en "masquant" son avis. Ainsi, par ce simple geste qu’est cliquer, on peut passer de démocrate à dictateur : c’est l’avènement de la démocrature.

par Bourricot (son site) jeudi 24 mai 2007 - 33 réactions
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  • Par Marsupilami (xxx.xxx.xxx.118) 24 mai 2007 11:00
    Marsupilami

    Excellent article.

    Ça me fait penser à ce texte de Pierre Desproges sur la démocratie :

    "Est-il en notre temps rien de plus odieux, de plus désespérant, de plus scandaleux que de ne pas croire en la démocratie ?

    Et pourtant. Pourtant.

    Moi-même, quand on me demande : "Etes-vous démocrate ?", je me tâte. Attitude révélatrice, dans la mesure où, face à la gravité de ce genre de question, la décence voudrait que l’on cessât plutôt de se tâter. Un ami royaliste me faisait récemment remarquer que la démocratie était la pire des dictatures parce qu’elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité. Réfléchissez une seconde : ce n’est pas idiot. Pensez-y avant de reprendre inconsidérément la Bastille. Alors que, en monarchie absolue, la loi du prince refuse cette attitude discriminatoire, puisqu’elle est la même pour les pour et pour les contre. Vous me direz que cela ne justifie pas qu’on aille dépoussiérer les bâtards d’Orléans ou ramasser les débris de Bourbon pour les poser sur le trône de France avec la couronne au front, le sceptre à la main et la plume où vous voudrez, je ne sais pas faire les bouquets.

    Mais convenez avec moi que ce mépris constitutionnel des minorités qui caractérise les régimes démocratiques peut surprendre le penseur humaniste qui sommeille chez tout cochon régicide. D’autant plus que, paradoxe, les intellectuels démocrates les plus sincères n’ont souvent plus d’autre but, quand ils font partie de la majorité élue, que d’essayer d’appartenir à une minorité. Dans les milieux dits artistiques, où le souci que j’ai de refaire mes toitures me pousse encore trop souvent à sucer des joues dans des cocktails suintants de faux amour, on rencontre des brassées de démocrates militants qui préféreraient crever plutôt que d’être plus de douze à avoir compris le dernier Godard. Et qui méprisent suprêmement le troupeau de leurs électeurs qui se pressent aux belmonderies boulevardières. Parce que c’est ça aussi, la démocratie. C’est la victoire de Belmondo sur Fellini. C’est aussi l’obligation, pour ceux qui n’aiment pas ça, de subir à longueur d’antenne le football et les embrassades poilues de ces cro-magnons décérébrés qu’on a vus s’éclater de rire sur le charnier de leurs supporters. La démocratie, c’est aussi la loi du Top 50 et des mamas gloussantes reconverties en dondons tisanières. La démocratie, c’est quand Lubitsch, Mozart, René Char, Reiser ou les batailleurs de chez Polac, ou n’importe quoi d’autre qu’on puisse soupçonner d’intelligence, sont reportés à la minuit pour que la majorité puisse s’émerveiller dès 20 heures 30, en rotant son fromage du soir, sur le spectacle irréel d’un béat trentenaire figé dans un sourire définitif de figue éclatée, et offrant des automobiles clé en main à des pauvresses arthritiques sans défense et dépourvues de permis de conduire.

    Cela dit, en cherchant bien, on finit par trouver au régime démocratique quelques avantages sur les seuls autres régimes qui lui font victorieusement concurrence dans le monde, ceux si semblables de la schlag en bottes noires ou du goulag rouge étoilé.

    D’abord, dans l’un comme dans l’autre, au lieu de vous agacer tous les soirs entre les oreilles, je fermerais ma gueule en attendant la soupe dans ma cellule aseptisée. Et puis, dans l’un comme dans l’autre, chez les drapeaux rouges comme chez les chemises noires, les chefs eux-mêmes ont rarement le droit de sortir tout seuls le soir pour aller au cinéma, bras dessus, bras dessous avec la femme qu’ils aiment. Les chefs des drapeaux rouges et les chefs des chemises noires ne vont qu’au pas cinglant de leurs bottes guerrières, le torse pris dans un corset de fer à l’épreuve de l’amour et des balles. Ils vont, tragiques et le flingue sur le coeur. Ils vont, métalliques et la peur au ventre, vers les palais blindés où s’ordonnent leurs lois de glace. Ils marchent droits sous leurs casquettes, leurs yeux durs sous verre fumé, cernés de vingt gorilles pare-chocs qui surveillent les toits pour repérer la mort. Mais la mort n’est pas pour les chefs des drapeaux rouges ni pour les chefs des chemises noires. La mort n’est pas aux fenêtres des rideaux de fer. Elle a trop peur.

