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Echo des manades. 2 La ferrade

Au départ, il s'agit de marquer les veaux : le chiffre de l'année de naissance ( au bout de la dizaine, il n'y a pas d'ambiguïté : on reconnaît aisément une vache de douze ans et un veau de deux ans !), le chiffre de son ordre de naissance dans l'année : les veaux naissent principalement entre décembre et mars – de Noël à Pâques-, de ce fait l'année pour le marquage, est de juillet à juillet : un veau né en mai ( cela arrive) 2010 par exemple, sera marqué « O », mais s'il nait en septembre de la même année, il sera marqué « 1 », pour 2011.

Cette marque se fait sur la cuisse. Sur la cuisse aussi, côté gauche en France, la marque de la manade. Des initiales souvent, ou un sigle, une croix camarguaise ou quoique ce soit choisi par le manadier.

Au niveau des côtes, les deux derniers chiffres de son numéro d'immatriculation : le numéro de sécu en quelque sorte !

 

Il faut du monde pour attraper le veau, le tenir et le marquer au fer rouge.

Petite note pour les coeurs sensibles : marquer les bovins au fer rouge, et les chevaux aussi d'ailleurs, cela se fait depuis toujours : cette marque est indélébile, non falsifiable. On en lit immédiatement l'appartenance à un élevage ( ici, à une manade). Le veau de douze ou dix-huit mois a déjà un cuir épais ; quand le fer est très chaud, quand la marque est faite par quelqu'un qui sait faire, cela ne provoque aucune blessure. On brûle le poil et l'on marque à peine le cuir pour que le poil ne repousse pas.

Certes, avec le poil d'hiver, la marque est moins visible.

Pour les races de vaches sauvages, la seule souffrance est le stress imposé ; ni les veaux ni les aînés n'aiment à être attrapés, couchés ; aussi, cela doit-il être fait dans le calme et la plus grande rapidité et efficacité qui soient.

Donc, au départ, tous les gosses et les jeunes du village venaient aider : courir après les veaux dans le pré, les bloquer, les tenir, était pour eux un jeu.

Tous mettaient la main à la pâte et, une fois le travail accompli, le manadier payait le repas.

On mangeait, on buvait, on festoyait.

Aujourd'hui, cela s'est transformé en journée de fête programmée et commandée par un comité d'entreprise, une association, un parti politique, pour un mariage, un baptême, voire un anniversaire ou un divorce !

Le processus est le même : les cavaliers sortent un veau du troupeau, les jeunes le coursent et l'attrapent, l'amènent près du feu où les marques chauffent depuis un moment ; le manadier marque la bête.

Ces dernière années, il y avait si peu de volontaires pour courir après le veau, que les cavaliers amenaient celui-ci dans le bouvau ( genre de petite arène) et c'est là que le marquage avait lieu.

Le clou de la journée devint de moins en moins les jeux avec les vachettes dans l'arène, la course au veau, et de plus en plus l'apéritif au bar et le repas ; la musique et la danse !

On fait ça le midi ou on fait ça le soir, jusqu'à tôt le matin !

Le manadier fait payer sa prestation ; les organisateurs payent aussi le repas, les boissons.

Ce sont là le plus gros des revenus des manades.

C'est pourquoi, si vous avez la curiosité de chercher des sites de manades, vous serez surpris ( comme moi), de n'y rien voir sur l'élevage, sur le site, juste le confort ou le luxe proposé !!! pour... manger.

Aujourd'hui nous sommes tenus de mettre des médailles aux bêtes, cette corvée, nous ne la faisons jamais « en fête » !. Mais entre nous. Comme une honte.

Je ne sais pas s'il y a plus de poésie à marquer les bêtes au fer rouge qu'à à leur trouer les oreilles avec une pince pour leur mettre une boucle qu'ils perdront dans l'année et qu'il nous faudra remettre sous peine d'avoir des amendes, mais la belle ordonnance uniforme de notre société nous oblige !

Pour ma part, je n'aime rien plus que visiter mes vaches chez elles ! J'aime à y flâner, toujours vigilante, bien qu'il me soit arrivé de m'y assoupir !

