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En Val de Saône, les voies du pêcheur sont impénétrables...

En ces temps troublés où les crises se succèdent, où la mondialisation montre ses effets, où l’argent et le numérique sont rois, où d’importantes questions se posent sur des sujets de fond, évoquer des problèmes dignes de Cloche Merle peut paraître dérisoire. Ils révèlent cependant des traits significatifs de ce que certains n’hésiteraient pas à qualifier d’identité nationale. On les croyait disparus, balayés par une centaine d’années de progrès et de mutations. Il n’en est rien ; c’est à la fois rassurant et inquiétant de savoir qu’en certaines contrées, l’esprit de Courteline continue à souffler.

C’était, dans les années 60, un endroit sympathique et convivial aux confins de la Bourgogne, dans le Val de Saône, situé juste au confluent de cette magnifique rivière et le vieux canal du Rhône au Rhin. En référence à la tranquillité, à l’isolement de l’endroit, mais aussi en raison d’une auberge guinguette portant ce nom, le lieu dit s’appelait « à Robinson ». Les pécheurs s’y retrouvaient depuis des temps immémoriaux, bénéficiant d’une large tolérance tout aussi ancienne, leur permettant de circuler avec leurs véhicules pour rejoindre, sur la rivière ou le canal, leurs endroits de prédilection, sous le regard bienveillant des éclusiers, le plus souvent tout comme eux, enfants du pays.

Les péniches, ont petit à petit, été remplacées par des yachts de plus en plus gros et luxueux et les bateliers et l’auberge ont disparu. Les éclusiers et les services de la navigation ont maintenu pendant des années et avec peine, le fonctionnement totalement manuel de ces antiques installations. Ces services, parents pauvres du budget de l’état, s’étaient habitués, au fil du temps à gérer une misère endémique. Vers la fin des années 90, la concrétisation prévue du canal à grand gabarit RHIN-RHONE, ouvrage pharaonique et qui devait débuter sur la Saône à quelques kilomètres en amont, leur permit d’entrevoir des jours meilleurs.

En effet, pour financer cet ouvrage et un autre sur la Seine, une taxe juteuse fut instaurée sur l’eau consommée par EDF pour faire fonctionner ses barrages, taxe payée in fine et sans douleur par les abonnés d’EDF. On ne peut que leur recommander de profiter du spectacle des yachts parcourant nonchalamment rivières et canaux, car c’est un peu grâce à leur facture d’électricité de plus en plus élevée que tout ceci est possible….

Les services de la navigation devenus entre temps voies navigables de France (VNF pour les intimes) se trouvèrent, grâce à cette taxe, à l’abri du besoin, d’autant que, entre temps, une voisine Madame VOYNET avait, en sa qualité de ministre de l’Environnement, dézingué le projet de grand canal... On notera au passage que tous les terrains avaient été achetés sur la quasi totalité du parcours, que des centaines d’études, sondages, avaient été réalisés, de grosses lignes électriques déplacées, des tronçons d’autoroutes modifiés, des ouvrages construits, le tout en pure perte. Les terrains furent revendus à un prix largement inférieur au prix d’achat, les études mises au rancard, seuls quelques ouvrages d’art parsèment encore la campagne, témoins muets de cette énorme gabegie.

Conséquence rapide de cette nouvelle manne, la modernisation du vieux canal : écluses automatisées, caméras de surveillance, signalisation et panneau électronique, réfection des maisons éclusières et remplacement des vieux éclusiers, par des agents presse-bouton, cerbères à leurs heures, façon vigile.

Tout ce remue ménage fut dans un premier temps, sans conséquence fâcheuse pour les pêcheurs, jusqu’au jour où on commença à voir fleurir barrières chicanes et autres obstacles qui, agrémentés de panneaux d’interdictions, ne leur permettaient plus de circuler comme par le passé le long de la Saône et du canal.

