Espionnage chez Renault : un exemple de l’empire du secret
Dans la société contemporaine dite de l’information, qui
serait, selon certains, celle de la transparence, le secret n’en demeure pas
moins la règle. Les révélations qui abondent ces temps-ci, attestent d’abord son existence. AprèsWikileaks qui a révélé des notes diplomatiques secrètes américaines par dizaines
de milliers, voici l’accusation portée par la direction du constructeur
automobile Renault contre trois de ses cadres :ils auraient livré des secrets de fabrication à des agents
d’une puissance étrangère contre rémunération. Les intéressés ont beau
nier ce qui leur est reproché : ils ont été suspendus dans l’attente
de leur licenciement « pour manquement grave et flagrant à (leurs) obligations de confidentialité et
de loyauté » (1). Loin de l’éclaircir, ce conflit épaissit encore plus le mystère et donc le secret qui l’entoure.
L’entreprise forteresse au milieu de trois ceintures de remparts concentriques
Ces seules informations suffisent, cependant, pour mesurer les trois ceintures de remparts concentriques que, comme une forteresse, dresse légitimement autour d’elle une entreprise soucieuse de protéger ses secrets relatifs à ses procédés de fabrication et à sa stratégie : ceux-ci doivent l’être à tout prix car ils conditionnent son existence et sa survie face à ses concurrents sur le marché qui en font autant.
1- Première ceinture : le devoir de réserve ou de confidentialité
Le secret est à ce point vital qu’il est imposé comme un devoir impératif à tout employé. Sa violation entraîne une immédiate exclusion de l’entreprise, avec de possibles dédommagements demandés en justice au coupable pour le préjudice subi.
2- Deuxième ceinture : un service discret de surveillance
Mais cette première ceinture de protection de la forteresse constituée du devoir de confidentialité auquel sont astreints les membres de l’entreprise, est doublée d’une deuxième ceinture intérieure visant à surveiller discrètement l’observation stricte de ce devoir. Tout manquement doit pouvoir être aussitôt détecté dans le plus grand secret : il importe de recueillir à l’insu du suspect le faisceau d’indices, sinon de preuves, qui permettra de le confondre. Le leurre du quiproquo qui induit autrui en erreur sur son interlocuteur ou sur ses intentions, doit entretenir le suspect dans l’illusion d’une liberté d’action qui lui fasse commettre les actes soupçonnés.
3- Troisième ceinture : la révélation publique de l’espionnage découvert
Une troisième ceinture de remparts est paradoxalement élevée par la révélation publique de l’affaire. Si, avant même que la Justice ne tranche, la direction de Renault a choisi de l’ébruiter, c’est qu’elle a jugé plus profitable de la faire connaître plutôt que de la garder secrète. L’opinion publique est prise à témoin des intentions malveillantes dont l’entreprise est victime. C’est aussi une façon d’avertir les services de renseignement étrangers soupçonnés qu’un de leurs canaux d’espionnage a été repéré et qu’existe dans l’entreprise une volonté de débusquer d’autres canaux éventuels. L’ennemi peut être amené à tempérer sa recherche d’informations pour ne pas compromettre d’autres agents éventuels pour le moment.
L’employé-agent de renseignement, une citadelle dans la forteresse
De son côté, comme tout agent infiltré dans un groupe, l’employé surveillé est à lui tout seul une citadelle de secrets au cœur de la forteresse de l’entreprise. Son statut instaure, de son côté, un autre quiproquo qui lui assure toute liberté pour extorquer à sa guise l'information désirée sans susciter le moindre soupçon. Mieux même qu’un agent infiltré, son ancienneté dans la maison et ses fidèles et loyaux services sont autant d’arguments d’autorité qui justifient qu’il jouisse de la confiance de son entourage et de sa direction.
Cette couverture ne le dispense pas, cependant, de prendre d’infinies précautions pour copier les documents souhaités et transmettre l’information extorquée sans laisser de trace. De même, la rémunération qu’il perçoit en échange, doit être indétectable : des comptes écrans doivent égarer les recherches éventuelles : les trois employés de Renault sont ainsi accusés de détenir des comptes dans des paradis fiscaux.
