On entend souvent dire, « la littérature ce n'est pas la vie ! ».
J'ai toujours trouvé cette phrase absurdement impérative, et surtout c'est un pléonasme, la littérature n'est pas la vie, bien sûr, et elle n'a pas à l'être. C'est justement en cela qu'elle est intéressante.
On oppose souvent cette objection aux littéraires, accusés de vivre dans un autre monde, de ne pas se plier au joug commun du réel, de vouloir échapper au sort réservé pourtant au plus grand nombre grâce à leur imagination, d'être des inadaptés à qui l'on reproche en fait de vouloir faire moins de compromis que les autres envers l'esprit du temps qui les rebute parfois.
Les littéraires savent bien quant à eux que comme tout un chacun, ils ont à gagner leur vie, au moins pour rester libres de s'embarquer dans les voyages fantastiques offerts par les livres, au moins pour ne dépendre de personne et n'avoir rien à devoir à quiconque qui rejetterait leurs choix.
C'est pour cela que contrairement au lieu commun un peu trop répandu, un roman est un livre sérieux, tout comme un recueil de poésie, car ce genre de voyages aide l'âme à se libérer d'autres pesanteurs, d'autres obligations bassement triviales, au risque de passer pour un dilettante, ce qui, comme le rappelle Marcel Aymé dans la nouvelle « Traversée de Paris », qui a inspiré le film éponyme, est un crime aux yeux des « braves gens ».
De grands auteurs se sont parfois risqués à essayer de retranscrire toute la complexité des êtres humains.
Mais « Je » est souvent un autre, on se réveille et l'homme que l'on était la veille est mort : à cause d'une rupture amoureuse, ou autres tribulations de l'existence. On se réveille, et l'on n'a plus peur de rien.
De plus, sur la passion romantique, les auteurs ont toujours embelli les choses et raconté beaucoup d'histoires, dans la vie, ça finit généralement par le partage des meubles et des objets ménagers, avec les vases qui volent, ou une solide dépression qui parfois peut durer des années.
Ce n'est pas un reproche, l'embellissement des sentiments embellit un peu la vie, un temps.
Balzac s'est essayé à explorer les coins et les recoins de l'âme humaine dans « la Comédie humaine », ou Proust dans « la Recherche du Temps perdu ».
Mais même eux n'y sont pas arrivés et encore moins Zola et « les Rougon-Macquart » et son humanité comme observée « sous cloche », ni même Flaubert, pourtant apparemment sans illusions sur ses congénères. Dumas lui-même a essayé de faire de beaux enfants à l'histoire de France, mais ceux-ci restent illégitimes, et ce d'ailleurs à notre grande joie.
On s'en fiche au bout du compte de savoir que Richelieu n'était pas du tout tel que décrit par l'auteur de « les Trois Mousquetaires », et je suis sûr que ce livre a suscité bien des vocations historiennes, et aussi, et c'est tout aussi important l'amour de l'âme française tel qu'il est décrit dans cette œuvre, ce que l'on oublie maintenant.
Le problème aussi d'être une sorte de démiurge en écrivant un roman c'est que l'on finit par aimer ses créatures et leur trouver des excuses...
Leurs personnages sont ou moins sombres, ou plus sombres que dans la vie réelle, mais c'est comme dans un rêve dont nous sommes tous les protagonistes. Et ils sont devenus des archétypes plus grand que la vie, selon la formule consacrée.
Quand je réfléchis à ce problème, je me rappelle immédiatement du petit village que j'habitais il y a quelques années, coincé entre Mantes la Jolie, une ville a rarement aussi mal porté son nom, et Plaisir-Grignon.
Y vivaient des personnages que l'on aurait trouvé immédiatement trop exagérés ou trop pittoresques dans n'importe quel roman :
Le cafetier était un géant au regard innocent, comme les assassins de Marcel Aymé, avec des mains comme des battoirs d'une étonnante délicatesse., tout comme sa voix d'une grande douceur Il était marié à une toute petite femme toute menue qui tenait la boutique et le ménage aussi. Il était l'arbitre attentif et délicat de toutes les discussions à son zinc, celles-ci fussent-elles entre deux poivrots.
Chez eux, on rencontrait souvent une dame qui était réputée avoir eu un « cœur fleur de nave-vinaigrette » comme on disait auparavant à Paris.
Elle qui avait eu la couche très accueillante pour les hommes des environs quand elle était plus jeune, se dévouait maintenant avec courage pour « son » homme, gravement malade.
Elle avait l'accent parisien, qui n'est pas l'accent faubourien, ni même l'accent banlieusard, confusion souvent faite encore maintenant.
Elle portait encore des talons un peu trop haut et des jupes un peu trop courtes.
Il y avait aussi ce retraité de la SNCF, surnommé « Pot-aux-roses », toujours en short bleu et « marcel » de même couleur, la casquette de chef de gare solidement vissée sur le crâne qui passait sa journée à observer la rue, les gens qui passent, à échafauder des théories sur les uns et les autres, surtout les plus extravagantes.
C'est certainement la raison pour laquelle certains auteurs n'hésitaient pas à se laisser aller au « jus de la rue » pour écrire. Courteline allait souvent dans les cafés de Paris ou de banlieue, ou à l'époque tous les milieux se mélangeaient (on n'y croisait pas de bourgeois bohème en recherche d'authenticité canaille même frelatée), et il écoutait les conversations.
Marcel Aymé était un piéton de Paris qui lui aussi avait cette faculté d'écoute des gens de tous les jours, sans condescendance ni sentiment de supériorité qu'on souvent ceux qui ont une vulgate idéologique à vendre en plus de leurs écrits, celle-ci fût-elle de gauche ou de droite. Cela gâche tout quand on sent que l'écrivain veut délivrer ses idées, car ces personnages ne sont plus que des archétypes, des pantins servant à démontrer la véracité d'une thèse ou d'une autre.
Et je suis à peu près certain que la force de ce qu'exprime Antoine Blondin, ou Jacques Perret, dans leurs œuvres lui vient de la fréquentation lui aussi des bistroquets et des cafés. Rappelons également que ce qui fait le talent de Michel Audiard, qui fait de quasiment tous les films qu'il a dialogué des classiques y compris ceux qu'il a réalisé avec désinvolture, c'est également cette proximité avec la rue, avec le réel en l'occurrence.
Et l'on sait bien que dans la vie réelle, personne n'est blanc ou noir, que c'est plutôt le gris qui domine.
C'est pour cela que le « noir et blanc » des films noirs, les films du réalisme poétique d'après-guerre qui décrivent pourtant des rues laides, des quartiers envahis par le bruit des automobiles, des camions, et des trains de banlieue miteux, a de l'importance et une signification, et le « noir et blanc » ce sont aussi les couleurs des rêves et du souvenir.
photos empruntées ici au blog "les petites chroniques de Saint Sulpice"
image en haut : Les gamins de Belleville - 1959 - Crédit Photo : © Willy Ronis
image en bas : Le Caveau de la Huchette - 1957 - Crédit Photo : © Willy Ronis

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Oui, les tons de Paris sont très tristes.
15/07 10:59 - Amaury WatremezExcellent commentaire auquel je souscris en tout points.
15/07 10:57 - Amaury WatremezFausse " question " bien sûr ; on ne se demande pas si la peinture, la musique, la sculpture, (...)
15/07 08:02 - antonio
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