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Eloge de la lâcheté : "Je vais me tuer !"

...."Mais non , Attends...t’as déjà un cancer"

 

"...il me prévenait quand sa peine lui semblait trop grande. Et puis il parvenait tout de même à la porter sa peine un peu plus loin comme un poids bien trop lourd pour lui, infiniment inutile, peine sur une route où il ne trouvait personne à qui en parler, tellement qu’elle était énorme et multiple. Il n’aurait pas su l’expliquer, c’était une peine qui dépassait son instruction. Lâche qu’il était, je le savais, et lui aussi, de nature espérant toujours qu’on allait le sauver de la vérité, mais je commençais cependant, d’autre part, à me demander s’il existait quelque part, des gens vraiment lâches... On dirait qu’on peut toujours trouver pour n’importe quel homme une sorte de chose pour laquelle il est prêt à mourir tout de suite et bien content encore. Seulement son occasion ne se présente pas toujours de mourir joliment, l’occasion qui lui plairait. Alors il s’en va mourir comme il peut, quelque part... Il reste là l’homme sur la terre avec l’air d’un couillon en plus et d’un lâche pour tout le monde, pas convaincu seulement, voilà tout. C’est seulement en apparence la lâcheté(...) En somme, la mort c’est un peu comme un mariage. Cette mort-là elle ne lui plaisait pas du tout et puis voilà. Rien a dire. Il faudrait qu’il se résigne à accepter son croupissement et sa détresse. Mais pour le moment il était encore tout occupé, tout passionné à s’en barbouiller l’âme d’une façon dégoûtante de son malheur et de sa détresse.

Plus tard, il mettrait de l’ordre dans son malheur et alors une vraie vie nouvelle recommencerait. Faudrait bien.
 
Il n’y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n’a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ça y sera."

 

"Bonjour Madame, nous avons les résultats de vos analyses, vous avez un cancer qui doit être pris en charge...Veuillez prendre rendez-vous rapidement avec le docteur X"

Quand on apprend ça au téléphone, un matin, alors qu’on s’apprêtait, encore insouciante, à se rendre au bureau, on croit que le monde va s’écrouler autour de soi...Mais pas du tout, il reste là, figé, dans son arrogante éternité, bien déterminé à ne pas changer son cours, impassible, devant le triste sort qui s’annonce. Aucune compassion générale en vue d’amortir un peu le choc...Rien du tout, nada ! Ni signe de réconfort salvateur providentiel, ni bras humains à l’horizon et donc aucune chance de s’évanouir sans risque de se manger le sol carrelé du hall d’entrée... Alors puisque ce monde cruel mais digne en toutes circonstances vous dicte sa loi, vous faites comme d’habitude. Vous ouvrez la porte et vous aller bosser, mine de rien, semi-cadavre incognito, infiltré parmi les vivants, les en-pleine-forme et autres corps bien entretenus...Mais les collègues, les plus férus de Top Santé et de régimes bien-être, ont vite fait de débusquer les signes avant-coureurs du corps qui dépérit, planqué péniblement, sous le fard Yves-Saint-Laurent :

"Oh putain, t’as une sale gueule ce matin ! T’as encore fait des folies de ton corps toute la nuit ?"

Quoi ? Mon corps ? non ça va, j’ai juste un petit souci, mais ça va passer... C’est pas ce que le toubib m’a dit quand je l’ai recontacté à la pause. Il a même remis une couche sur le vernis pas encore sec, histoire que je comprenne bien que mon cas était sérieux, qu’il fallait se battre. Me battre, moi doc !? Oh non j’ai horreur de ça, mais contre quoi ?

"Mitoses atypiques, dysplasies sévères, néoplasies, ganglions sentinelles"

Que du charabia immonde qu’on vous explique pour que vous soyez au courant de tout et que, dorénavant, vous puissiez suivre chaque division cellulaire, qui jusque là se déroulait dans la plus heureuse ignorance, en direct, en live, en vie...