 Lorsqu’ils accédaient miraculeusement à un endroit, il leur était légalement impossible de repartir, sauf peut être à la nage, les pancartes « baignade interdite » ayant été oubliées…

Cette débauche d’interdictions ne s’arrêta pas là, le Conseil Général ayant financé, dans sa grande mansuétude, quelques aménagements de berges dans le cadre de la liaison européenne Atlantique Mer Noire dédiée aux vélos, il se crut dans l’obligation de poursuivre l’action. On rajouta dans une sorte d’escalade, d’autres panneaux et barrières.

 Il devenait maintenant facile de prendre sa bicyclette pour aller pêcher le week-end en Roumanie, par contre, pour aller faire la même chose à 500 mètres de chez soi, nada... A croire que certains ont perdu les pédales… L’ONF se crut, lui aussi obligé de participer au concours, certes modestement, en bloquant des accès ancestraux au canal. C’était à celui qui aurait la plus longue, la plus grosse, la plus chiante des barrières, les panneaux les plus complexes, les interdictions les plus vigoureuses, les sanctions correspondantes les plus sévères.

C’était à qui dissuaderait, terroriserait le plus, l’éventuel contrevenant. Fort heureusement la peine de mort était abolie. Pour ne pas être en reste la fédération de pêche en remit une couche en rappelant, avec de nouveaux panneaux, toutes les interdictions d’usage. On aurait pu croire que tout ce monde avait bénéficié d’un prix de gros, pour constituer ici une sorte d’exposition permanente de la barrière et du panneau. Les parasols devenaient superflus, tout ce foutoir procurait une ombre bienveillante aux heures chaudes de l’été. Pour compléter le tableau, il ne manquait plus que les barbelés et les champs de mines.

Le tout fut placé en vertu d’un texte avantageux mais totalement obsolète de 1932, époque à laquelle les péniches étaient encore localement halées par des chevaux. Une visite sur le terrain aurait permis aux responsables de constater que les hommes et les chevaux ne tiraient plus les bateaux. En fait, VNF ne voulait pas renoncer à ses privilèges exorbitants, d’autant que se profilait à l’horizon de juteux contrats de passage de fibres optiques empruntant lesdits chemins de halage.

Jadis le pêcheur se déplaçait léger, mais au fil du temps il a été le témoin et victime d’une évolution surprenante des poissons, contrairement à ce que l’on a pu constater chez certains des représentants des administrations et organismes précédemment mentionnés, leur QI a considérablement augmenté, à croire qu’il y avait comme un mécanisme invisible et pervers de vases communicants, à l’instar des écluses : plus les poissons devenaient intelligents, plus les agents l’étaient moins ; d’où la nécessité, pour les capturer (et le plus souvent les relâcher), de disposer d’un matériel conséquent et sophistiqué, d’amorces et de leurres subtils, dont le poids devient de plus en plus important, si l’on ajoute à cela quelques éléments de confort utiles, en particulier pour ceux qui profitent des rhumatismes, on atteint rapidement et sans forcer les 50 kilos de quincaillerie.

Coincés par les panneaux d’interdictions, les barrières et embûches, physiquement incapables de porter leur 50 kilos de matériel sur plusieurs kilomètres, les pêcheurs se sont, comme la garde à Waterloo, regroupés en carré à Robinson, personnages anachroniques au milieu de cette débauche de luxe et de modernité, fossiles vivants, vestiges du prolétariat ouvrier des 30 glorieuses. Des esprits chagrins auraient pu penser que ces bonshommes commençaient à faire tache avec leur parasols, leur bouteille de rosé et leurs cannes, pollution visuelle inacceptable au milieu des yachts de luxe et des nouvelles œuvres d’art marquant l’entrée du canal. Faciles à trouver, incapables de fuir, ils furent la proie facile de tous ceux qui, à divers titres, sont chargés de contrôler les cartes de pêche et d’identité halieutique (ça existe, c’est obligatoire et ça coûte 10 euros…) et la circulation sur les chemins de halage. Tous se sont abattus sur ces malheureux comme la petite vérole sur le bas clergé… Ils en ont vu de toutes les couleurs : des verts, des kaki et des bleus avec pistolet à la ceinture, des gris, des autres, des sans uniforme, à pied, en voiture, en camionnette, en bateau (brigade fluviale) ; certains se sont même fait contrôler 3 fois par semaine, à croire que le délit de salle gueule n’est pas l’apanage des banlieues…