Cependant, être sur son cheval : « … j'adore le travail de tri quand, seule sur mon cheval blanc noyé dans la spirale vivante des bêtes noires qui s'enroulent autour de moi – j'oublie tout-, je choisis un veau, l'isole et le contrains à sortir, ma volonté n'est pas dirigée vers ce but, elle est ce but, je ne suis avec eux ni derrière eux, je suis eux, ces veaux de douze ou quinze mois, ces grands faons sauvages, insoumis, naïfs, magnifiques... » est un bonheur d'un autre ordre.

Certains y arrivent avec une volonté affichée et travaillent en force mais beaucoup s'oublient et dans cette osmose, la contrainte n'est qu'une évidence.

 

Une petite vidéo à ma façon : mes images sont les mots que j'arrange à ma façon...

 

« Ce jour-là, le fête devait être grandiose, pour recevoir d'éminents commerciaux, nous avions musique avec fanfare, tours à cheval gratuits, apéritif à volonté, repas de rois et, pour satisfaire ce client exigeant qui dépensait chez nous une somme déductible de ses impôts ( je passe sur l'invitation princière de ses caissières et autres magasiniers...) nous avions loué au prix fort les services d'un loueur de chevaux ; les nôtres n'étant ni assez nombreux ni assez placides.

Quand le camion arriva, nous avions déjà trié les vaches et les garçons étaient en train de les embouler. J'avais dessanglé nos chevaux et les avais attachés à une barre provisoire que nous avions construite à l'écart pour ne pas les mêler aux nouveaux venus. Je disais à Ouragan et à Tamaris que la loi de l'hospitalité nous obligeait à laisser la meilleure place aux invités.

Je regardais les hommes abaisser les ponts, ouvrir les portes et faire descendre les bêtes déjà harnachées. On les installa sous l'auvent d'un toit de chaume, à l'ombre des grands arbres, à découvert de la brise, un endroit de rêve pour eux habitués au soleil brûlant d'un désert estival.

Elles étaient belles, plus grande que les nôtres, brossées, rondes et là d'où elles venaient, ce n'était pas si courant (1).

Quand elles furent alignées à la barre, je pris la brouette fourragère et je montai chercher du foin pour les faire patienter ; les garçons qui descendaient m'aidèrent au chargement.

Le bruit qu'ils faisaient en mangeant, était le même, amplifié par cette caisse de résonance, un bruit sourd, doux comme un chuchotement sans rythmes interrompus et qui suscitait une paix que rien ne semblait pouvoir altérer et pourtant, pourtant quelque chose me manquait : la connivence avec ceux que je soignais depuis tant d'années ? Certes, mais autre chose encore, un autre manque, un geste de la tête à mon approche ? Un tressaillement ? Un coup de dent simulé pour éloigner le voisin trop proche ?

Non, autre chose encore que je ne parvenais pas à définir.

Les observant davantage, soudain, je le sus ; ce qui leur manquait c'était cette lumière dans les yeux, que je n'avais jamais su définir. C'est une lueur qui se reçoit, qui se ressent, une intelligence et une présence qui sont leur bien.

Les yeux de mes nouveaux compagnons étaient éteints ; ils trahissaient la lassitude de ce qui les avait asservis.

La curiosité, qui est l'expression le plus franche du cheval, avait disparu ; aucun appel, aucune détresse à la place.

En suivant les mêmes chemins chaque jour derrière leur guide, montés par des anonymes toujours différents, ils ne levaient plus la tête pour happer l'inconnu qui effraie ou intéresse, ils ne posaient plus de question sur l'itinéraire, toujours le même et s'ils osaient voler une touffe d' herbe à la vigilance de leur mauvais cavalier, ils n'avaient plus la force de rentrer dare-dare à la maison, s'assoupir et avoir joui de cet infime espace de liberté.

Après s'être changé, pantalon et chemise de gardian, après avoir traîné des heures chaudes pendant qu'au compte goutte les invités arrivaient et se collaient au comptoir de la buvette, l'ordre fut enfin donné.

