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Démocratie et Libéralisme : les enjeux du déclin

Comment ne pas voir dans ces Régionales, bien plus qu’un simple résultat électoral. Chacun aura senti au premier tour que quelque chose de plus fondamental se jouait, interrogeant autant la classe politique dans son ensemble que le fonctionnement Institutionnel de notre pays. Une pratique électorale est passée de mode. Dans l’entre deux tours, l’appel de pied du Premier Ministre au courant sécuritaire (le policier mort vivant…) et l’annonce précipitée du Président d’un ralentissement des réformes, attestent que la « Majorité » est aux abois. Même si le sérieux du Premier Secrétaire du PS n’a pas été sans contraster opportunément avec la politique spectacle du Président ex-futur bling bling, prétendre qu’il y ait un gagnant véritable est absurde. Avec un tel taux d’abstention la défaite est celle de la Démocratie, et de toute la classe politique. Voir l’ex soixante huitard de premier plan incarner l’avenir en étant à la tête d’un Parti circonstanciel "fourre tout" n’est pas non plus de bonne augure. De l’abstention massive à l’effondrement du troisième candidat de la dernière Présidentielle et de son Parti (Monsieur Bayrou et le Modem), tout cela n’écarte plus l’hypothèse d’une crise plus politique prochaine, en prolongement de la crise économique et sociale. La Décentralisation et la Territorialité, le Libéralisme, la Souveraineté du Politique, la légitimité et crédibilité de la Démocratie par le vote, autant de questions induites par ce scrutin.

La Présidence Sarkozy inaugurée dans l’outrance de l’argent et de la vie facile au Fouquet’s gagnerait à se souvenir des avertissements de Tocqueville sur « les jouissances excessives matérielles du Libéralisme » creusant la tombe de la Démocratie. Adam Smith, chantre du Libéralisme, avançait aussi sa « théorie des sentiments moraux » en politique, invitant précisément à moraliser sans cesse le Libéralisme politique et économique, sous peine qu’il ne mène au chaos. De telles oeuvres auraient du être offertes à notre Président en tout début de mandature.
 
Alors que la France connaissait déjà un taux de pauvreté et de chômage très élevés, cette offense initiale aux citoyens les plus fragiles devait trouver un jour ou l’autre sa réaction proportionnelle en retour. Nous y sommes. La Gauche est pareillement remise en cause, outre sa "victoire" obtenue de la débâcle de l’UMP. Le même Adam Smith voulait croire à une démocratie faisant de chaque individu citoyen un acteur et « spectateur impartial », à même de garder en permanence sa liberté de jugement. A peine élu, Monsieur Sarkozy s’afficha d’entrée comme participant seulement de la France des riches (la richesse n’étant pas une tare en soi). Sa nouvelle épouse viendra y conjoindre plus directement le monde du Spectacle, chose plus encore contreproductive quand la dure réalité sociale s’impose plus que jamais. La crise n’aura fait qu’accentuer encore ce décalage premier, lequel fût trop affirmé pour être oublié un jour. Quand le premier des citoyens renonce à peine élu à être « impartial » et indépendant, son pouvoir s’instaure sur un château de sable. La Cour mauvaise conseillère qui poussa à une ouverture sans précédent vers l’opposition aura aussi affaibli le socle de la nouvelle Présidence. La crise venue, la Droite gouvernante devînt rapidement minoritaire. La Présidentialisation maximale expose aujourdh’ui le titulaire de l’Elysée à endosser quasiment seul l’échec. Il se devra d’en tirer des conclusions radicales.
 
Monsieur Sarkozy ne pouvait ignorer les risques de la stratégie de listes uniques dés le premier tour, et l’absence de réserve suffisante constitutive d’un tel choix. Du reste, devoir sa victoire à un sursaut in extremis de ceux qui nous rejetèrent en un premier temps, ne permet jamais une victoire franche et belle. L’UMP a perdu depuis bien longtemps...John Locke définissant le Libéralisme dans ce qu’il ne devait pas être déconseilla en effet de « faire des Lois générales pour des intérêts particuliers ». N’en sommes-nous précisément pas là ? Le fameux « bouclier fiscal » fût perçu comme tel, une Loi de circonstance relevant d’un renvoi d‘ascenseur à l’électorat le plus privilégié. Le divorce commençait. Il est prononcé en ce mois de Mars 2010.
 
 Les Régionales interrogent inévitablement sur la décentralisation et la Souveraineté plus nationale, laquelle donne légitimité et autorité aux Lois. Quand le « Souverain » s’affiche d’entrée comme celui de quelques uns, il perd immédiatement une part de l’autorité participant de son attribut. Parallèlement à une « hyper production législative » demeurant sans traduction ni application, chose constitutive de « l’hyper Présidence », la relation au peuple n’aura cessé de nourrir une grande confusion. Nous vîmes ainsi un Président paraissant agir et s’investir, la réalité économique et sociale demeura pour l’essentiel inchangée. La crise vînt la dégrader plus encore. Quand chaque famille est touchée par le chômage, des modes de calculs habilement « modulés » ne peuvent faire croire en des chiffres annoncés à la baisse. Retirer des chômeurs des listes en les plaçant dans des » contrats d’accompagnements » auprès de boites privées ne change pas le climat de désespérance sociale d’un pays. La réalité se « ressent ». La communication gouvernementale ne peut rien contre ces « mauvaises odeurs » là. Le Président s’engagea plus que tout autre à faire ce qu’il disait, l’intégration rapide de personnalités issues de la Gauche caviar marquera donc un premier accroc lourd de conséquences. De fait, l’opposition perd en partie ces élections. Mitterrand aura su jadis oser quelque ouverture dans les circonstances plus appropriées d’une réélection. Le vote de masse qui porta Sarkozy au Pouvoir, se prolonge actuellement dans un désintérêt et désaveu pareillement denses. Ce désaveu concerne toute la classe politique. Les uns ne gagnent jamais que de la défaite des autres. La démocratie n’est que celle de la minorité.
 
