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De la démocratie de l’intime à la dévaluation de la gouvernance et des médias

Le candidat initialement annoncé pour incarner la Gauche à la présidentielle 2012, l’ex patron du FMI, aura donc vu sa candidature s’effacer devant ce qui reste d’abord, une affaire privée. Chacun se souvient du déferlement médiatique. La presse people venait alors durablement supplanter la presse plus « sérieuse » sur son terrain réservé, ou pour le moins, plus naturel, celui de la Politique. Certains médias autant que la classe politique n'entraient'ils pas alors dans un rapport réciproquement destructeur ? La présidentielle de 2012 n'est pas sans répondre à cette question.

N’insistons pas sur le début du mandat de Mr Sarkozy que beaucoup auront aussi ressenti comme excessivement « people ». Le président actuel et la mère de ses enfants alors ex candidate à la Présidence, se séparèrent, et son désormais prédécesseur, aussi. Ce rappel établit quelques parallèles qui parlent d’eux même. Les affaires privées n’en finissent plus de prévaloir parfois sur les affaires de gouvernance. Les politiques en sont souvent les premières victimes. La présidentielle de 2007, qu'il s'agisse de la majorité ou de l'opposition, initia t'elle la pipolisation accrue qui nous occupe ? ,

Dans un même ordre d’idée certains évoquent les rituels médiatisés de l’ancien président Mitterrand, jusque la forme si particulière de son chapeau agrémenté d’une écharpe rouge. Celui que l’on appelait « Tonton » marqua aussi par la création d’un « personnage ». De même, on se souvient du Président Giscard d’Estaing prenant un repas chez d’humbles citoyens, avec des caméras à table. La « pipolisation » du politique a-t-elle un début précis ? Notre pays des arts et des lettres aurait'il quelques prédispositions à la romance et création, y compris, d’Etat.

Il reste que nous constatons une « évolution » dans ce sens, laquelle ne fît que s’accélérer au fil des années. Cette emprise croissante de l’intime dans notre démocratie ne fait-elle pas peser sur la gouvernance une menace plus grave encore que nous ne le pensons à ce stade ? Cette présidentielle 2012 ne reflète t-elle pas bien des contradictions à ce niveau ? Cela ne compromet-il pas tout autant l’avenir même des médias dans ce qu’ils garderont ou perdront de leur crédibilité ? La classe politique et médiatique serait entrée dans un engrenage mutuellement dévastateur.

Au niveau du politique, le fait même qu’un candidat ait jugé bon de se prévaloir de la « normalité » est très significatif et atteste en soi d’une dégradation dont chacun a désormais conscience, laquelle ne remonte donc pas au seul ex président Sarkozy. Le règne de l’émotion irait de paire avec celui de l’irrationnel ou du fait divers, au détriment de la prise en compte du réel. Pourtant, la crise ne cesse d’appeler à ce principe de réalité, laquelle est plus terrible que jamais pour les plus fragiles ou précaires. Bien sûr, entre l’officialisation tardive d’un enfant caché et donc d’une vie conjugale duale d’un ancien président, et tout ce que nous voyons ces derniers temps, le contraste est saisissant. Il fût un temps ou certains médias et le pouvoir politique s’entendaient tacitement pour doser la divulgation de certains faits de vie privée. A présent, la retenue et le respect s’apparenteraient presque à une outrance, à la supposée « liberté » d’expression, laquelle ne s’arrête plus là ou celle des autres commence. Il était interdit d’interdire ? Et si nous y étions, dans tout ce que cela peut aussi avoir d’irresponsable et de préjudiciable. La liberté ou l’anarchie libertaire ?

Tout doit être dit, y compris tout ce qui n’a pas de mot pour se dire. Le silence n’est plus autorisé. La délicatesse de l’emballage de pudeur a fait place au grand déballage. La liberté semble avoir fait place à l’outrance légitimée, « normale », généralisée. Un sujet traité uniquement de façon politique serait inconcevable. Une part de vie privée devient obligatoire. La serrure sauta autant que les trous volontaires de mémoire qui permirent longtemps de garder quelque décence. La forme aura eu raison du fond. Ce sont les images qui parlent. La réflexion se doit d’être discrète, digeste, minimale.

Le président « normal » élu en Mai 2012 vît ainsi ses premiers pas à l’Elysée se réduire précisément à l’obligation de vivre ou pas au Palais. Vivre avec sa compagne dans une rue du 15eme arrondissement serait-il possible ? La compagne journaliste pourrait-elle le rester ou pas ? Quelles relations allaient entretenir « l’ex » et la nouvelle compagne ? Un membre du gouvernement avait-il le droit de porter un jean durant un conseil des ministres ? Le nombre de femmes participant du gouvernement était-il parfaitement égal en poids et mesure à celui des hommes ? L’âge moyen de l’équipe gouvernementale marquait-il un progrès par rapport au précédent ? Pour peu qu’il s’agisse objectivement et obligatoirement d’un progrès. Le féminisme, le jeunisme, tout cela doit-il absolument entrer en compte dans la constitution d’un gouvernement ? La « représentation » et les symboles seraient plus importants que les compétences. La capacité première serait celle de la communication, au sens publicitaire. On ne se réclame plus d’une pensée, mais de la réclame. Démocratie ?