Quand j’ai raccroché, mon pronostic était réservé. Ca c’est un truc qui, une fois répété en silence,dans son for intérieur, à l’abri et sans témoin, s’incruste dans le cortex comme une sentence qu’on se répète, en voix off et en boucle. Le client à qui j’ai répondu quand le téléphone a sonné pour me sortir de ma torpeur, m’a quand même assez vite signalé mon manque d’intérêt pour son dossier urgent. Désintérêt, perceptible apparemment, même au travers du cornet. Et manifestement, la distraction d’une préposée aux doléances des clients, payée pour y prêter toute son attention, ça énerve quand c’est exagéré. C’est pour ça que le mec s’est mis à hurler qu’il avait pas que ça à faire, avant d’énumérer toute la liste des tracas causés par les incompétents dans mon genre, payés à rien faire !

Finalement ce sont de simples mots, plus que les grands maux, qui provoquent les véritables changements dans l’appréhension des petites contrariétés de la vie quotidienne, comme par exemple ce client mal luné dont je n’ aurais pas fait grand cas s’il n’avait pas choisi ces mots là, ce jour là.

Payée à rien faire, moi !? ..Moi qui me suis tuée à la tâche, employée modèle, sans jamais défaillir, même avec la fièvre...Même avec un cancer ! Parfaitement monsieur, j’ai un cancer et je vais mourir, là au travail, peut-être même au téléphone avec un connard qui m’emmerde avec son fax perdu et ses rendez-vous à la noix.

Voilà aussi,comment pendant la même journée, la plus noire de toute ma vie, j’ai perdu mon job en même temps que tout espoir...Enfin, c’est pas tout à fait vrai...L’humain est ainsi fait qu’il ne renonce jamais à son misérable destin, il veut le vivre jusqu’au bout quitte à ce qu’il soit tragique...Ou pathétique.

"C’est normal d’être triste quand on perd son travail et qu’on a le cancer"

C’est ce qu’il m’a dit le psychiatre, tellement plein d’empathie sadique qu’il m’a obligé dès le premier entretien à bien m’enfoncer le clou dans le crâne, à vif. Pas question d’espérer une résurrection ou de croire en une réincarnation, ne fut-ce que d’un petit bout de moi-même qui aurait été exceptionnellement résistant...Nenni. Il fallait vivre avec. Une alliance banale entre l’âme et le corps qui refusent toujours de souffrir séparément... les salauds. Une union imposée en même temps qu’une certitude qui ne l’était pas moins : le temps terrestre de mon corps était compté...Pour du vrai je veux dire. En temps réel. En mois, en jour, en heure...Plus le temps de gémir, de perdre des kilos inutilement ou d’être médiocre au point de ne pas comprendre que chaque minute compte et qu’il était temps de songer à en profiter un maximum.

Mais pas tout de suite...D’abord il faut se faire opérer. A l’hôpital, comme ils savent qu’ils vont vous mutiler, ils vous glissent, discretos, à votre chevet, de la documentation sur toutes les aides dont vous pouvez disposer presque gracieusement compte tenu des circonstances, : coiffeur, maquilleur, assistance sociale et même un aumônier...Mazette, tout ce beau monde, rien que pour moi ! Avoir un pied à moitié dans la tombe donne-t-il le privilège d’entretenir l’illusion jusqu’aux portes de la salle d’opération ? De toute façon, l’anesthésiste s’en contre-fiche de votre nouvelle coiffure. Lui ce qui l’intéresse, c’est de savoir s’il n’y a pas un risque que vous lui restiez dans les pattes, là sur le billard...Rien à signaler dans mes antécédents mais comme un petit regret, non avoué au spécialiste qui écoutait mon coeur avec la froideur d’un stéthoscope, de ne pas être passée à confesse et d’avoir pris, par pure peur du qu’en dira-t-on, le risque, en cas de ratage chirurgical, de partir avec le poids de mes péchés terrestre en même temps qu’avec celui de mon cancer.