Ce Président aurait-il été le dernier dans lequel certains voulurent croire encore ? Nous parlions de situation « pré révolutionnaire » avant les dernières Présidentielles, qui de fait, recoururent à des arguments assez « nationaux » et autoritaires pour rassurer le bon peuple, voire, le dissuader. Nous retrouvons en partie cet état d’esprit, la révolte gronde dans l’abstention massive. L’aspiration majoritaire recouvrait en 2007 un appel à un regain de Souveraineté. Le nouvel élu y répondît hélas par ce que John Locke nommait « la Loi de l’Opinion ». L’Élysée perdît le courage de gouverner dans l’intérêt général, quitte à déplaire, pour répondre sans cesse aux attentes de minorités élues de sondages permanents. Au divorce entre le Président et le peuple, venait alors s’ajouter la fragmentation et la dé-légitimation de la Démocratie. Tout cela se dégrade.
 
La crise de la représentation politique, élément majeur de ces Régionales 2010, a été accentuée par cette course à l’opinion au travers de lois d’exception accumulées. Un Président se doit de garder une certaine hauteur, dans la culture et psychologie particulières de notre Pays. Le fameux épisode du « casse toi pauvre con » traduisait ce rabaissement préjudiciable et précoce du statut Présidentiel. Cela perdure. Plus largement, cette aspiration à un Etat central plus fort (la Décentralisation éveillerait-elle un intérêt proportionnel à la participation aux Régionales 2004 et 2010 ?) traduit le refus d’un néo-féodalisme local fondé sur le règne des corporatismes. L’opposition, parfois bien virulente et méprisante, de certains notables régionaux durant ces élections, atteste du délitement du Pouvoir central. Pour peu qu’on y adjoigne la revendication citoyenne incessante à de nouveaux « droits opposables » (à qui ?), un certain pluralisme fourre-tout relevant du droit des minorités, tout cela menace assurément la légitimité et l’Autorité centrale indispensables au bon fonctionnement des Institutions.
 
Outre le résultat final, ce scrutin de mi-mandat interroge donc avec gravité sur l’ensemble de nos Institutions autant que sur notre vivre ensemble. Cette masse d’abstentionnistes n’est pas sans représenter grandement le pays réel, aspirant à un retour d’une gouvernance située dans l’intérêt général. Que nos citoyens aient pu au premier tour renoncer à leur droit de vote pour se faire entendre, traduit surtout la rupture langagière intervenue entre gouvernants et gouvernés. On ne se comprend plus. Les citoyens ne croient plus à ces beaux discours de soirées électorales voyant le camp des vainqueurs s’engager à « gouverner pour tous ». Ces amitiés entre frères ennemis de Partis concurrents seulement sur les plateaux de télévision, ne trompent plus personne, ou presque. Le triomphe du « jeu » politique dont le but n’est plus que de l’emporter sur l’autre, loin de porter de réels projets, tout cela nourrit un divorce profond d’avec le peuple.
 
A terme, il n’est pas exclu que notre pays soit ainsi le premier à voir la crise économique évoluer en crise politique, celle de la morale publique. La Grèce indiquerait-elle une éventualité appelée à s’étendre ? Le Libéralisme, reposant sur une philosophie politique prolongée en pratique économique, est au cœur de cette crise à rebonds. A l’exemple du modèle Institutionnel des Etats-Unis, il serait souhaitable de réintégrer la Démocratie du Peuple au cœur de nos Institutions (renforcer le Pouvoir Judiciaire) tout en rétablissant la Souveraineté des Corps d’Etat. Cela peut sembler contradictoire, telle est surtout la double exigence de la Démocratie. Kant n’est pas le seul à émettre des doutes sur la Démocratie, dans le pari fou de l’Idéal et de la Raison qu’elle recouvre. Si la Constitution des Droits de l’Homme de 1789 exigeait que la Loi fût la même pour tous, le Libéralisme écarte à contrario la prédominance de la Loi au profit du pouvoir des individus. Nous vivons dans cet étau. Le délitement évoqué du Pouvoir d’Etat que nous connaissons actuellement, parallèlement au règne croissant de l’opinion et des corporatismes, interroge d’abord sur la légitimité de la « majorité » et l’influence des minorités. 
Réhabiliter une forme de Souveraineté s’impose. Les scrutins régionaux interrogent sur le bien fondé de la Décentralisation, telle qu’elle a été conçue jusqu’ici. L’abstention parle dans une démocratie en laquelle le peuple ne croit plus.
 
Ces Régionales 2010 ouvrent un avenir incertain sur divers plans, en premier lieu s’agissant de la relation entre le Libéralisme et la Démocratie.
 
Précisément, la Démocratie est en déclin. Elle est la première perdante de ce scrutin de Mars 2010. Gardons que cela n’est qu’une étape supplémentaire, bien inquiétante.
 
Guillaume Boucard
 
par Guillaume Boucard (son site) lundi 22 mars 2010 - 4 réactions
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