Une quatrième ceinture de remparts : le rempart des leurres
Ces remparts défensifs sont pourtant loin de suffire à protéger les secrets vitaux d’une entreprise en guerre économique. Une maxime prêtée à Churchill prescrit l’érection supplémentaire d’un rempart de leurres : « En temps de guerre, aurait-il dit, la vérité est si précieuse qu’elle devrait être protégée par un rempart de mensonges ». Il ne suffit pas d’enfermer ses secrets dans un coffre-fort à multiples cloisons. Encore faut-il égarer l’ennemi sur de fausses pistes.
À entendre les trois employés de Renault protester de leur innocence aussi vigoureusement, comme en 1894 le Capitaine Dreyfus, on peut se demander, dans l’attente de plus d’informations, s’ils ne sont pas plus victimes que suspects dans cette affaire. « Je n'ai qu'un seul objectif, a déclaré l’un d’eux, M. Balthazard : faire reconnaître que je n'y suis pour rien dans cette affaire et que mon intégrité ne peut être mise en cause.(…) (Je suis) prêt à collaborer à toutes les enquêtes, (…) Je me considère aujourd'hui comme une victime d'une affaire qui me dépasse. (…) (En) trente ans de maison, (j’ai) toujours respecté l'éthique de Renault » (2).
Les trois cadres incriminés ont donc répliqué par une procédure judiciaire : deux déposent plainte en dénonciation calomieuse, le troisième en diffamation non publique.
Entreprise comme employés incriminés se servent donc du secret non par malveillance mais par instinct de survie. Les prodiges des moyens de communication contemporains ont beau abolir le temps et l'espace : ils n’ont rien changé au principe qui régit depuis toujours la relation d’information : nul être sain ne livre volontairement une information susceptible de lui nuire. Paul Villach
(1) Christophe Cornevin, « Espionnage : un cadre va attaquer Renault », Le Figaro.fr, 15.01.2011.
(2) La Dépêche.fr, « Renault : l'un des cadres "réfute" les accusations d'espionnage », 11.01.2011.
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Réactions à cet article
Par Hadj Ahmed(---.---.---.51)20 janvier 2011 12:46
« Une maxime prêtée à Viagrill prescrit l’érection supplémentaire » Un générique ?
On peut, en effet, se poser la question de savoir pourquoi Renault a ébruité cette affaire. En général, en pareil cas, l’entreprise règle son problème en catimini (mutation par exemple). Le débât est lancé. Dans notre cas, Renault a-t’il voulu prévenir d’autres hypothètiques filières ? Espérons que non. Ce serait donner trop d’indices sur l’organisation de la sécurité interne et permettre aux soi-disant autres réseaux de se réorganiser.
Il reste, à mes yeux, la meilleure hypthèse, celle du rempart des leurres, aussi appelée désinformation. Ici, il n’y a même pas à attendre une quelconque agrssion pour y répondre. On la crée ex nihilo mais elle n’a pa forcément le sens le plus évident. Renault a peut-être tout simplement voulu prévenir ses concurrents qu’il en était à un stade très avancé dans le développement de ses batteries. Comme on l’a déjà vu par ailleur, il peut, par ce biais, tenter de modifier le comportement de tel ou tel concurrent qui n’en serait pas à un tel stade. Cette personne pourrait se dire qu’elle aurait mieux à faire de bosser avec Renault et plus Renault disposerait de ce genre de collaboration, plus il aurait de chances de voir son système devenir une norme internationale. On a déjà vu ça avec la bagarre PAL/SECAM, entre autre. Les exemples ne manquent pas. 3 cadres, même très hauts placés, dans ce genre de guerre, c’est sans doute, le prix à payer pour donner encore plus de poids à ces allégations. D’ailleurs, leurs plaintes aussi pourraient n’être que la poudre aux yeux. Faire accroire qu’il y a bien une faille de sécurité au sein de Renault ? Dans de telles affaires, il n’apparaît pas souvent de cadres dirigeants. Ils ont bien trop à perdre et leurs salaire et traitement les mettent souvent hors de prix. C’est fait pour. Alors 500.000€ au risque de perdre un haut poste au sein de Renault et avec la garantie de ne rien retrouver après, c’est léger.