Finalement quand je me suis réveillée et que tout s’est bien passé, je me suis trouvée un peu con-con d’avoir failli appelé le curé à ma rescousse et d’avoir imaginé, comme dernière négociation malhonnête, qu’avouer mes bêtises les plus intimes à un pur inconnu, aurait pu changer le sort d’une damnée dans mon genre ou m’assurer la rédemption. Pour l’heure, c’est le réveil, un peu douloureux, mais plein d’un optimisme insistant du corps médical, à peine camouflé

"Ca fait un peu mal, c’est normal, mais tout s’est admirablement bien passé, c’est bon pour la suite.."

Il était sympa le chirurgien. J’étais bien contente et toute excitée de plus avoir ce sale truc à l’intérieur, et je me sentais de nouveau en forme...Alors j’ai eu droit aux visites et aux encouragements amicaux post-opératoires. Tous les amis connaissent au moins une dame qui a eu un cancer, mais y en a toujours un qui en sait un peu plus, qui était mieux renseigné sur la question, sur le pronostic :

"Bah les mauvaises herbes ne meurent jamais...Tiens, Madame Louise, tu sais la mère des jumelles ?...Une vraie teigne...Mais oui, du 5ème, c’est ça...Elle s’est fait enlever les deux seins à cause d’un cancer, alors qu’elle en avait une sacré belle paire...Ben ça fait dix ans, et personne sait qu’elle a été malade avec la reconstruction mammaire..."

Si..moi, le chardon, l’herbe sauvage, avec un seul nichon, je le savais maintenant et toute la clique qui approuvait en hochant de la tête autour de moi, les bras chargés de gâteaux à la crème, aussi...

N’empêche que quand je suis rentré chez moi, avec la permission de profiter de tout mon temps -comprendre, celui qui reste- comme c’est pas un truc naturel, je savais pas quoi en faire.

Essayez un peu de profiter au maximum du temps qui vous reste et vous verrez que, même hyperactif, vous arrivez toujours pas au bon compte et que l’ennui vous guettera toujours en traître. J’ai essayé de convaincre le psy, à la deuxième consultation. Je ne voyais pas pourquoi je devrais perdre mon temps à essayer d’être heureuse maintenant que je vais mourir, alors que, lorsque j’avais toutes les raisons de l’être, heureuse, j’avais envie de me tuer régulièrement ?

" Vous trouvez que vous avez beaucoup de contraintes ?"

Ces psys peuvent parfois être d’une naïveté ! Bien sûr que j’ai beaucoup de contraintes, je n’ai que ça ! Dès que j’ose ouvrir cette satané boîte aux lettre. Pas un timbre dépensé pour savoir si je tiens le coup. En revanche, me compter la moindre consommation d’énergie, le moindre excès de téléphonie, alors là, oui merci la poste, c’est la caverne d’Ali Baba...Et quand j’ai tout payé, que je suis obligé de zapper en moyenne 280 fois avant de m’endormir sous le générique tonitruant de chasse et pêche, je peux enfin, la nuit, mourir un peu.

"C’est cela oui, j’entends bien ..."

Saloperie de lapsus révélateur. En plus de l’antidépresseur, je suis repartie avec des somnifères. On allait me réparer l’humeur, mais il fallait patienter, entre 4 à 8 semaines, pour que le medoc fasse son effet et me rende la joie en même temps que le sommeil, alors, en attendant, le somnifère m’assurerait le dodo. Je suis passée à la pharmacie, mais dès le premier soir j’ai hésité à prendre le médicament pour dormir. Faut dire que je venais de m’envoyer deux canettes de whisky-coca qu’on vendait dans le night-shop, juste à côté du pharmacien . Pas sûr que ce soit très indiqué dans mon état délabré, mais comme on est prêt à me shooter à la morphine si je geins, les scrupules raisonnables, je me suis vite assise dessus, mais pas sur mon ego : pas question de mourir défoncée devant tout le monde.

Déprimée, ok, cancéreuse imbibée, bon, mais pas suicidée sans mon consentement, sans lettre d’adieu pathétique pour la postérité et pour faire pleurer mes amis, bêtement comme ça, à cause d’un cocktail explosif. J’ai donc renoncé à mélanger les drogues, pour éviter la détresse respiratoire incongrue, et le reflux de vomi pendant mon sommeil, mais je m’accroche toujours à ma branche en sirotant mon whisky.

