Le recul des idéaux fondés sur le contrat social de Rousseau, ou l’engagement d’hommes éminents comme J. Jaurès, qui nous invitaient à bâtir une société solidaire dans laquelle les forts assuraient l’existence des plus faibles (malades, vieux, handicapés, chômeurs), est-il nécessairement un mal en soi ? N’est-il pas temps que chacun se prennent en main, se batte et réussisse par le mérite, à se frayer un chemin vers la réussite ou simplement davantage de confort ? Le temps où les actifs travaillaient pour les retraités n’est-il pas révolu ? Ceux qui crient au loup, Ô désespoir, monde cruel, ne seraient-ils pas simplement incapable de se remettre en question, et se secouent le popotin ? Ceux qui se jettent pas les fenêtres ou se pendent aux lustres, simplement des victimes de Darwin ? La sélection de l’espèce. Cruelle pensée que je formule ici, mais pourquoi l’exclure ? Poussons le raisonnement au maximum, imaginons cette société centrée sur le chacun pour soi, voyons si elle est vraiment irréaliste…
Le système soviétique a tenté de niveler tous les individus, coupant l’initiative individuelle pour tout régenter, démontrant par là même son incapacité à le faire. Sur le papier, dans les livres de Marx, ce système fonctionnait sans doute bien, mais entre les mains des hommes, il a échoué. Mauvais système, utopie ou perversion par une oligarchie castratrice, loin des fondement du grand Karl ? Toujours est-il que ce système n’est plus, laissant tout l’espace au capitalisme et à la finance occidentale. Encore Darwin ? Choix du système le plus fort, le plus adapté ? Le système vainqueur avance seul, sans craindre de susciter la comparaison avec un modèle concurrent, il n’y a plus de concurrence des systèmes, comble du libéralisme… L’herbe ne peut pas être plus verte à côté, il n’y a plus « d’à côté »…
Réussir, gravir les échelons, ne pas hésiter à jouer des coudes pour avancer, donner de son temps, améliorer sans cesse ses performances, et accepter en souriant, qu’un jour, un SMS arrive avec un message qui vous invite à chercher du travail ailleurs. Cruel ! Sans doute, mais n’est-ce pas là le prix de la liberté ? L’employeur libère ainsi son salarié, il lui donne la chance d’aller faire ses preuves ailleurs, pour le bien de tous. La chance, justement, l’aura-t-il ? Il devra se débrouiller seul, car l’assistanat est malsain, ça vous rend paresseux, toujours prêt à tendre la main. La chance, et si un jour, il ne l’avait plus ? Et si toutes les économies, placées pour ses vieux jours, partaient en fumée dans un krach boursier ? Peut-être que Darwin viendrait alors lui rappeler que le chemin s’arrête là.
Sommes-nous égaux devant la chance ? Sommes-nous tous capables de nous en sortir dignement, et de nous permettre une fin de vie ailleurs que dans un caniveau ? Certains y parviendront, auront accès aux meilleurs soins, à une éducation supérieure, à des loisirs instructifs et à la culture. D’autres non. D’autres, ne feront plus soigner leurs dents, n’iront plus chez le médecin, se nourriront des abats que l’on donne aux chiens des plus modestes, d’autres n’auront pas droits à un enseignement de qualité, ils vivront peut-être un jour derrière des sortes de fortification, en fait, non, ce sont les autres qui élèveront des grilles de protection… D’autres pourront mettre un terme à leur existence dans des mouroirs spécialisés, gratuitement. Et dans les 10.000 ans, Darwin aura fait naître un nouvel hominidé, l’homo efficience, celui à qui tout réussi, qui peut choisir sa progéniture selon des critères de plus en plus sélectifs, en modifiant son ADN pour s’améliorer encore. Peu nombreux sur la terre, homo efficience auto purge son espèce lorsque certains ne suivent plus, ils s’autodétruisent avec dignité, pour le bien de tous. L’homo sapiens, beaucoup plus nombreux, lui sert de main d’œuvre qu’il peut à tout moment utiliser, jeter, sacrifier. Dans 100.000 ans des archéologues se demanderont : il semblerait qu’homo sapiens et efficience aient vécu au même moment, cousins ? Il se peut qu’il y ait eu des relations intimes entre certains d’entre eux, mais cela ne pouvais pas déboucher sur un métissage, car leur ADN étaient incompatibles. Mystères… Il semblerait qu’une bactérie ait définitivement détruit homo sapiens, un nom bizarre lui a été donné : malchance.
Cette caricature, aux frontières de la science fiction, vise avant tout à mettre en exergue le risque de fracture sociale profonde entre deux catégories principales de la société, une minorité de possédants et les autres… Est-ce cela que nous voulons ? Serait-ce forcément invivable ? Ne pouvons nous pas tout de même y trouver une autre forme de bonheur, chacun dans son univers ? Une minorité cultivée et ignorant tout des fins de mois difficiles, et une majorité de citoyens-consommateurs, maintenue en état de quête permanente d’un mieux être matériel, grâce au marketing et à la publicité, aux jeux de hasard et autres émissions télévisées de bas étage… Avoir le dernier modèle de voiture, de téléphone mobile, rêver de gagner à la loterie nationale, est-ce si insupportable ? Certains, cependant, n’ont pas même accès au marché de l’emploi, mais bénéficieront d’aides minimum pour pouvoir, eux aussi, finir par s’offrir ce que la publicité leur a martelé… Les grands idéaux sont assez loin des préoccupations d’homo market… Le besoin artificiel, le plaisir individuel immédiat et les pulsions remplacent le désir, le rêve et la solidarité, et après ? Cela peut-il durer longtemps ? Est-ce une transition vers une nouvelle humanité ? Laquelle ?

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