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Déjeuner avec Dieudonné

Jeudi midi. Repas dans un restaurant neuchâtelois avec Dieudonné M’Bala M’Bala, l’humoriste français bien connu, et son équipe. Le menu vaut le détour, mais les plats arrivent au compte-goutte. Le personnel, en effet, refuse d’abord de nous servir : Dieudonné n’est pas le bienvenu ici. Cette petite grève du service donne, je crois, tout son sens au mot "infréquentable", ce qualificatif qui, depuis quelques années, est régulièrement associé au nom de celui qui n’hésite pas à se présenter comme la branche humoristique d’Al-Qaïda. Enfin, un jeune serveur, qui préfère en rire que de se draper dans sa vertu offensée, vient à la rescousse de nos estomacs affamés et nous apporte soupe, pâtes et hachis parmentier. La froideur de ses collègues est inversement proportionnelle à celle du chauffeur de taxi qui nous a déposés devant le restaurant. Ils étaient plusieurs "candidats" à sautiller devant leurs taxis, aux portes de la gare, se disputant entre eux pour savoir qui aurait la chance de véhiculer l’humoriste. Une fois en route, une discussion enthousiaste s’est engagée avec le chauffeur, un Sénégalais d’une quarantaine d’années, qui, après avoir gratifié notre visiteur d’un cordial « Bienvenue en Suisse ! », l’a assuré de son soutien dans toutes ses "affaires" et lui a certifié qu’ici la parole était beaucoup plus libre qu’en France. Puisse-t-il dire vrai… « Quand je dirai à ma femme et à mon fils qu’aujourd’hui j’ai transporté Dieudonné !... » s’est-il exclamé encore une fois en nous déposant à bon port. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’opinion est divisée – et peu nombreux sont les indifférents.

Dieudonné joue ce soir dans la région son nouveau spectacle à l’énoncé programmatique : J’ai fait l’con. Unique date en Suisse jusqu’à cet hiver. Ayant un peu de temps avant la représentation, il a accepté de m’accorder un entretien de table à bâtons rompus. Devant un plat de tortellini, il évoque son village au Cameroun, sa mère qu’il aimerait bien envoyer se reposer en Afrique, et son petit dernier, Judas, qui, du haut de ses trois mois et demi, a déjà fait couler beaucoup d’encre dans la presse. « Je n’avais pas les moyens de me payer une campagne de promotion sur TF1, explique-t-il, alors j’ai laissé entendre aux médias que j’avais fait parrainer mon fils par Jean-Marie Le Pen ; ça a suffi pour lancer mon spectacle. » De l’alter-marketing en quelque sorte.

Assis à côté de moi, le fameux Jacky, que les spectateurs fidèles de Dieudonné connaissent bien, mange en silence, comme pour reprendre des forces en vue de ce soir où il apparaîtra sur scène déguisé en juif traditionaliste, chapeau noir et papillotes au vent, imposant à l’artiste sa présence en vertu d’une nouvelle loi sur les quotas de minorités visibles… Je n’en dirai pas plus sur le nouveau spectacle, mais vous aurez compris rien qu’à cette pointe que, non, Dieudonné ne s’est pas assagi. « C’est ma façon à moi d’incarner l’esprit de résistance, explique-t-il, sautant sans crier gare de l’humour pince-sans-rire à la profession de foi. J’ai été élevé avec des écrivains comme Aimé Césaire et je compte bien continuer le combat. » Mais quel combat au juste ? « Le combat contre l’Empire. »

Ce combat-là, Dieudonné le connaît bien, lui qui a beaucoup voyagé à travers le monde à la rencontre des différentes poches de résistance qu’il admire et dont il se permet de faire l’apologie malgré la chape de plomb du politiquement correct. Ses yeux brillent lorsqu’il parle de ses virées en Amérique latine et dans le monde arabe. Venezuela, Palestine, Iran, Liban… D’abord un peu taciturne au début, sa langue se délie et ses souvenirs affluent : sa rencontre avec Hugo Chavez dans un hôtel de Damas – « un vrai homme de scène et un passionné de l’Afrique » – sa discussion avec des représentants de la République islamiste iranienne, ses entretiens avec le Hezbollah au lendemain des frappes israéliennes sur le pays des cèdres… Lorsqu’il parle avec chaleur et fascination de tous ces combattants de l’ombre qui, à travers le monde, luttent au quotidien contre la colonisation et les agressions impérialistes, Dieudonné a un petit quelque chose de Jacques Vergès, autre libre penseur, métis tout comme lui, qui avait lui aussi su faire fi des clivages partisans pour constituer ses réseaux.