Le stress du contrôle jouant à fond, certains pensaient même que l’hélicoptère de la gendarmerie ne passait plus là par hasard. Coup de chance, le faible tirant d’eau de la Saône ne permettait pas à un sous-marin nucléaire d’attaque de lâcher par surprise des nageurs de combat ou des commandos de marine. La solution de surveillance par un satellite dédié (de préférence géostationnaire) ou par des drones ayant été jugée trop onéreuse, on décida que l’euthanasie du quarteron d’irréductibles s’effectuerait en douceur par la mise place d’une très large zone de pêche interdite (500 mètres sur la Saône en amont et aval du canal) et sur les deux rives. Raison officieuse évoquée : les pêcheurs troublaient la tranquillité de l’éclusier. Dans la mesure où, en dehors des vacances, la circulation est voisine de zéro, cela laisse le temps de faire quelques bonnes siestes, d’ou le besoin évident de tranquillité. Officiellement, c’est devenu une réserve de pêche alors qu’elle ne l’a jamais été depuis plus de 60 ans !

L’œuvre d’art en béton qui accueille les plaisanciers à l’entrée du canal se présente sous forme d’une tour, qui pour la plupart des visiteurs et locaux, constitue une vigie fonctionnelle pouvant abriter, comme par le passé, un observateur découvrant les bateaux en attente de passage. Personne ne sait et ne se doute d’ailleurs qu’il s’agit d’une sculpture. Elle est accompagnée d’un vaste débarcadère en verre et aluminium totalement inutile et qui ne débouche nulle part, le tout ayant, selon toute vraisemblance, coûté un saladier. Le nom même de cette œuvre est étonnant : Docteur Jekyll et Mister Hyde, certainement en référence aux nouveaux visages de Voies navigables de France (VNF). Des journalistes irrévérencieux ont baptisé cet édicule « guérite de Robocop », certainement en référence à l’éclusier.

Les pêcheurs distribuent souvent leurs poissons, discutent avec les promeneurs, les autres pécheurs (un millier sur le canton) et, à l’occasion, se plaignent de tout ce bazar, de ces interdictions, barrières et emmerdements en tous genres dont les administrations et assimilés ont le secret et qui quotidiennement, pourrissent pour rien la vie de ceux qui les payent : les contribuables. Pour faire bon poids, le financement par EDF, c’est à dire par les consommateurs d’électricité, de ces tracasseries, mais aussi des infrastructures qui servent ici essentiellement à faire circuler des yachts de luxe, on comprendra le ras-le-bol des pêcheurs contraints, après l’achat d’une carte de pêche à 70 euros, de pratiquer leur passe-temps favori devant leur poste de télévision en suivant les émissions spécialisées

Coïncidence ou conséquence d’une grogne qui s’amplifie, lors des dernières élections cantonales, dans les villages avoisinants, le FN est arrivé en tête au premier tour et le conseiller général en place depuis des lustres n’a gardé son canton, face à un inconnu de cette formation, qu’avec une avance très courte. A l’insu de leur plein gré, les géniteurs d’interdictions seraient-ils les meilleurs soutiens de certains partis ? On peut, au vu de ces résultats, se poser raisonnablement la question. Pour la réponse, il faudra patienter jusqu’aux présidentielles, une chose semble probable : l’abstention risque de chuter, les pêcheurs ne pouvant plus exercer leur passe-temps, ils se rendront certainement plus nombreux aux urnes. Voici donc une façon inattendue de renforcer la démocratie. Seuls gagnants dans cette affaire : les marchands de panneaux, les propriétaires de yachts qui, le plus souvent payent leurs impôts hors de France. Vous me direz : « mais il y a aussi les poissons, grands gagnants de ce jeux de c … ! », pas sûr, malgré des doses massives de PCB et d’un cocktail de métaux lourds, certains commencent à s’ennuyer.

Désormais, plus de pêcheurs sur les rives et plus de bateaux neuf mois par an : Robinson est mort une seconde fois.

