Certains considèrent que notre devise – Liberté, Égalité, Fraternité – « correspondrait mieux à l’Allemagne qu’à notre pays ». Laissons à l’Allemagne la sienne, ou plutôt les paroles de son hymne national qui en tiennent lieu – Unité, Droit et Liberté – et examinons l’usage qu’elle fait de ces trois notions dans sa politique étrangère.
1. Unité
L’ Allemagne prône l’unité chez elle. Mais elle la sape chez les autres, en imposant par l’intermédiaire des instances européennes sa conception à l’ethnique de la nation. La FUEV/UFCE/FUEN (Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen/Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes/Federal Union of European Nationalities), dont le siège est à Flensburg (Schleswig-Holstein), a ainsi ouvert en janvier 2008 un portail internet spécial pour mettre en réseau les « minorités allemandes » d’Europe et d’Asie. La liste est longue : « Arménie, Azerbaïdjan, Bosnie, Danemark, Estonie, France, Géorgie, Kazakhstan, Kirghizistan, Croatie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Pologne, Roumanie, Russie, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie, Tadjikistan, Ukraine, Hongrie, Ouzbékistan, Biélorussie ». En cliquant sur http://www.agdm.fuen.org/land/f.html, on trouve un article consacré à la « minorité allemande de France ». L’inauguration de ce site a eu lieu sous l’égide de Christoph Bergner, secrétaire d’État parlementaire au ministère fédéral de l’Intérieur, où l’intérieur englobe donc l’extérieur. La FUEV est pour partie financée par ce ministère.
Ce fut le cas, entre autres, pour son 52ème « Congrès des nationalités », qui s’est tenu en mai 2007 à Tallinn (Estonie), et où s’est manifestée une forme inadmissible d’ingérence dans la politique de la France, comme en témoigne l’une des Résolutions adoptées à cette occasion : « Au vu de la volonté manifeste de l’État français de poursuivre jusqu’à son terme l’éradication totale de la langue bretonne, la délégation bretonne adjure ses compatriotes européens d’exercer sur l’État français, par le truchement de leurs représentants, toute la pression nécessaire pour qu’il se conforme enfin à l’éthique internationale concernant le droit des minorités autochtones sur leur territoire historique […] Nous demandons enfin, puisque le peuple breton, sur le territoire correspondant à l’État breton, État souverain jusqu’à l’abolition unilatérale de cet État par la Révolution française, a adopté dans sa majorité le projet de Constitution Européenne, à la différence du peuple français qui l’a rejetée, qu’une commission d’experts internationaux indépendants soit constituée pour examiner le véritable statut juridique de la Bretagne au regard du droit international et qu’on développe des formes appropriées d’autogestion linguistique, culturelle, administrative et politique. Il y va de la survie d’un peuple européen, le peuple breton, en tant que peuple. »
Tout cela est incompatible avec la Décision du 15 juin 1999 du Conseil constitutionnel disant que la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires « porte atteinte aux principes constitutionnels d'indivisibilité de la République, d'égalité devant la loi et d'unicité du peuple français ».
D’autres pays subissent un harcèlement ethnique analogue, la Russie par exemple. L’Europäisches Zentrum für Minderheitenfragen/European Centre for Minority Issues /Centre européen pour les questions relatives aux minorités (EZM/ECMI), créé en 1996, financé par le Danemark, la République fédérale d’Allemagne et le land de Schleswig-Holstein, et qui est une émanation de la FUEV, s’occupe des « ethnies » de la région de Kaliningrad. L’EZM affirma en 2001 que 130 000 des 950 000 habitants de Kaliningrad étaient des membres de minorités « ethniques », dont il fallait renforcer le pouvoir politique et les droits. Par la suite, des dizaines de minorités « ethniques » différentes furent identifiées. A côté de six autonomies nationales culturelles mises en place par l’État, près de 140 organisations s’occupant de la culture, de la langue et de l’éducation nationales respectives, ou se consacrant à l’art et à la musique populaires, ont été définies comme « ethniques ». Un projet de « société civile transnationale » a été proposé par un institut du Schleswig-Holstein qui œuvre pour la création de régions transfrontalières, et qui a constaté à Kaliningrad une « tendance à l’éloignement vis-à-vis de la Russie » (voir www.german-foreign-policy.com, 22-8-2002).
Le 57ème congrès de la FUEV s’est tenu du 16 au 19 mai 2012 à Moscou (voir http://www.fuen.org/show.php?id=88&news=163). L’objectif en était, cette fois au-delà de Kaliningrad, d’« explorer la diversité de la Russie » en tant qu’ « État multiethnique ignoré », avec ses « plus de 190 nationalités et 239 langues et dialectes ». Il a été inauguré par la lecture d’un message de bienvenue du Président Vladimir Poutine. Parmi les intervenants figuraient Ralf-René Weingärtner, directeur des Droits de l’Homme et de l’Antidiscrimination au Conseil de l’Europe, ainsi que Csaba Tabajdi, membre du Parlement européen, où il est président de l’Intergroupe Minorités. La FUEV n’est pas un quelconque groupuscule, et dispose d’un réel pouvoir. Elle a été le maître d’œuvre de la charte européenne des langues régionales ou minoritaires, adoptée en 1992 par le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe.

