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Elite : reproduisez-vous !

Je trouve assez étrange, voire cocasse, d’entendre plusieurs des candidats à l’élection présidentielle proposer de réserver des quotas de places dans les classes préparatoires aux grandes écoles à des élèves de quartiers populaires, de zones défavorisées, voire de territoires ruraux. A gauche, au centre, jusqu’à Nicolas Sarkozy lui-même pour qui « les meilleurs élèves de chaque établissement doivent pouvoir être spécifiquement épaulés pour aller vers les grandes écoles ».

bicorne

Pour Ségolène Royal, « des classes préparatoires aux grandes écoles seront implantées dans les quartiers où elles ont toujours été absentes et chaque lycée devra ouvrir à au moins 5 % de ses élèves la possibilité d’entrer dans les classes préparatoires ».

C’est un peu, me semble-t-il, Faust signant un pacte avec le diable. Vouloir combattre ce lieu déterminant de la reproduction des élites que sont devenues les classes préparatoires aux grandes écoles, non pas en les réformant mais en en forçant l’entrée, me paraît d’une certaine façon un aveu d’échec.

Pour comprendre ce compromis, cette acceptation de la fatalité d’une sélection à outrance réservée aux rejetons des bonnes familles, il faut revenir un peu en arrière sur la question de l’avenir du système des grandes écoles en France. Système unique en son genre, exception dans le panorama des systèmes éducatifs des grands pays développés, système anachronique.

Il y a un large consensus pour constater que le recrutement dans les grandes écoles n’assure pas l’égalité des chances, que les moyens mis en œuvre dans ces grandes écoles sont nettement supérieurs à ceux consacrés dans les universités et que ceci crée un véritable fossé entre ces deux systèmes. Un large consensus pour constater que l’effort de recherche est faible dans les grandes écoles, que l’orientation volontairement professionnelle de la formation y éloigne de la recherche les meilleurs étudiants, et éloigne aussi les entreprises de la recherche. Une espèce de distinction artificielle s’est construite en France entre la notion d’excellence (les grandes écoles) et celle de recherche. Résultat : nos universités et nos grandes écoles sont de taille et de réputation insuffisante au niveau mondial. Notre recherche fondamentale marque le pas face aux laboratoires américains et anglais, voire à certains pays en développement. L’Université est en déroute par manque de moyens. Elle ne parvient pas à former en masse les étudiants sortis du secondaire.

Ces constats sont-ils nouveaux ? Non, bien entendu. On les retrouve déjà, identiques, dans le Rapport Attali de 1998 « Pour un modèle européen d’enseignement supérieur ». Jacques Attali y évoque longuement le rapprochement nécessaire entre universités et grandes écoles. Il suggère non seulement une modification du cursus des grandes écoles pour permettre aux étudiants de préparer aussi la licence en première année et la maîtrise à la sortie de l’école, mais il propose surtout qu’à terme, les classes préparatoires ne soient plus hébergées en lycée mais dans les universités.

Ce rapport avait été très largement contesté par les syndicats étudiants de gauche. Pour l’Unef, à l’époque, « seule la musique change un peu. Attali insiste sur la nécessité de rapprocher grandes écoles et universités. Cela a l’air d’une bonne idée, sympa, généreuse, anti-élitiste... Pas du tout. Il part d’un vieux préjugé : les écoles c’est bien, l’université c’est mal. Les rapprocher, ça veut dire obliger les facs à singer les grandes écoles. » Or, pour l’Unef, « les écoles donnent une formation professionnelle, pour les meilleures de très haut niveau, l’université une formation théorique : ce sont deux types d’enseignement supérieur différents, qu’il importe de maintenir car chacune a sa valeur et son utilité. »

Immobilisme général. Les syndicats étudiants défendent le statu quo sous le prétexte que l’on va faire des grandes écoles au rabais, les politiques prônent un statu quo avec un soupçon de discrimination positive sans remettre en cause le système par crainte de casser le seul outil qui fonctionne dans le système d’enseignement supérieur français, et les parents d’élèves des classes aisées se frottent les mains de voir se maintenir ce moyen quasiment infaillible de reproduction de leurs privilèges. L’égalité des chances est bien loin...

Le problème de la recherche et celui de l’égalité des chances sont liés. C’est une refonte du système en profondeur dont nous avons besoin, progressive mais en profondeur. Rapprocher les écoles et les universités, créer des campus de taille mondiale, redonner ses lettres de noblesse à la recherche, beaucoup de candidats le proposent. Pour François Bayrou par exemple, « il faut une réflexion, avec les grandes écoles et les universités, sur la place de la recherche dans la formation des élites des entreprises et de l’État. Dans les grands pays qui sont nos concurrents, la recherche est la voie royale pour la sélection des élites (...) Ce n’est pas le cas chez nous, il faut que cela le devienne, et cela passe par un accord entre les universités et les grandes écoles (...) Il faut que nous réconciliions les grandes écoles et le monde de la recherche. »

Pour Nicolas Sarkozy, « nos grandes écoles (...) sont trop petites, insuffisamment portées sur la recherche, socialement monolithiques ». Il critique ce « système éducatif à deux vitesses qui permet aux enfants favorisés d’obtenir rapidement un diplôme et un emploi tandis que d’autres, moins chanceux ou moins informés, sont abandonnés à leur sort dans des filières sans débouchés ou auxquelles ils n’ont pas été préparés  ».