Chacun resserra la sangle, chacun brida son cheval et, au trot partit pour le spectacle.

« Ne partez pas comme des parpagnas ! » hurla le manadier, comme toujours.

D'abord présentation de la manade, petit mot de remerciement après que nous eûmes arrêtés nos chevaux, au triple galop, à un mètre du public, plus ou moins rassuré.

Le bonheur était toujours le même mais neuf de sentir à chaque fois les chevaux excités et heureux de cette course ; ils piaffaient, ils faisaient les beaux et quand tout était fini, Tamaris encore grattait le sol.

Il tient la queue en l'air, enroule son encolure, fait des bonds que la contrainte de ma main inhibe ; je suis le centaure, je suis le sagittaire, nous ne faisons qu'un et je veux moi aussi si j'ose m'envoler comme Pégase jusqu'au soleil !

Mais je restais sage, routinière, déçue d'être la cause des horizons qui se ferment, des limites qui le bornent.

Nous repartions alors, en ligne serrée, chercher la manade toute entière ; les gros taureaux devant, leurs cornes claires ou noires dépassaient l'onde soyeuse de leur corps en mouvement, collés les uns contre les autres.

Le troupeau soulevait un nuage de poussière ; en haut, sur la butte, les chevaux les plus rapides les dépassaient, s'arrêtaient et les incitaient au retour ; la manade s'effilait alors au passage du portail et le public la voyait disparaître derrière les grands pins.

Nous revenions en formation rapprochée, galop rassemblé, crinières au vent..

Alors chacun partait à sa tâche.

Il fallait ramener les chevaux à la barre, monter aux arènes sortir les vachettes et, retourner faire sortir la manade, ouvrir le portail sur leur parc.

C'était mon rôle.

J'aimais y aller à pied ; les taureaux et les vaches encore essoufflés me regardaient grimper la côte ; ils s'effaçaient sur mon passage, sachant bien de quoi il retournait. Ils connaissaient la ritournelle. Dès que je les avais dépassés, ils se pressaient derrière moi, impatients de sortir ; je leur parlais doucement, les enjoignant de me laisser le temps d'ouvrir le grand portail.

Je restais derrière, retenant mon souffle, absente à moi-même pour ne pas les déranger, ils passaient devant moi sans se bousculer comme si ma seule présence leur ordonnait de respecter leurs préséances ; les plus jeunes et les moins expérimentés, en me voyant, reculaient un peu, tournaient la tête, jouaient des cornes mais savaient qu'il n'y avait ni enjeu ni danger et ils passaient le seuil, les fesses serrées aurait-on dit, un peu plus vite que leurs aînés.

C'est un moment que j'adorais et que je ne voulais partager avec personne : cette promiscuité avec mes vaches étaient la récompense de tous les efforts du matin.

Je délivrais d'une contrainte, je libérais d'un stress et leur reconnaissance me tenait lieu d'amour.

J'y traînais plus que nécessaire....

Quand je revenais, ils étaient tous encore autour des arènes ; des jeunes jouaient avec les vaches et autour, les plus paresseux ou les plus peureux criaient des encouragements !

Je m'occupais des chevaux, ôtais leurs brides, les dessanglais mais laissais les selles tant qu'ils étaient en nage ; la sueur pouvait couler de leur ventre, à remplir un seau, les jours de canicule ! J'irais plus tard les lâcher pour qu'ils se roulent dans la poussière.

Ma tâche était terminée ; le public redescendait vers la buvette, je me joignais à lui.

J'avais soif, j'avais faim et je vivais des minutes un vrai régal.

Un verre à la main, j'écoutais les histoires qu'ils racontaient : les gardians faisaient le récit de la matinée dans une surenchère d'exploits et de dangers surmontés.

Le temps devenait long, la chaleur accablante ; les invités buvaient, grignotaient, parlaient.

Quand enfin nous passions à table, nous n'avions rarement le temps de manger plus loin que la salade ! Les enfants peu enclins à traîner quêtaient avec impatience le moment de monter à cheval ; ils nous sortaient de notre torpeur !