Csaba Tabajdi s’occupe aussi de près des destinées de la France. Il a été cosignataire d’une tribune du Monde (3 mars 2011) dans laquelle Armand Jung, député PS du Bas-Rhin, Bernard Poignant, maire PS de Quimper, et Robert Navarro, sénateur PS de l’Hérault, ont plaidé pour « un cadre juridique propice au développement et à l’épanouissement des langues et cultures régionales ». Au Parlement européen, il est membre du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates, dont sont membres également, avec Catherine Trautmann comme chef de délégation, 14 eurodéputés du PS.
En mai 2006 déjà, lors d’une réunion avec les représentants de la commission Langues et cultures régionales de l’Association des Régions de France, cet eurodéputé hongrois avait incité la France à ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, à signer et ratifier la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales. Il avait demandé qu’elle « reconnaisse pleinement le droit à l’existence des citoyens et peuples qui la composent dans leur spécificité, notamment à travers un système d’éducation, des médias et un espace public permettant l’expression normale de leurs langues, l’enseignement de leurs cultures et de leurs histoires ». Il avait également interpelé « les États et l’Union européenne sur l’urgence des mesures à prendre et sur leur devoir d’ingérence, compte tenu de la faiblesse dans laquelle ces langues ont été mises en France ».
Ces quelques faits montrent à quel point la France est prise dans le réseau d’influence de la FUEV, une organisation que l’Allemagne tient si bien en main. Il est temps que les citoyens français en prennent conscience, et qu’ils fassent ce qu’il faut faire pour préserver leur unité, et maintenir la paix civile dans notre pays.
2. Droit
Il ne suffit pas de brandir la notion générale de « droit » pour mettre tout le monde d’accord et apparaître à bon compte comme démocrate. Encore faut-il dire de quel droit il s’agit. Le cas du député au Parlement européen Bernd Posselt (CSU) est à ce titre fort parlant. De 1996 à 1998, il y a été président de l'Intergroupe Langues minoritaires, il en est vice-président depuis 2004. Il est par ailleurs membre du Comité de patronage du Forum Carolus (Président : Nikolaus von Gayling, Directeur du Comité stratégique : Henri de Grossouvre) – un « laboratoire d’idées européen » qui œuvre au « rayonnement du rôle européen de Strasbourg » et concourt à « l’élaboration de la stratégie de [la] région du Rhin supérieur ».
Bernd Posselt fut l’un des premiers à saluer l’inscription des langues régionales dans la Constitution française en juillet 2008. Il y a vu comme « une petite révolution », qui a eu lieu « une semaine seulement après le 14 juillet », et « non pas place de la Bastille, mais à Versailles ». Aussi bien dans le temps que dans l’espace, c’est à ses yeux un renversement de la Révolution française. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, affirmant dans son article premier que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », ne saurait donc le satisfaire.
Ancien président fédéral de l’Association des Allemands des Sudètes, la Sudetendeutsche Landsmannschaft (2000-2008), et porte-parole, depuis 2008, de la Sudetendeutsche Volksgruppe, Bernd Posselt est favorable à l’instauration de droits collectifs pour les minorités ethniques. Le 23 mai 2010, lors d’un grand rassemblement des Allemands des Sudètes à Augsbourg, il a annoncé que lui et la commissaire européenne Viviane Reding venaient de s’atteler ensemble à cette tâche :
« Nous avons enfin à la Commission européenne, qui a honteusement échoué des années durant […] une commissaire aux Droits fondamentaux, la Luxembourgeoise Viviane Reding, aux côtés de qui j’ai siégé des années durant à la Commission des Affaires intérieures du Parlement européen, qui est désormais en charge des Droits de l’Homme et des droits des communautés ethniques (Volksgruppenrechte). J’ai convenu avec elle la semaine dernière – et nous avons déjà créé une commission à cet effet – d’entreprendre à présent l’élaboration d’un droit européen des communautés ethniques (Europäisches Volksgruppenrecht), tel que notre Association [des Allemands des Sudètes] l’a préparé et mis au point depuis des décennies. » C’est là une conception du droit étrangère à la culture politique de la France, à son histoire, à sa civilisation.
Les choses n’en sont pas restées là. Le 24 janvier 2012, la FUEV/UFCE/FUEN a organisé à Bruxelles, au Parlement européen, un « FUEN Parliamentary Lunch Debate » qui rassembla une quarantaine de participants : des eurodéputés, des représentants de la Commission européenne, des « représentants des minorités de toute l’Europe », ainsi que des personnes intéressées (http://www.fuen.org/show.php?id=88&news=149). L’objectif en était « de renforcer la connexion entre les députés du Parlement et la confédération des minorités autochtones en Europe [c’est-à-dire la FUEV], et de favoriser un dialogue structuré entre la société civile et les décideurs ».