Alors j’en profite pour me la faire cette mort en beauté, triomphante du ridicule qui ne tue pas, et dont je peux me gausser tranquillement avant le trépas..Hahaha...Hic pardon !

Jusqu’au dernier souffle aussi futile que le fut le premier, j’aurai donc résisté, je me serai accrochée...Y voir du courage plutôt que de la lâcheté, de la joie de vivre plutôt que de la simple vanité, serait sans doute un beau mensonge, mais ma dernière pleurnicherie pré-mortem ne mérite-t-elle pas au moins cela ...Une belle fin, au moins une épitaphe choisie avec discernement pendant qu’il est encore temps :

 

 

(*)citation : Voyage au bout de la Nuit -Louis-Ferdinand Céline-

 

 

 

par Ramila Parks samedi 29 août 2009 - 31 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Ysild Vilanui (xxx.xxx.xxx.48) 29 août 2009 23:34
    Ysild Vilanui


    Chère Ramila,
    Vos maux m’émeuvent.
    Ayant acquis de haute lutte un statut privilégié qui paraît-il me rend immortelle (sauf à croiser un déséquilibré armé d’un pieu de chêne), je m’engage à faire tout mon possible pour vous permettre de rejoindre notre club, si le coeur vous en dit.
    Ramila, on peut tout à fait voyager la nuit sans jamais en voir le bout.
    Bon sang !
    Bonne nuit !

  • Par SANDRO (xxx.xxx.xxx.11) 29 août 2009 21:03
    SANDRO

    Non, Madame, on vous lit, je vous lis.
    Ce dont vous parlez, il n’y a pas d’autre sujet, comme disait Camus.
    C’est ce qui me fit entrer sur ce site, en son temps, pour mon premier article.

    Le reste ?
    Eh bien, que quelqu’un qui cite le Dr. Destouches ne peut pas étre entièrement mauvais( se ), et mérite, Mr le Président des Dieux méta, qu’il garde ses stases. Un sursis sans mise à l’épreuve, je répond de ma cliente, Mesdames et Messieurs les crabes-jurés, elle présente des garanties de représentations, elle se présentera à toute nouvelle convocation de la Cour. Que la Faculté garde ses facultés, s’il lui en reste.

    Céline fut longtemps à mon chevet, je ne suis qu’à sa cheville.
    Vous connaissez la suite, et le "Au loin, le remorqueur a sifflé, son appel a passé un pont, une arche,un autre pont. Il appellait vers lui toutes les péniches du port, toutes, et le fleuve, le nuit, et nous aussi, tout, qu’on n’en parle plus."

    PS : Deux dernières citations :
    Celle d’Argo, un grand Monsieur de ce site parti en mer : "L’offre d’agonies excède terriblement la demande. C’est chose bien pénible".

    Celle du grand Alain Bashung, quinze jours avant de partir vers l’irréel : " Je vous souhaite une année resplendissante".

  • Par Ben Khabou (xxx.xxx.xxx.137) 29 août 2009 20:35
    Ben Khabou

    Bonjour Ramila,

    Votre texte est touchant. Mais comment dire ?

    Crever tout le monde y passera ! le faire en luttant avec générosité et courage n’est pas le mensonge. Comment dire, une délivrance après l’effort qui pourrait être top de chez top ! Il suffit juste d’y croire.

    Au plaisir de vous relire encore et encore.
    Salutations,
    Ben.

  • Par Ramila Parks (xxx.xxx.xxx.73) 29 août 2009 16:12

    "Si c’est la seule option qui vous reste..."

    Bien heureusement non... il y a une alternative néoplasique...pas mal comme option et indépendante de la digestion

    il y a qques jours, j’avais demandé que ce texte ne soit pas publié...après réflexion...hic...

    Tant pis, alors suivons les conseils d’Arcane histoire de faciliter la digestion...glups,
     j’ai pas faim moi c’est ça le blème...

    Bien à vous cher lecteur sympathique, en espérant que vous serez le seul à lire cet article de mort

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