Bien sûr, des éditorialistes patentés ne manquèrent pas d’évaluer et soupeser la coloration, non pas politique, mais celle de ce que nous nommons désormais « la diversité », laquelle ne prendrait pas en compte les questions d’origines sociales, notamment relatives au milieu de naissance. Non, la diversité peut être diverse, mais selon des axes imposés. Qu’il y eut seulement un candidat ouvrier à la présidentielle restera exotique, temporaire, médiatique, normal. N’en parlons plus. La diversité dans les rangs de l’assemblée nationale devrait donc se limiter elle aussi à des questions d’origine identitaire ou raciale, pas sociale. Des ouvriers ? Des chômeurs ? Et pourquoi pas ? Dans la société de l’image, certains ont-ils vocation à ne pas apparaître ? Ils sauraient concrètement être des forces de proposition dans leurs domaines.

Mais revenons à nos moutons, s’agissant de la prévalence accrue de facteurs relevant de la vie privée sur les éléments plus politiques, et rien que politiques. Au tribunal médiatique du voyeurisme illimité, il semble bien qu’il faille dire tout, mais pas toujours, toute la vérité. L’image doit être belle, et les éléments de langages évocateurs, efficaces, divertissants. Le téléspectateur ou l’électeur doivent avoir du plaisir sans nécessité de penser ou réfléchir. On doit leur donner, des émotions. La démocratie sera celle du rire et des larmes, ou ne sera plus ?

Outre le président « normal » se voyant traité par bien des médias seulement au niveau de questions conjugales ou résidentielles, jusque « l’affaire » du tweet, voir un autre candidat à la présidence apporter son soutien entre les deux tours essentiellement du fait d’une détestation personnelle à l’égard d’un président sortant ? Cela aussi participe de l’accroissement de l’intime dans la sphère publique. L’inimitié serait donc acceptée comme justification de ralliement « personnel », pour ne pas dire, intime.

Pour clore ce bref survol du champ politique présidentiel attestant de cette pipolisation plus encore accrue, certains articles "people" débâtèrent à volonté s’agissant d’un baiser échangé le soir de son élection place de la Bastille, entre le nouveau président et sa compagne. Etait-ce un baiser volé ou voulu pour les caméras ? Le positionnement et la durée de présence de « l’ex » du nouveau président furent pareillement évalués. Enfin, la journaliste désormais compagne d’un ministre pourra t’elle ou pas renouveler son contrat dans un talk show du samedi soir ? Ainsi va la réflexion géopolitique de fond. Tout vient contribuer au rabaissement global de la démocratie, de ses acteurs, médiatiques ou politiques..

Si le Politique semble bien volontiers se prêter parfois à ce jeu, de massacre, de ce qui reste encore de noble à l’action politique, les médias eux même tendraient à s’auto-pipoliser. La démocratie finira t’elle en guenille ?

Le soir des résultats de cette dernière présidentielle porta ainsi sur la divulgation parallèle de résultats d’un match interne à une chaîne. Entre deux présentatrices de JT, aussi blonde et charmante l’une que l’autre, aussi talentueuse, le « stop ou encore » se ferait durant l’annonce du vainqueur. Celle qui aurait cet honneur resterait en place, l’autre pas. Sur TF1, un référendum interne se déroulait parallèlement au scrutin présidentiel. Inutile de rappeler ici nommément de qui il s’agissait, tant d’articles seront consacrés à cette rivalité ou détestation, supposées. La "démocratie de l'intime" veut toujours du sang et des larmes.

Les médias « institutionnels » pour ne pas dire « sérieux » et logiquement plus structurés et professionnels que « l’info » sur le net, se prêtent désormais eux même à cet étalage de l’intime dans les inimitiés comme dans les coucheries éventuelles, fantasmées ou réelles. Il n’est pas exclu que l’écho du fameux tweet de la compagne du président traduise aussi le début de la fin portant sur la différenciation jusqu’alors en vigueur, entre « la toile » encore chaotique de l’Internet, et la télévision. L’info se fera t-elle surtout hors de supports établis d’information ? De l’abréviation du mot à celle du contenu, il n’y aurait qu’un pas.

Ce pas serait très lourd de sens et de conséquences divers. Un jour prochain, un tweet aura un écho planétaire équivalent aux méandres de « l’affaire DSK ». L’individualisme ambiant fait de chacun possiblement, un prétendu "journaliste". Certes, la dimension politique d'un soutien différent apporté à un candidat mis au grand jour entre le président et sa compagne ne recouvrait pas un fait totalement, anodin. En tout cas, des médias n’hésitèrent pas à titrer sur « le tournant du mandat élyséen », lequel n’avait pourtant que bien modérément commencé. La démocratie du tweet ? Bientôt l’élection se fera par sms, comme dans une émission de téléréalité. Toutes les élections seront-elles « primaires » ? Au second tours, taper 1, ou taper 2.

Ainsi, le réel s’efface t'il devant l’image et le virtuel. Les affaires privées viennent supplanter les affaires publiques de gouvernance nationale et internationale, les questions économiques et sociales, politiques. A trop se prêter au spectacle, le politique se laisse (mal) traiter et « analyser » par la presse people. Les médias s’offrent eux même en sujets de cette même presse, certes nécessaire, de divertissement. Dans ce grand « théâtre », le peuple serait le plus ignoré et méprisé, et à travers lui, la démocratie, dont il est pourtant l’émanation et le fondement.

Cette démocratie de l’intime et de l’émotion pourrait bien initier à terme une forme d’autorité sournoise de coulisse. A trop se consacrer à des anecdotes, l’essentiel échappera bientôt totalement à la sphère publique. Nous ne serons plus en démocratie. 

 

Guillaume Boucard




par Guillaume Boucard (son site) lundi 18 juin 2012 - 4 réactions
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