C’est Csaba Tabajdi, décidément fort engagé en la matière, qui a ouvert les débats. Deux sujets étaient à l’ordre du jour – « la question des langues régionales et minoritaires, et la situation des Roms en Europe ». Un ancien directeur du Landtag du Schleswig-Holstein a présenté le projet « Les minorités, des constructeurs de ponts », centré sur la « solidarité des minorités européennes avec les communautés roms ». Il semblait avoir oublié qu’en 1998, les Roms et Sintis du Schleswig-Holstein n’ont pu obtenir d’être inscrits, à l’égal des Danois et des Frisons, dans l’article de la Constitution du land consacré aux minorités, pour bénéficier de la protection et du développement de leur autonomie culturelle que celle-ci est censée garantir. La CDU s’y était opposée, du fait que Roms et Sintis n’étaient pas « typiques du land ».
Un membre du cabinet de Viviane Reding a participé à ce Lunch Debate. Deux entretiens entre elle et la FUEV avaient d’ores et déjà eu lieu, et leur collaboration va se poursuivre. A propos de « la situation concernant les Roms en France », elle avait déclaré le 14 septembre 2010 : « J'ai été personnellement choquée par des circonstances qui donnent l'impression que des personnes sont renvoyées d'un État membre uniquement parce qu'elles appartiennent à une certaine minorité ethnique. Je pensais que l'Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la seconde guerre mondiale. » Cela n’empêche nullement la commissaire européenne de vouloir instaurer dans l’UE un droit des Volksgruppen inspiré par la FUEV, pour qui les « Alsaciens-Lorrains » sont « la minorité allemande de France », et qui veut imposer aux citoyens français une identité ethnique.
Sous l’égide de la FUEV, des stratégies destinées à « renforcer l’influence politique » des quelque 100 millions de personnes qui constituent selon elle les « minorités de l’Europe » sont en cours d’élaboration. La création d’un « Forum des minorités européennes » a été proposée le 22 février dernier à Berlin, lors d’une réunion d’ « experts » , à laquelle ont également participé des représentants de la Commission européenne, du Comité des régions, du Bundestag, d’organisations membres de la FUEV. Comme celle-ci, le nouveau forum aura son siège à Flensburg. Si l’opération réussit, ce sera une « association, avec de la puissance de frappe, de tous les acteurs à l’échelle européenne » (http://www.fuen.org/show.php?id=88&news=155).
La question d’un droit européen des communautés ethniques sera ouvertement posée un jour ou l’autre, bientôt peut-être. Mais la démocratie et l’ethnocratie ne peuvent coexister. La France doit montrer dès maintenant ce qu’elle veut. Elle a toujours su le faire dans les moments difficiles de son histoire.
3. Liberté
L’autre participant français était Andrée Munchenbach, qui traita des « Alsaciens en France ». Elle est depuis avril 2012 la nouvelle présidente de Unser Land – un parti autonomiste alsacien, créé en février 2010 par la fusion d’organisations préexistantes, qui est membre de la fédération Régions et Peuples Solidaires et de l’Alliance libre européenne, et qui a appelé à voter pour Eva Joly lors de l’élection présidentielle. A Düsseldorf, elle s’est prononcée en faveur d’un Conseil d’Alsace unique réunissant les deux Départements et la Région, dans lequel elle voit « un nouveau Landtag », et a dit que « l’économie locale et transfrontalière exige l’allemand ». La liberté, ce serait en somme l’autonomie sous l’égide de l’Allemagne (http://www.unserland.org/internationale-minderheitenkonferenz-dusseldorf-23-und-24-februar-2012-beitrag-die-elsasser-in-frankreich/).
Article également publié par Le Canard Républicain : http://www.lecanardrépublicain.net/

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
Pour Jakadi, si vous regardez l’évolution des cartes à travers l’histoire vous (...)
01/07 20:00 - jimili« séparatistes habituels » Vous pensez à qui ? Aux sempiternels ’souverainistes’ (...)
31/05 16:54 - SteiniOui, c’est ce qui fut imposé à travers le morcellement de l’Europe centrale, en (...)
29/05 06:54 - jimiliMadame Bollmann, Les bretons sont un peuple mais aussi une nation européenne. Votre article (...)
28/05 23:17 - Yann le Bleiz
L’Agora reçoit Alain Minc !
Journée mondiale de la liberté de la presse : quel bilan en Europe ?
L’étoile du nord : un théâtre dédié aux auteurs contemporains
Le contrôle des médias, une question d’actualité brûlante
Odyssées : un projet et une distribution internationales Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.
Site hébergé par la Fondation Agoravox
Mentions légales Charte de modération