En effet, outre le fait de fréquenter à l’étranger des groupements considérés comme terroristes par la machine à penser du système, Dieudonné se fait un point d’honneur, à l’intérieur même de la France, de traîner avec tous les moutons noirs désignés d’office à la vindicte médiatique : Jean-Marie Le Pen, Kemi Seba et ses "damnés de l’impérialisme", le polémiste Alain Soral, l’équipe de La Banlieue s’exprime, Thierry Meyssan et son sulfureux Réseau Voltaire, ou encore – comble de la provocation – des rabbins antisionistes avec qui il a ouvert un dialogue constructif et propre à dérouter la plume inquiète des grands éditorialistes. D’autres, par contre, lui ont refusé son amitié, comme le syndicaliste paysan José Bové, qu’il a soutenu aux élections présidentielles de 2007, ou Siné, le vieux dessinateur anarchiste viré de Charlie Hebdo pour avoir osé rappeler que la fiancée du fils Sarkozy était juive… Dommage, ces trois lascars-là auraient pu s’entendre si la nouvelle chasse aux sorcières n’avait pas obligé certains – survie télévisuelle oblige – à crier haro sur le baudet et à se désolidariser de son combat. Dieudonné est déçu, certes, mais il ne leur en veut pas : il sait ce que c’est que les pressions de l’establishment et il est conscient que la lâcheté est humaine. Seulement, lui a choisi une autre voie, celle de la libre-pensée et, sur cette route-là, mieux vaut marcher seul que mal accompagné. Seul ? Pas tant que ça. Diabolisé dans la jet-set, populaire dans la rue ; voilà qui qualifierait bien le succès de Dieudonné, qui ne mâche pas ses mots et qui, suivant la longue tradition de l’humour français, n’épargne personne et ose rire de tous – Chinois, intellectuels, gauchistes, chefs d’Etat africains, colons israéliens, racistes, mollah musulmans, etc. – avec des plaisanteries souvent féroces, mais jamais haineuses.

Notre conversation se poursuit, toujours aussi librement, sur la question du conflit israélo-palestinien et son "exportation" en Occident. Dieudonné rappelle que la paranoïa à l’antisémitisme que l’on subit actuellement, comme tous les autres coups de pression du lobby-qui-n’existe-pas, vise à faire pression sur la France (entre autres) pour la faire entrer de gré ou de force dans le front atlantiste aux côtés d’Israël et des Etats-Unis. « Les déclarations de Kouchner sur l’Iran ou la gestion catastrophique de la crise géorgienne montrent le tournant que veulent imprimer ces gens-là à la politique extérieure française. » Et l’invitation du président de la République au dîner du Crif (Conseil de représentation des institutions juives de France), est-ce l’accomplissement de cet alignement de l’Etat français sur la ligne atlantiste ? « Non, répond Dieudonné, ils invitent Sarkozy à leur table, les apparences sont encore sauves. Ce qu’ils voudraient et ce à quoi on va finir par arriver, c’est Sarko en chemise de nuit servant le thé aux officiels du Crif. Histoire de montrer qui est vraiment le maître dans ce pays. » Heureusement, il y a les autres, les insoumis, plus nombreux chaque jour, et c’est à eux qu’il faut tendre la main, d’où qu’ils viennent, ce que l’artiste s’attelle à faire depuis quelques années. L’alliance des outsiders et de la majorité silencieuse.

Les serveurs, de loin, tendent l’oreille et nous jettent de temps à autre des regards noirs. Qu’importe : le public répondra présent ce soir, une fois de plus, car la parole de Dieudonné, son rire caustique, sa remise à plat des préjugés, sa pratique du doute, rencontrent un écho grandissant chez beaucoup de gens, tous ces gens qui ont compris, souvent à leurs frais, qu’il fallait se méfier des vérités officielles.




par David L’Epée (son site) jeudi 25 septembre 2008 - 118 réactions
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