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DSK échec et mat

Les évènements récents qui ont entrainé la chute de DSK, une des personnes les plus connues de la planète, peuvent être aussi une invite pour tenter de comprendre comment celui qui cumulait les honneurs, la richesse, la célébrité, et l’influence, a pu si rapidement sombrer sous les coups d’un destin qu’il pourrait avoir armé lui-même. Il ne s’agit donc pas ici de se demander si DSK est coupable ou non des faits dont on l’accuse, de penser à un éventuel complot, ou de plaindre légitimement la victime présumée, pas plus que de mesurer les conséquences nationales et internationales d’une chute qui semble définitive, mais de réfléchir à ce paradoxe dramatique qui pourrait se résumer dans l’oxymore de la « puissante faiblesse » d’un homme, et de ses conséquences.

Car DSK avait apparemment tout : marié trois fois à des femmes ravissantes qui lui ont donné plusieurs enfants, personnalité politique préférée des français avant les présidentielles de 2012, ce professeur d’université a occupé comme on sait de nombreuses fonctions : maire, député, président de la commission des finances, membre influent du PS, plusieurs fois ministre, puis directeur du FMI depuis 2007, où il était semble-t-il apprécié de ses pairs. Les seules ombres au tableau, encore pointées récemment par son staff et lui-même dans la perspective probable d’une candidature en 2012, étant les attaques potentielles de ses adversaires concernant sa judéité, la fortune de son épouse, et son goût prononcé pour les femmes selon de nombreux témoignages souvent à charge, peu développés par les médias français.
 
Mais pour comprendre cet effondrement qui heurte la raison et fait penser à un suicide, pas seulement politique en raison de l’énorme pression subie, mais surtout personnel, il faut sans doute recourir à quelques remarques sur le psychisme humain le plus secret en s’interdisant toute analyse sauvage d’autant que nous ne disposons pas à ce jour d’éléments biographiques précis sur cette personne, et notamment sur son enfance, qui pourraient nous aider à déchiffrer une telle situation. Mais il existe en revanche de nombreux exemples historiques ou littéraires qui permettent de se faire une opinion plus précise sur l’inquiétante étrangeté de ces cas de figure qui ont parfois d’illustres prédécesseurs.
 
On sait que la leçon implicite de « La psychopathologie de la vie quotidienne » de FREUD est finalement que tous les actes manqués sont réussis (!) puisqu’ils viennent réaliser un désir inconscient et affirmer une vérité auparavant cachée. Souvent ces actes manqués : lapsus, oublis et petits ratés de la vie banale n’ont pas de grandes conséquences, mais il peut arriver que certaines actions, qui ont tous les caractères apparents de ces actes, entrainent des suites nettement plus graves parce qu’elles aboutissent à des échecs importants. Dans ces cas là, certains auteurs comme René LAFORGUE parlent de névrose d'échec en indiquant que "C'est une des plus grandes illusions de notre époque de croire qu'une certaine culture intellectuelle peut armer les êtres pour la vie".
 
Chacun connaît des situations courantes qui illustrent ce propos, depuis le travailleur consciencieux qui tombe malade quand il part en vacances, l’employé modèle qui monte dans la hiérarchie et se déprime quand il obtient une plus haute responsabilité, l’étudiant brillant qui foire tous ses examens, la fuite du fiancé le jour de ses noces, ou le joueur qui gagne un moment mais finit par se ruiner à la roulette. FREUD a d’ailleurs attiré notre attention sur cette forme de névrose dans un petit travail intitulé : "Ceux qui échouent dans le succès". Toutefois il ne s’agit encore là que d’exemples courants aux conséquences relativement limitées. Mais que penser d’HANNIBAL qui, après tant d’efforts pour vaincre Rome, fit demi-tour devant cette ville offerte, et plus près de nous de ROBESPIERRE qui a fini par créer lui-même les conditions de sa propre condamnation à mort ?
 
La littérature offre aussi de nombreux exemples assez parlants. De GRIBOUILLE qui se jette à l’eau de peur d’être mouillé dans le roman de la comtesse de SEGUR, au père GORIOT qui se ruine pour sauver la chair de sa chair, ses deux « fifilles », et qui en meurt, à Lady MACBETH, qui dans Shakespeare, s'effondre après avoir atteint le but qu'elle avait poursuivi avec une énergie sans relâche, on peut relever différentes situations qui vont du comique au tragique. DOSTOIEVSKI dans "Crime et Châtiment" nous dépeint l'échec des aspirations de l'étudiant RASKOLNIKOV qui veut égaler NAPOLEON. Et TOLSTOI dans « Guerre et Paix » nous montre comment cet empereur des français a creusé sa propre tombe à Moscou en vertu d'un mécanisme d'échec : "Si le but de NAPOLEON avait été de perdre son armée, il n'aurait pas inventé d'autres moyens, pouvant avec une telle sûreté et indépendamment des opérations russes, perdre si bien toute l'armée Française". D’ailleurs TALLEYRAND, contemporain et collaborateur de l’empereur, avait fait les mêmes constatations et vainement essayé de les expliquer aux intéressés. 
 
