Un jour on me présenta quand j'étais adolescent un adulte réputé en savoir beaucoup sur la littérature, comme j'étais réputé avoir le nez tout le temps fourré dans un livre, il pensa certainement s'être trouvé un disciple.
image ci-contre prise ici
Je lui parlais de Ionesco, dont il entreprit de m'expliquer le style et la manière de traiter les thèmes que cet auteur abordait. Dans « Rhinocéros », il ne voyait qu'une critique du nazisme, et seulement du nazisme, et aussi de tous ces partis politiques qui préparent le retour aux heures les plus sombres de notre histoire (selon la formule consacrée, (TM)).
Il crut bon d'ajouter :
« tu vois lequel je veux parler » (il parlait du Front National, nous étions en 1984, le Pen était déjà l'épouvantail utile des bonnes consciences ce qui leur a donné une excuse pendant vingt-cinq ans pour surtout ne pas s'occuper de toutes les questions d'intégration, d'insécurité, de laïcité, d'éducation et j'en passe, car évoquer le problème c'était être ou raciste ou fasciste).
A partir de là, je le laissais débiter son laïus bien-pensant et très mièvre sans l'interrompre, pour voir aussi s'il allait jusqu'au bout, ce qu'il fit.
Il oubliait que ce que Ionesco décrit dans « Rhinocéros » c'est l'instinct grégaire de l'être humain et ses conséquences souvent violentes, le danger de renoncer à son humanité pour le confort du groupe, ou du troupeau, etc...
Dans « la Cantatrice Chauve », il croyait voir surtout une critique du mode de vie absurde des « bourgeois » (curieusement il ne se mettait pas dedans, dans le microcosme, le bourgeois c'est toujours l'autre, lui, « il avait fait 68, lui » ce qu'il ne manqua pas de me dire, et « comme il était de gauche il n'était pas bourgeois », l'évidence même).
Je sentais bien qu'il percevait ma « goguenardise », encore respectueuse, je le laissais parler, et que ça l'embêtait.
A la fin de son discours, il me parla d'un écrivain que je ne connaissais pas et le petit doigt en l'air, une gouttelette de sueur coulant sur son front un peu moite face à mon insolence par inertie, il conclut par un : « Tu vois je t'ai appris quelque chose », un peu nerveusement débité.
Quant à la littérature, ce n'est pas très compliqué, en fait, le coquetèle -mondain- est simple : deux doigt de Proust, un petit doigt de Céline pour le poivre (ne pas oublier de dire que si l'on aime bien l'écrivain, l'on trouve l'auteur de pamphlets atroce), un peu d'Albert Cohen (on l'aura lu à l'université pour faire plaisir à une étudiante bien de sa personne) saupoudré de Le Clézio (pour l'exotisme) ou Duras (pour favoriser l'introspection des pauvres petits jeunes gens riches), ou encore Annie Ernault, et maintenant Stéphane Hessel, avec un chouïa de Sartre.
Il faut que la littérature pose des question, des problèmes, qu'elle pose une problématique comme on fait observer aux bons élèves quand on leur apprend à avoir de la méthode. On note d'ailleurs que dans le microcosme on reste finalement de bons élèves bien dociles, bien scolaires, sans véritable construction personnelle de leur propre culture.
C'est bien de rabâcher toujours un peu les mêmes choses, même si l'on se fiche complètement du sujet rabâché, comme par exemple la Shoah et ses conséquences, ou le racisme, ou bien il est bien vu de taper à bras raccourcis sur le catholicisme. Il convient de plus d'apprécier les thèmes faussement provocateurs, qui l'auraient été peut-être en 1840, et encore, parler de cul bassement en somme, en exposant au grand jour une ou deux perversions bien saignantes (à l'occasion employer le « je », ça permet de suggérer que l'on raconte ses lubies sexuelles, ça fait plus authentique et ça attire le chaland).
Il suffit de gratter un rien le vernis du petit bourgeois appartenant au microcosme pour qu'il retrouve très vite la manière de s'exprimer triviale et sans détour, voire vulgaire, de ses ascendants populaciers.
La littérature vue par le microcosme culturel me rappelle le livre de Claude Dubois sur le Paris souterrain, le Paris criminel, quand il parle de ces bourgeois tout juste parvenus dans les beaux quartiers de la capitale, qui allaient s'encanailler dans les « guinguettes » populaires en prenant des mines de gourmands hypocrites coincé dans une pâtisserie.
Au bout d'un moment, ces quartiers n'étaient plus du tout authentiques ni même pittoresques car les bourgeois qui venaient se donner des frissons avaient fait fuir les habitants originels de ces endroits.
Je n'ose à peine citer les « souvenirs littéraires », portés aux nues par Proust, mais ça il vaut mieux ne pas trop insister là-dessus, de Léon Daudet et le chapitre où il raconte les funérailles nationales de Victor Hugo, qui de poète gigantesque et d'écrivain flamboyant, était devenu à la fin de sa vie le Stéphane Hessel de son époque, une grande conscience bienveillante donneuse de leçons qui ne faisaient pas de mal à une mouche et d'un humanitarisme tellement large qu'il en devenait presque écœurant.