Les mères inquiètes, les enfants agités, tout ce petit monde se pressait déjà autour du laupio !

Chacun choisissait son cheval ! Chacun bien sûr voulait partir tout de suite !

Les garçons m'aidèrent à les mettre en selle, j'enfourchai Ouragan, mon guide, et nous voilà partis !

Les mères les plus hardies voulaient monter aussi ; et j'en étais ravie.

Il était presque sept heures du soir quand tout le monde sembla en avoir son content !

Les chevaux, mes braves, ne montraient aucune amertume !

Pendant ce temps là, les pères jouaient aux boules.

… dans la moiteur de la sueur refroidie, dans les yeux rougis par la fatigue et l'alcool, dans les voix qui s'élèvent une à une pour se faire entendre, dans les restes d'un repas trop copieux dans les assiettes en carton, dans les verres renversés, les miettes, les nappes en papier que le vent a déchirées, dans les groupes qui se forment autour d'une lassitude, dans les jeux de boules ou les chants ou les cris, il m'arrive d'être émue, il m'arrive de retrouver les douceurs et les violences d'une fête populaire attendue, après l'effort.

Je les regarde, les femmes sont belles dans leur embonpoint et leur énergie à ranger, à trier et à encore servir.

Les hommes sont piteux, leur caquet rabattu dans la foule.

C'était un jeu, une tradition, un regroupement autour du manger et du boire, et ces laisser- aller dans des plaisanteries plutôt lourdes d'un désir érotique qui n'est que parodie.

Ce sont des souvenirs qui s'égrènent, une jeunesse qu'ils retrouvent par petites touches d'audace, une parole, l'esquisse d'un geste, un sourire.

Ils sont là.

Les enfants plus jeunes montent voir nos chevaux encore, leur tendent des riens, une pomme de pin, un brin de paille salie et eux, bons princes, tendent leur museau joli pour y goûter.

On les trouve beaux, on les compare, on les choisit on se les approprie un instant, on rêve sûrement de les chevaucher.

Ceux qui reviennent de balade parlent en connaisseurs avec ce brin d'arrogance qui en impose aux plus timides ; d'autres se tiennent à l'écart, cachent leur peur, espèrent un jour la braver.

Les vaches qui ne sont pas sorties s'ennuient dans le toril ; on se plait à s'alanguir et peu sont volontaires pour fouler l'argile poussiéreuse de l'arène devant une vachette que l'immobilité n'a pas endormie.

Le lumière s'adoucit, l'homme et ses chevaux sont partis ; alors, lentement, sans déranger personne, et avec quelques-uns des garçons, nous lâchons les chevaux dans un lieu provisoire où ils se roulent enfin !

Quand tout le monde est nourri, quand tout le matériel est rangé, quand la fermeture de tous les portails a été vérifiée, nous redescendons au bar où certains, indolents, ne peuvent pas partir et où d'autres, ragaillardis par la fraîcheur du soir qui tombe, restent, tenter jusqu'à tard dans la nuit d'épancher leur soif de bonheur inassouvie.

Les départs s'effilochent en mettant fin à l'espoir d'une communion impossible, d'une rencontre improbable, d'un rien qui aurait fait de cette journée un jour mémorable.

Quand les lumières s'éteignent, quand le silence est revenu, le manadier, seul, rend à l'obscurité le potentiel d'humanité que la scène éclairée avait animé.

Il ferme les lieux, clôt le mirage et s'en va satisfait, au fond, d'être le seul maître, le prestidigitateur, le faiseur d'illusions. »

 

(1) : en camargue, l'été, fleurissent les balades à cheval, qui n'ont rien à voir avec des manades ; les chevaux sont sellés depuis tôt le matin, attendent, attachés en ligne sous un toit de cannisses...la plupart des chevaux sont loués pour la saison à des maquignons ! Celui dont je parle était propriétaire de ses chevaux et avait une « promenade » à l'année, d'où le bon état de ses bêtes




par Alinea (son site) vendredi 24 août 2012 - 61 réactions
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