Tout ceci est fort bien. Mais je suis convaincu, ayant usé mes pantalons sur les bancs des classes préparatoires, je suis convaincu que l’abandon de ce système de prépas et son intégration à l’université est une des clés du problème. Forcer l’entrée de ces cavernes d’Ali Baba en distribuant quelques précieux sésames à des étudiants de quartiers en difficulté triés sur le volet n’y changera rien.

Permettez-moi de conclure par une anecdote. Promenade dominicale, rue Soufflot. Un monsieur nous demande où se trouve le lycée Henri IV. Il est avec sa fille qui doit avoir sept ou huit ans. Je me demande s’il la prépare déjà à son avenir brillant. Cela me rappelle mon professeur de math de prépa qui nous expliquait pourquoi les élèves des lycées parisiens réussissaient mieux aux concours de Polytechnique ou de Normale sup. C’est parce qu’ils connaissent les lieux, disait-il, qu’ils passent devant les façades de ces écoles depuis qu’ils sont tout petits, c’est parce que cela ne les impressionne pas. A voir comment je réagis encore aujourd’hui en déambulant rue d’Ulm, je comprends un peu mieux ce qu’il voulait dire.

La reproduction des élites commence par des promenades...

par Décryptages (son site) vendredi 23 mars 2007 - 191 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par habon (xxx.xxx.xxx.20) 23 mars 2007 13:15

    La seule vraie valeur que les parents transmettent a leur enfants est le gout du travail, de l’effort et de l’etude.

    Verifier que son enfant a fait ses devoirs, n’a pas seche ses cours, a de bonnes notes NE NECESSITE AUCUNE competence propres (math,physique,...). Je connais de tres nombreux cas de gens ayant fait des ecoles d’ingenieurs sans aucune aide de leur parents qui etaient agriculteurs, macons, petits commercants.... La seule qualite, mais essentielle, de leurs parents etaient d’etre convaincus que de faire des etudes etait essentiel, et de montrer a ses enfants que cela avait de l’importance pour eux. Quelque soit le milieu social cette motivation des parents est possible, et evidemment on comprendra que cette motivation est primordiale chez les parents-professeurs, d’ou leur taux de reussite au final.

    Vous savez, pendant tres longtemps les enfants travaillent d’abord pour faire plaisir a leurs parents, et avoir de l’estime de leur part. Bien sur, a partir d’un certain age cette motivation est moindre, mais le pli est fait.

    Donc sur le fond je suis absolument contre cette pseudo discrimination positive, surtout qu’il n’y a pas plus egalitaire que les concours a ces ecoles. Des devoirs ecrits et anonymes, pas de delit de facies....

    Mais a l’oppose, l’etat doit faire son maximum pour donner a chacun sa chance en augmentant le nombre de bourses, en faisant des zones d’education prioritaire.

    L’egalite en france est l’egalite des chances pas l’egalite de la reussite. Donner a tous les memes chances, et laisser la reussite au merite. Voila l’ideal francais et republicain.

  • Par ade (xxx.xxx.xxx.25) 23 mars 2007 11:08

    Non, je ne peux pas laisser passer ça. Avoir des parents cultivés aide grandement l’acquisition de valeurs et de comportements (curiosité notamment) propices à la réussite. Le "paraître" pèse aussi dans la balance (présenter bien, savoir s’exprimer, etc.).

    Il n’y a pas de prédisposition génétique des riches à être plus intelligents ! Donc s’il y a statistiquement plus de riches dans les filières élitistes c’est le système qui est en cause. A quel stade ? c’est difficile à identifier car les facteurs sont multiples (avoir des potes qui font les zozos ou qui préfèrent mater la télé plutôt que de lire influe aussi). La république ne peut pas tout (et je pense que la "discrimination positive" reste une discrimination et ne résoud pas le problème à la base). Dès lors que le processus de sélection est (et restera, hélas) biaisé, la république se doit surtout d’assurer un enseignement supérieur de qualité pour tous, et cela passe aussi par un meilleur financement des universités !

  • Par hurlevent (xxx.xxx.xxx.148) 23 mars 2007 10:58

    "Il y a un large consensus pour constater que le recrutement dans les grandes écoles n’assure pas l’égalité des chances," Heu, il sort d’où ce consensus ? J’ai passé le concours d’entrée de certaines grandes écoles il y a quelques années et le mode de recrutement, c’est le concours, avec copies anonymes. Je vois mal comment faire plus équitable.

  • Par thirqual (xxx.xxx.xxx.64) 23 mars 2007 11:10

    Sauf que pour rentrer en prépa, il faut faire un dossier où il y a le nom du lycée, les bulletins, etc. J’ai postulé en prépa en venant d’un lycée connu comme étant un lycée technique (mais ayant deux classes de S), j’ai eu ma réponse avec trois semaines de retard par rapport aux autres personnes ayant postulées dans cette même prépa mais venant d’autres lycées plus côtés.

    Au cours de ma prépa j’ai remarqué aussi que ce n’était pas les M. 18-au-bac qui tiraient leur épingle du jeu. Après le bac, au moins en sciences, l’environnement familial perd beaucoup de son importance. Les mathématiques repartent à 0, la physique pas loin, il ne reste que le pseudo-cours de français et les langues qui s’appuient encore fortement sur des acquis pré-bac.

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