Ce n'est pas que le microcosme apprécie réellement les auteurs qu'il porte aux nues, ce n'est pas qu'il les goûte vraiment, c'est simplement une manière de reconnaissance sociale, ceci afin de rester entre soi. Particulièrement en France, où la prétention sociale s'accompagne de prétentions culturelles, enfin de prétentions, à condition qu'elles restent dans les rails.
« Amarcord », revu cette semaine, décevant, me semble l'exemple parfait du film apprécié par le microcosme, même si on ne l'a pas vu, car c'est long et au final assez ennuyeux.
image ci-dessous prise ici
Dans ce film, porté aux nues, Fellini se contente d'utiliser ses trucs habituels, ses grosses femmes aux gros seins, et aux gros culs, qui se comporte en gourgandines assoiffées de sexe, avec une ou deux scènes un peu scabreuse. Et on note l'extrême condescendance avec laquelle il traite ses personnages issus de milieux simples pour lesquels il a le sourire, on le sent, du parvenu maintenant accepté dans la bonne société qui considère son passé avec un rien de prétention.
Comme il a du talent on lui pardonne aisément, ne serait-ce que pour « la Dolce vita », qui montre avec génie le vide de nos sociétés spectaculaires et marchandes, ou « Fellini Roma » ou « Intervista » qui décrivent parfaitement et sans gros sabots ce qu'est la création au cinéma. Fellini, comme d'autres talents, n'a pas su contrôler l'élan de vanité qui fut le sien après qu'il soit devenu la coqueluche des mondains dont ironiquement il se moque dans « la Dolce Vita ».
Mais ce n'est pas le sens du grotesque ou de l'absurde de Fellini qui intéresse les spectateurs issus du peuple élu de nos élites auto-proclamées, c'est le fait qu'il se moque des fascistes et les ridiculise.
Même en 2011, critiquer le fascisme de Mussolini semble encore d'un grand courage aux yeux de cette micro-société de savants, si on les écoute. Si l'on raille là encore ce rabâchage, on assurera que si on ne répète pas tout le temps, partout, qu'il y a un danger de retour aux heures les plus sombres de notre histoire, elles reviendront.
C'est sans doute que les élites auto-proclamées aiment bien revenir à ce qui n'est en somme qu'une version un peu plus confortable et intellectuelle du café du commerce, où l'on ne craint pas d'aligner les lieux communs.
Comme cinéastes, personnes et créateurs, je lui préfère sans aucun doute Mario Monicelli ou Dino Risi tous deux désespérés par la médiocrité et le néant quasiment parfait de notre société.
Il est noter que dans le microcosme, quand on parle de Dino Risi, on feint de croire qu'il critique seulement la société italienne, en croyant bon d'ajouter qu'il annonce de manière prophétiques les errements berlusconiens. En ramenant à l'actualité, ça évite d'approfondir sur le cinéma ce qui démasquerait aussitôt le prétentieux. Alors que Dino Risi en a autant pour les bourgeois hypocrites, toujours aussi bêtement positivistes et amoraux qu'à l'époque de François Guizot, même et surtout quand ceux-ci se font passer pour de grands esprits de progrès et d'ouverture.
Au cinéma, dans le microcosme, on aime bien rire, mais là encore un rire qui permet de se reconnaître « entre soi », et un rire que l'on veut « intelligent », qui fasse réfléchir, qui ait un message quelque part. Les quelques élus du saint des saints des élites en France aiment beaucoup rire des Monty Python, enfin rire, la plupart du temps ils se forcent, ne comprenant rien au « non-sense » des blagues du groupe comique anglais.
Ce qui plaît dans les films et sketchs des « Pythons, » c'est que ceux-ci placent toujours une scène ou une saynète provocatrice quant à la religion chrétienne, ou blasphématoire.
Cela permet de se voir en esprit fort, et bien sûr tellement libre.
Hors de ce milieu on ne conçoit pas que quelqu'un puisse s'ouvrir sans sacrifier aux mêmes goûts, aux mêmes lubies, aux mêmes dogmes.
Imaginons un quidam catholique, de droite, on ne peut concevoir que celui-ci lise autre chose que des livres exemplaires ou n'écoutent autre chose que des cantiques ou des chants scouts. J'ai d'ailleurs entendu sur mon compte de temps à autres ce genre de considérations de la part d'esprits élevés faisant partie du microcosme : « Du milieu d'où il vient c'est un vrai miracle qu'il se soit ouvert ainsi ».
Quelqu'un qui n'est pas du milieu est considéré dans l'obscurité. Il ne peut même pas être considéré comme étant vraiment de gauche, les électeurs de gauche plus populaires étant perçus et montrés dans la micro-société des oligarques comme une sorte de troupeau qui se doit d'être docile et voter là où on lui dit de voter. S'il prend à ces électeurs des velléités de réflexion indépendante, ils ne seront plus qu'une masse imbécile et populiste.
Ci-dessous un sketch des "Nouveaux monstres" de Dino Risi pour illustrer mon propos

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