Par Le Panda(---.---.---.226)20 janvier 2011 12:49
Renault , L’empire des secrets, c’est l’image du soleil levant.
Il serait important que Renault mesure l’impact qu’il apporte sur un plan social et non de produire à l’étranger pour « violer » les capacités de productions.
Il nous importe de savoir que la majorité des produits automobiles sont les notres et exploités par d’autres. Paul, souhaitez-vous apporter une pierre à l’édifice, comme lorsque l’on constate ce que l’empire pharmaceutique tire comme bénéfices de leurs productions parfois meurtriéres. Il faut des commissions et il n’est pas besoin d’avoir autant de représentants en divers domaines lorsque certaines personnes ont étudiés et ont une formation qui leur permet de savoir de quoi elle parle. L’espionnage ne se situe pas toujours où certains peuvent le penser. Le profit par contre la réponse n’est la même, vous ne croyez pas
On ne peut pas non plus exclure l’hypothèse de l’application du principe bien connu « quand on veut se débarrasser de son chien, on l’accuse de la rage ».
Dans le cadre de mon exercice professionnel, j’ai eu connaissance des incroyables subterfuges utilisés par certaines entreprises pour se débarrasser de leurs employés dont ils ne veulent plus sans payer d’indemnités de licenciement.
Il suffit de faire un licenciement pour « faute lourde » . Pour ça , tous les moyens sont bons . Certains employeurs n’hésitent pas, par exemple, à glisser subrepticement le chéquier de l’entreprise dans la poche du manteau de leur salarié, en espérant qu’il sorte de l’entreprise avec le chéquier dans la poche ! Il existe d’autres procédés, l’imagination des employeurs n’ayant pas de limites...
Sachant que le licenciement non-motivé d’un cadre dirigeant ayant vingt ans d’ancienneté dans une grande entreprise peut coûter à celle-ci plusieurs centaines de milliers d’euros d’indemnités,voire plus, on ne peut pas totalement exclure l’hypothèse selon lesquels les services secrets de Renault auraient créé l’affaire de toutes pièces. Quoi de plus facile que d’ouvrir un compte en Suisse au nom d’un salarié, d’y effectuer quelques virements en provenance d’un paradis fiscal, et , après « enquête » , de conclure que ces virements sont la rémunération d’une trahison du salarié en question ... avec licenciement pour faute lourde à la clef ! Auquel cas les protestations d’innocence des salariés en question ne seraient pas feintes ...
On ne peut pas exclure non plus l’idée que d’autres cadres supérieurs, en situation de rivalité professionnelle avec ces cadres-espions supposés, n’aient pas monté l’affaire pour prendre la place de rivaux encombrants.
Par Paul Villach(---.---.---.251)20 janvier 2011 13:51
@ Cher Docdory
Je vous suis volontiers dans vos diverses hypothèses aussi plausibles les unes que les autres, tout comme celle de Dogon, ci-dessus.
Ce qui ressort de ces interrogations, c’est un grand point d’interrogation quand on se heurte précisément au secret !
Seriez-vous de ceux, cher Docdory, qui pensent que les prodigieux moyens d’information dont on dispose aujourd’hui, n’ont en rien modifié le principe qui régit la relation d’information depuis que les hommes vivent et que je rappelle en fin d’article ? Paul Villach
C’est un peu comme dans l’évolution : les prédateurs et les proies actuelles sont bien plus sophistiqués que leurs homologues du Cambrien, mais le principe de base est resté le même !
