Stupéfiante et surprenante audition. Le ministre ne savait rien. Il aurait même été instruit par la presse. Face à Lagardère et Daimler, il aurait été dans le constat, le commentaire, mais jamais en position de questionneur ! Eh bien, au contraire du ministre, le contribuable, lui, se pose beaucoup de questions. L’Etat, est-il coupable d’incompétence, d’irresponsabilité ou de faute professionnelle ? L’Etat a-t-il toujours les bons ministres, aux bons endroits, aux bons moments ? Quelle est la gravité des faits dans cette massive affaire de délit d’initié, pour que le ministre plaide déjà son irréprochabilité à travers celle de l’Etat, dont il a été la main ? In fine, l’Etat a-t-il toutes les capacités requises pour être dans le tour de table d’un quelconque groupe privé ?
Le pacte d’actionnaires entre l’Etat, Lagardère et Daimler, signé en 1999 par le gouvernement Jospin, aurait quasiment positionné le gouvernement de la France en sleeping partner, c’est-à-dire en actionnaire dormant. Comment des représentants de la nation ont-ils pu mettre la signature de notre pays au bas d’un tel papier ? Et pourquoi pas un blanc-seing ? Irresponsabilité, incompétence ou faute professionnelle ? Pourquoi la France n’aurait-elle eu que la faculté de mettre 15 % au capital d’EADS, de se taire et de n’avoir aucun droit de contrôle ni une once de gouvernance ? Avec un pacte mieux ficelé, le délit d’initié massif n’aurait, semble-t-il, pas pu avoir lieu.
A quoi sert donc la cohorte de hauts fonctionnaires, souvent très compétents, dont chaque ministère dispose ?
L’audition du vendredi 5 nous l’apprend. Comme professionnels, ils donnent leur avis par écrit, mais c’est le ministre qui dispose. Il dispose oui, mais en l’espèce, de l’argent de la nation !
Autre "naïveté" que nous apprend l’audition du ministre Breton, celle du déséquilibre du tour de table auquel était l’Etat. Dans un tour de table où, sur trois convives, il y en a deux élevés au biberon des loups, le troisième, souvent fonctionnaire, ne fait jamais le poids. Le ministre le savait très bien. Il a, lui aussi, été un grand patron de grands groupes industriels. Pourquoi avoir accepté cela ? Pourquoi dire qu’il est irréprochable... en se cachant derrière l’Etat ès qualité ? Ce constat, ahurissant, est confirmé par la suite de la fameuse audition. Quand le président Arthuis demande aux fonctionnaires de l’APE (Agence des participations de l’Etat) et au ministre, s’ils ont demandé à Lagardère et à Daimler pourquoi ils souhaitaient vendre, leur réponse n’a pas été franchement positive. Stupéfiant ! Pourtant, une telle question ne pouvait qu’être posée par l’Etat. Même si la réponse n’était pas attendue. Le silence de Lagardère et de Daimler aurait été accablant. En cas de réponse, même sibylline, elle aurait alors entraîné une autre question de nos fonctionnaires. Et puis un autre pourquoi... Pourquoi ? Les fameux cinq "pourquoi", appris dans toutes les bonnes écoles de commerce.
Tout bonnement incroyable ! A moins de le faire exprès, cela a semble-t-il dépassé la raison, l’entendement. A moins que certaines personnes ne soient pas vraiment à leur place ? Incompréhensible car le brillant ministre est pourtant rompu aux négociations où l’on mouille sa chemise. Alors, a-t-il dit toute la vérité aux représentants du peuple ? Pourquoi laisse-t-il penser qu’il n’a pas été à la hauteur face à Lagardère et Daimler ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Je suis le ministre de tutelle, mais je n’étais au courant de rien. M’aurait-on trompé à l’insu de mon plein gré ! Tels semblent être ses sous-entendus.
"Monsieur le président, Messieurs les sénateurs... l’Etat est irréprochable dans cette affaire". Mais, Monsieur le ministre Breton, cette audition n’était pas à charge. Pourquoi avoir crû cela, quand on n’a rien à se reprocher ? Patience, la justice de notre pays saura faire émerger la vérité, judiciaire.
Quoi qu’il en soit les faits sont là. Il y a eu délit d’initié massif et, de plus, l’Etat serait le grand perdant de l’histoire. En effet, la CDC, le bras financier de l’Etat, aurait été le principal acquéreur des titres dont Lagardère et Daimler voulaient se débarrasser au plus vite. La commission de surveillance de cette très vieille et vénérable institution, présidée par le député Michel Bouvard, par ailleurs vice-président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, a-t-elle été tenue au courant ? Le député lui-même, s’est-il tenu informé ? Sinon, est-il lui aussi un sleeping chairman ? Quid les parlementaires Balligand, Garrigue et Marini, eux-mêmes membres de cette fameuse commission ?
Rappelons aussi, que l’APE gère près de 250 milliards d’euros... pour le compte de la nation.
Rappelons enfin, qu’aujourd’hui, depuis le passage à l’euro, le ministre de l’Economie et des Finances dispose de plus de temps. Il n’est plus chargé de la politique monétaire stricto sensu, qui est à 98 % du ressort de la BCE.
Alors, le boulot du ministre, c’est aussi de veiller aux deniers de la France. Et, c’est peu dire aujourd’hui ! Partout où ces deniers sont, c’est-à-dire aussi dans toutes les participations de l’Etat, qui représentent, au bas mot, cinq fois l’impôt annuel sur le revenu des Français. De nombreux exemples dans le passé, notamment celui du Crédit lyonnais, ont montré que le ministère des Finances n’était pas aussi diligent que la nation le pensait. A l’époque cela avait coûté 30 milliards d’euros aux contribuables.
Au fil de l’audition du ministre Breton, on se dit que finalement, là encore, il risque de n’y avoir ni coupable ni même de responsable. Mais, beaucoup d’irréprochables !
Finalement, la France a-t-elle bien les commis politiques qu’elle mérite ? L’irresponsabilité s’est-elle intégrée au mode de vie des grands patrons et comme mode de gestion des affaires de l’Etat ?
Mandataire des 64 millions de citoyennes et de citoyens, un Etat vraiment responsable, devrait quand même faire attention aux papiers qu’il signe et aux personnes qu’il met dans tous les tours de table auxquels il est assis !
Dans le cas contraire, l’Etat ne doit plus être actionnaire de groupes privés qui le traitent trop souvent comme un demeuré, chez qui l’argent coule à flots et... ne coûte finalement rien. La démocratie participative, de plus en plus prégnante dans notre pays, devra encore progresser pour le lui rappeler sans cesse. Et, les ministres incompétents, apathiques et trop irresponsables de la charge qui leur a été confiée, devront être renvoyés, ad nutum. Comme cela se pratique aujourd’hui dans beaucoup de pays dynamiques, transparents, modernes et porteurs d’avenir.
L’Etat, que l’on dit en faillite, ne peut plus raisonnablement payer des gens qui, à son service, lui font perdre directement ou indirectement trop d’argent.
Voilà une forme de rupture motivante pour le président Nicolas Sarkozy, s’il veut rapidement transformer notre pays en profondeur !

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