Que vont faire les pêcheurs ? On craignait que les plus fragiles n’utilisent la sculpture d’entrée du canal comme plongeoir ou comme potence, on a réussi à les en dissuader, quant aux autres, ils fulminent, ruminent et préparent, je l’espère, une contre-offensive dans ce qui pourrait être une nouvelle guerre des gaules...

Une lueur d’espoir subsistait : la délocalisation vers l’amont à 1km (l’aval étant déjà bloqué sur 5km). Ipso facto la réaction à cette tentative fût immédiatement contrée, un lot de pêche fut créé sur plus d’un kilomètre et vendu à un pêcheur professionnel. Après la pose des filets, nasses et autres équipements, nos pêcheurs amateurs ne pourrons plus prendre que quelques vieilles godasses ou, avec beaucoup de chance, une carcasse de mobylette. Il ne leur reste plus qu’à monter un business plan dans le recyclage.

A la question que peut-on faire pour eux ? La réponse est simple : en tant qu’espèce nuisible largement pourchassée, victime du moulin à turpitudes d’administrations et organismes aveugles, ils n’aspirent même plus au statut d’hommes libres et respectés, le statut d’animaux, « espèce rare en voie de disparition » leur suffirait. A ce titre, ils bénéficieraient d’une protection et surtout d’une réserve, de préférence à Robinson. Oubliés par une fédération chargée de les défendre, ignorés par la ligue des droits de l’homme, leurs espoirs ne peuvent plus reposer aujourd’hui que sur le WWF.

Pour le reste, et suivant la formule consacrée : « Priez pour nous pauvres pêcheurs… ».

Documents joints à cet article

En Val de Saône, les voies du pêcheur sont impénétrables...

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5 réactions à cet article    


  • gordon71 gordon71 18 février 2012 08:28

    bonjour corne cul

     je confirme, au sud de Chalon
    les anciennes voies de halage sont interdites à la circulation des voitures, presque tout le long de la Saône 

    les pêcheurs se font « aligner » s’ils s ’ y aventurent 
    mais il faut reconnaître que ces dangereux provocateurs cherchent à maintenir des traditions bien suspectes aux forts relents passéistes, qui nous rappellent des heures bien sombres, 
    on peut même penser qu’ils entretiennent la nostalgie du troisième reich en venant jeter leur hameçon sur l’ancienne ligne de démarcation


    (la saône de Chalon jusqu’à Verdun sur le Doubs matérialisait la fameuse ligne de démarcation qui scindait la France , et la Saône et Loire en zone libre au sud et zone occupée au nord)

    • antonio 18 février 2012 17:13

      Bonjour et merci pour cet article qui en dit long sur la gabegie, l’incompétence et le mépris de la population locales par les diverses arcanes administratives.
      Finalement , les habitants du coin sont spoliés, on les vole, on les dépossède , on leur interdit la jouissance de ce qui se trouve à deux pas de chez eux...et je comprends leur révolte...
      La photo que vous joignez à votre article montre un édifice d’une incroyable laideur...Comment est-ce possible ?


      • gordon71 gordon71 18 février 2012 18:33
        Corne cul, 

        ce n’est pas le sujet, mais vous savez qu’en plus des tracasseries de la VNF (voies navigables de France), de la destruction des berges par les nouveaux Yachts qui font la navette LYON , Chalon, (je sais pas trop s’ils remontent plus haut), la consommation et la vente des poissons de fond est interdite en aval de Chalon, à cause de la présence de PCB, le fameux pyralène des transformateurs.

        la destruction de ce patrimoine peine beaucoup de pêcheurs et de riverains, l’été sur les bords de la Saône, il faut voir l’affluence, nos voisins allemands en particulier viennent en nombre, avec tentes ou campings cars 

         ci après, spectacle rare la Saône prise par les glaces 


          • P. JOIN-LAMBERT 20 février 2012 12:35

            Superbe pamphlet, vraiment. Bravo !

            Vous venez de réjouir notre matinée et le « Blogging » quotidien de FLUVIAL.
            Patrick JOIN-LAMBERT

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