Par Paul Villach(---.---.---.251)20 janvier 2011 14:55
@ Cher Docdory
Vous avez raison : l’évolution qui conduit à la complexité des êtres, entraîne avec elle une complexité plus grande des leurres pour tromper les proies ! Seulement l’École continue d’enseigner l’information comme si on était dans une société de paramécies ! Mais si, mais si !
Je travaille actuellement sur le thème que la « 22ème semaine de la presse et des médias à l’École » impose aux professeurs : ils auront au mois de mars (du 21 au 26 mars prochain) à faire gober à leurs malheureux élèves la différence entre l’information et la communication !!! Bonjour les dégâts !
Étonnons-nous que TF1, ou M6, ou RTL ou Europe 1 continuent d’exister ! L’évolution est contrariée par le catéchisme imbécile de l’Éducation nationale qu’elle emprunte à la mythologie journalistique ! Paul Villach
D’ailleur, pour compléter mon propos de tout-à-l’heure, il est à noter que Renault annonce ça alors que Bolloré vient de remporter le contrat Automib avec la mairie de Paris et que Peugeot a dévoilé récemment un véhicule électrique proche de la F1 ... sur une base aérienne CHINOISE !!! J’ai eu la chance de suivre quelques cours dans le renseignement durant mon service militaire et c’est la grosseur de la ficelle qui m’a amené à poser le problème sous cet angle. Donc, vous voyez, Paul, pas grand mérite, juste des souvenirs.
Ce sera toujours avec autant de plaisir que celui que j’éprouve à vous lire. Et puis, comme dit l’expression, « l’expérience ne vaut que parce qu’elle est partagée »
Etonnant que la France (et l’Angleterre), par l’entremise de ses sociétes aéronautiques, n’a rien dit ou fait lorsque l’URSS a copié-collé Concorde, pour construire le TU.144.
Bonjour, Un peu en retard pour l’article... Cette affaire me laisse largement perplexe pour plusieurs raisons objectives, puisque je suis habitué a travailler dans des environnements difficiles et particuliers.
Les diverses hypotheses --- pour virer son chien..., pour ne pas payer les indemnitées... pour prevenir la concurrence... ou les caballes type Iznogoud --- aucune n ’est vraiment credible car on parle ici de Renault qui n’a besoin d’aucune excuse pour virer, peut largement payer, a des services de com bien plus efficaces et a une structure interne bien verrouillée, surtout dans le domaine « etudes ».
d’autant que, le domaine choisi - la voiture electrique - est quasiment completement sous traité, puisque ce n’est pas au niveau des coques et equipent puisqu’il n’y a rien de nouveau, ni au niveau des moteurs electriques puisqu’ils sont (seront) sous traités et sur lesquel on ne cherche pas d’evolutions majeures (helas), pas plus que de l’electronique qui provient de recherches industrielles exterieures.. ; ou même des batteries que de nombreux labos sont en trains de developper avec des moyens tres au dela de ce que met Renault sur la table (et qui n’est pas son metier).
L’unique plus value de Renault, dans le domaine de la voiture electrique, se trouve dans le logiciel... vous savez, ce logiciel qui va servir a maitriser la puissance envoyée aux roues, a recuperer l’energie lors des freinages ou des descentes (automatiquement) et devant assurer les fonctions de trajectoires (differentiel, ABS, ESP). Mais dans ce developpement Renault a déja de l’avance, puisqu’il ya 2 ans a peine, les formule 1 etaient equipées de boitiers electroniques contenant DEJA ces fonctions qui ont ete interdites par la FIA.
l’avenir de Renault est dans le design (de l’art en fait), la conception de structures des vehicules (rien de nouveau la-dedans) et l’assembklage de tout ce qui compose la voiture et qui provient des sous traitants.
Cette aventure digne d’un polar plein d’espionite me parait beaucoup plus simple et je pense même qu’ils se sont mis dans la m... a cause de quelques peigne-culs trop rapides a la degainer. Il y en a qui doivent bien rigoler quelque part.... L’incompetence et la lèche du personnel de Renault, comme pour l’autocensure des journalistes ont encore de beaux jours devant eux.