Umberto Eco explique quelque part que la différence entre un film érotique et un film pornographique, c'est que dans les films pornographiques, il n'y a aucun plan de coupe, aucune ellipse : on ne vous fait grâce de rien ; le type sort de chez lui, ferme sa porte à clé, descend les escaliers, monte dans un taxi et le voyage a exactement la même durée que dans la vie, etc. : tout est explicite, pas seulement le sexe.
Il n'y a absolument rien sous la surface de la vie que la banalité même et ce qui pourrait sauver la pornographie, la poétisation de la banalité ou une esthétique de l'ennui (titre d'un magnifique roman érotique de Moravia) n'y est pas à cause du "trop plein" du sens et de l'inconscience du manque...
Jean-Paul Brighelli a tenu à rétablir cette distinction qui, selon lui, ne tient pas tellement au fait que l'érotisme voilerait ce qui est montré dans la pornographie : "dans des relations personnelles avec la créature à laquelle vous portez un intérêt présent, il n'y a rien de pornographique, quelque obscènes que soient les gestes et les circonstances. parce que tout est pris dans l'implicite de la relation - le "je ne sais quoi", disaient les Classiques...
... Je crois même que c'est la pierre de touche du sentiment - on s'aime lorsque plus rien ne paraît pornographique. Le problème n'est pas l'explicite : c'est la charge de ce qui ne l'est pas. Dans la pornographie, tout est explicite - il n'y a rien au-delà de la peau. Dans l'érotisme (et prenez le terme dans n'importe quel sens), il y a toujours un au-delà - l'amour, le bonheur, ne serait-ce que le plaisir, qui n'est pas rien. Bref, ce qui est voilé - parfois par la nudité même."
Je me souviens qu'après 68 et la prétendue "libération sexuelle", cette distinction entre érotisme et pornographie était considérée dans les milieux intellectuels comme une forme de néo-puritanisme.
Les étudiants qui dénonçaient alors la répression sexuelle avec Wilhelm Reich (le freudo-marxisme) et la société de consommation avec Herbert Marcuse ne savaient pas que la société de consommation récupérerait à son profit les slogans de la "libération sexuelle, notamment le fameux "Jouir sans entrave". Quelques esprits lucides comme Guy Debord avaient senti venir cette récupération.
La pornographie n'empêche effectivement ni le retour en force du puritanisme, ni la misère sexuelle puisque tout se passe au niveau du fantasme.
Comme l'a montré Alain Soral dans Misère du Désir, la société de consommation n'est pas fondée sur le désir en tant que tel, mais sur sa frustration et une réflexion sur la pornographie serait incomplète si elle omettait de souligner ce paradoxe qui est que plus on en montre, moins on pratique. Car la société de consommation n'a, en vérité, rien à faire du désir qui n'offre aucun espoir de rentabilité sans la réduction du désir au besoin. La société de consommation est la frustraction permanente du désir.
Il n'est pas nécessaire d'insister sur le caractère purement "virtuel", spéculaire, dépourvu d'horizon culturel et ontologique commun de la pornographie où se manifeste au suprême degré l'évitement de l'autre en tant qu'autre ; la pornographie est le symptôme suprême de l'échec généralisé de la communication des consciences et le caractère de plus en plus problématique de la relation entre l'homme et la femme dans la société moderne.
Colette disait qu'elle ne connaissait rien de plus stupide que l'expression "amour physique". Le désir est "una cosa mentale".
" - Les bras de mon amant sont des cylindres d'or, son sexe est une masse d'ivoire...
- Les seins de ma bien-aimée sont comme des grappes de palmier, je monterai au palmier pour en saisir les grappes. Ouvre-moi ta porte, ma soeur, ma compagne...
- Mon amant avance la main par le guichet de la porte, et mes entrailles frémissent à cause de lui. Filles de Jérusalem, dites-lui que je suis malade d'amour... "
Ce texte érotique sert à faire comprendre l'intensité de l'amour de Dieu, mais il parle aussi d'amour charnel. Il s'achève par cette affirmation sublime :
" L'amour est plus fort que la mort. Les grandes eaux ne peuvent étreindre l'amour, ni les fleuves le submerger "
On peut s'inquiéter du destin amoureux d'un jeune garçon ou d'une jeune fille qui aurait appris les gestes de l'amour dans la production pornographique, une "initiation" qui se fait de plus en plus tôt, et qui n'aurait jamais lu le moindre extrait de L'Art d'aimer d'Ovide, le moindre poème érotique de Ronsard ou de Baudelaire, la moindre ligne des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et qui ne se serait jamais intéressé à l'amour courtois et aux troubadours.
Tout est absorbé aujourd'hui dans le règne universel de la marchandise. l'Ecole elle-même devient peu à peu, comme tout le reste un "bien de consommation", les professeurs sont considérés comme "trop payés pour ce qu'ils font", trop formés (quel besoin de faire 5 ans d'études après le Bac pour dispenser le "socle commun" ?), l'école pas assez "rentable".
La victoire de la pornographie sur l'érotisme qui empoisonne aujourd'hui l'éros bien plus que la morale judéo-chrétienne moribonde, est une victoire de l'argent.
C'est ici que les analyses d'Emmanuel Lévinas sur le visage et sur la caresse prennent tout leur sens. La pornographie prétend réduire et posséder autrui, réduire l'autre à un objet du monde, à nier toute transcendance et tout mystère et par conséquent, paradoxalement, à supprimer l'intensité du désir et l'extase de la jouissance.

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