    La mort est sur Stockholm. Elle signe, d’un trait rouge sur la neige blanche, son aveu d’impuissance à tuer la liberté des hommes qui vont au cinéma, tout seuls, bras dessus, bras dessous, avec la femme qu’ils aiment jusqu’à ce que mort s’ensuive.

    Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m’étonnerait qu’il passe l’hiver".

    Pierre Desproges - Chroniques de la haine ordinaire - texte écrit le 3 mars 1986, après l’assassinat d’Olof Palme.

  • Par GRL (xxx.xxx.xxx.166) 24 mai 2007 11:11
    GRL

    Eh oui , çà fait plaisir de lire ceci parce que c’est vrai , et celà se fait au détriment de l’opinion , et de la liberté de penser et croire. C’est vrai , l’opinion est devenue comme un bien de consommation , du moins , ne pas pouvoir s’exprimer est tout de même une frustration bien naturelle que l’on canalise de cette maniere , exactement comme pour les achats , on cherche à toucher le compulsif , on vous fait croire que vous avez choisi , tel est le principe publicitaire de base , à part que si je n’ai pas envie d’acheter une bagnole , personne m’obligera à en acheter une , mais lorsqu’il faut élire un président ...là tout le monde y passe ... et donc c’est plus grave.

    Vous vous rappelez tous ces gens qui tapaient sur les RMI et autres allocs , en parlant "d’assistanat" ? Et bien pour moi , c’est pire encore dans le cas cité par l’article , c’est de "l’assistanat mental". La politique / pub est une vraie dépossession de la capacité à réflechir sur le sens , parce que comme pour l’achat , cette politique / pub déforme et parfois anihile toute possibilité de choix en stimulant l’émotionnel tout en vous faisant croire que vous avez choisi = " Les français me donnent raison "

    Assistés de la pensée , si vous ne vous remettez pas au travail en batissant vos propres opinions à partir de ce-que-VOUS-avez-compris-en-reflechissant-un-peu smiley , mmmm , on va finir par vous couper vos allocs-TF1 , petits fainéants , attention , il y a trop d’abus et de fraude d’opinion , le pays a besoin de vraies opinions pour prendre ensemble de vraies décisions , car avec vous , je ne vous mentirai pas , je pense ... mmm , mais alors que tout est possible ! pfah , non mais sans rire ?!

  • Par aquad69 (xxx.xxx.xxx.228) 24 mai 2007 12:58

    Bonjour Voltaire et Bourricot, (quel appariement !)

    eh oui, la démocratie dans l’absolu, celà n’existe pas, ce n’est qu’une abstraction :

    Ce qui fait la valeur d’un pays, c’est la qualité et la maturité du peuple qui l’habite, et non la prétendue perfection technique du système autour duquel il s’articule.

    La valeur de l’ambiance et de l’amour qui règne dans une famille, du savoir et de la culture qui l’imprègne, qui sera la base du développement de ses enfants, c’est la qualité et la maturité de ses adultes et de ses ancêtres, de ses élites, en sommes.

    A l’échelle d’un pays, c’est pareil : le génie d’un peuple est issu de sa base, mais il faut une élite digne de ce nom, pour réussir à le catalyser, à l’exprimer et à le réaliser.

    La démocratie, ce n’est qu’un principe "technique" pour élargir l’élite au niveau du peuple, et permettre à chaque citoyen supposé en faire partie de s’exprimer ; mais celà n’a jamais été une baguette magique qui transformerait un ramassis d’ilotes soumis, déculturés et bestiaux en citoyens lucides, responsables et exigeants, ni une oligarchie cupide, hypocrite et dégénérée en une élite sincère, dévouée et aux caractères nobles, respectable en un mot.

    Il serait temps de sortir de cette superstition partout répandue qui veut nous faire croire que nous seront sauvés par la technique :

    Ce système produit des prodiges, mais jamais prodiges ni miracles n’ont réussi à transformer un imbécile borné, immature et égoïste en un citoyen lucide, cultivé et responsable...

    cordialement Thierry

  • Par Voltaire (xxx.xxx.xxx.37) 24 mai 2007 10:51
    Voltaire

    Excellente analyse. Alors que l’on assiste à une certaine "Berlusconisation" du pouvoir, il est bon de rappeler ce qu’est la démocratie...

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