Sans doute ces conduites étranges renvoient à des blessures secrètes qui dans le cas de DSK nous sont inconnues. Dans "Quelques types de caractères dégagés par la psychanalyse" FREUD écrit (...) « quand quelqu'un se proclame et se comporte réellement comme une exception, il doit y avoir à cette prétention une raison particulière et qui ne se rencontre pas en général. » (…) « Chacun comme Richard III [qui était difforme] peut commettre des injustices si son narcissisme a été blessé ». Et la manie du succès à tout prix ne fait souvent que masquer le sentiment d’échec. On sait que le sadisme et le masochisme sont comme la figure de JANUS car il arrive que la pulsion se retourne contre le sujet dès que le surmoi se réveille, et cela d’autant plus que le désir sexuel et le sentiment de culpabilité sont étroitement liés dans nos cultures judéo-chrétiennes. Le mythe de la chute hors du Paradis n’est pas là par hasard puisqu’il contribue à faire du désir de connaissance, au sens courant de recherche du savoir comme au sens biblique de commerce charnel, un péché. Quant au bouc émissaire chargé de tous les péchés d'Israël il est condamné à errer dans le désert pour y périr. Teodor REIK cite cette femme napolitaine qui s’écrie : « Ce sorbet est fort bon. Mais il serait encore meilleur si c'était un péché de le manger ». Ainsi la violation de l'interdit est-elle un aiguillon du plaisir.
 
Si la nature humaine reste bien mystérieuse encore il peut néanmoins être utile de nous pencher sur ces destins exceptionnels et tragiques pour essayer de mettre des mots dessus, au moins à des fins de réflexion ou de recherche, ce qui n’interdit ni le respect dû aux personnes, ni le déroulement normal de la justice assortie des condamnations légales quand les faits sont prouvés, ni le soutien aux victimes avérées. Mais aujourd’hui la réalité semble cependant dépasser la fiction dans un monde dominé par l’émotion dans lequel la fragilité ou l’absence des limites entretient jour après jour les révélations croustillantes que notre société du spectacle appelle sans cesse pour nourrir le Moloch insatiable de nos désirs les mieux connus comme de nos pulsions les plus inavouables, ce qui n’est pas sans retentissement sur les populations.
 
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau ! 

(BAUDELAIRE Les Fleurs du Mal, 1857, l’Héautontimorouménos)
par astus mercredi 18 mai 2011 - 9 réactions
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  • Par ZEN (xxx.xxx.xxx.200) 18 mai 2011 12:24
    ZEN

    Bonjour astus

    Je n’interviens plus beaucoup sur AV
    Mais je réagis à ton analyse, qui, sans préjuger de rien, ouvre des perspectives intéressantes quoique hypothétiques sur le cas DSK, en parallèle avec l’histoire et la littérature
    Le pouvoir et la névrose font souvent bon ménage
    Attendons un peu d’en savoir plus. Il est très risqué de faire une psychanalyse "sauvage", surtout à chaud, en dehors d’une réaction clinique
    Mais l’éclairage que tu donnes est stimulant

  • Par astus (xxx.xxx.xxx.10) 18 mai 2011 17:07
    astus

    @ gaijin : la pulsion d’emprise qui s’appuie sur le narcissisme existe chez tous les individus car il faut bien insister et résister suffisamment face à autrui pour exister, mais certaines personnes placent la barre très haut, souvent pour compenser des blessures personnelles, ce qui leur fait rechercher exagérément le pouvoir sur l’Autre, et finalement le pouvoir tout court. Cette propension peut en effet conduire à des troubles de la personnalité comme la perversion narcissique ou la psychopathie qui sont états limite, ce qui revient à dire qu’ils en ont peu pour eux-mêmes, d’où les dérives potentielles.

  • Par astus (xxx.xxx.xxx.10) 18 mai 2011 12:35
    astus

    Je m’efforce juste ici de donner quelques pistes de recherche pour élargir un peu le débat en le décentrant des habituelles remarques sur la politique et la culpabilité (qui ne sont pas pour autant dénuées d’intérêt). 

    Merci pour ton salut amical... en attendant de te lire davantage !

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