A l’heure où le débat sur l’identité nationale prend un tour dramatique avec la profanation d’une mosquée à Castres et les insultes à répétition du gouvernement à l’endroit de la population d’origine maghrébine, les sites d’extrême droite fleurissent sur internet, qui fustigent à la fois l’immigration et le Coran. Ce terrible amalgame, entretenu par le climat malsain du moment ; cette stigmatisation aussi injuste que délirante, qui enfle pourtant au point d’en faire oublier le sommet de Copenhague ; ce débat qui n’a somme toute pas lieu d’être, doivent cesser immédiatement sous peine de replonger la France dans le bain nauséabond des années 1930. L’ennemi seul aurait changé, pour les pourfendeurs de l’immigration : la Juif aurait laissé sa place au Musulman.
Mais cela, espérons-le, ne se produira pas. Notre pays qui, en ses temps de gloire, a toujours été une terre d’accueil ; notre pays, qui a eu la chance d’être honoré par les plus grands écrivains du second XXème siècle : les Marocains Tahar Ben Jelloun et Driss Chraïbi ; l’Algérien Mohammed Dib ; l’Egyptienne Andrée Chedid ; le Libanais Amin Maalouf ; notre pays renierait aujourd’hui l’apport miraculeux de ces échanges culturels qui ont fait sa force ? Quoi ? Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Nathalie Sarraute, Georges Simenon, Michel Tremblay, Aimé Césaire, Milan Kundera : faudrait-il détruire les oeuvres de tous ceux-là, sous le seul prétexte qu’ils sont nés à l’étranger ?
Ce débat est absurde, et il prêterait à rire si la situation n’était pas aussi électrique. Chaque jour, des sites mettant l’accent sur la prétendue inhumanité de l’Islam et sur la supériorité de la "race gauloise" attirent plus d’internautes, déstabilisés par la crise économique actuelle comme les fascistes des années 30 étaient déstabilisés par le Krach boursier de 1929. Dans une réaction instinctive de rejet de leur vie actuelle, ils fulminent alors contre "ces intrus qui nous envahissent", ces travailleurs courageux et souvent précaires pris bien malgré eux dans leur accès de détestation. En s’imaginant ensuite un passé idyllique, celui d’une France tranquille, ordonnée, besogneuse, conservatrice et chrétienne, une France qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais, ils s’enferment dans une fable étrange et exotique, où le coq à la crête bleu blanc rouge le dispute au clocher et à l’eau bénite, où l’air pur d’une campagne régénérée reflète les chastes travaux des champs, sous le regard bienveillant du Roi de France, et de cet autre Roi, le Seigneur tout-puissant. Rêvant à "un monde clos" quand le XXIème siècle est celui de "l’Univers infini" (pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Alexandre Koyré), ils croient dur comme fer au mythe d’une Nation française homogène, en semblant ignorer que la Gaule fut elle-même la terre d’immigration des Celtes, venus d’Europe Centrale, il y a près de trois millénaires. Mais n’évoquons pas de sujet tabou...
Le premier de ces sites, "F.desouche" (www.fdesouche) va bientôt fêter son cinquième anniversaire. Apparu au moment où le lepénisme marquait un coup d’arrêt dans sa progression,
il reprend le discours populiste du patriarche que chacun aura reconnu, mais en en vulgarisant tellement le sens qu’il joue d’une certaine façon contre son propre camp. Ce groupuscule, dont la filiation barrésienne ne fait aucun doute au vu de son appellation, insiste en effet sur la seule immigration maghrébine, offrant aux regards gaulois de quelques cinquante mille individus des vidéos d’amateurs , systématiquement sorties de leur contexte.
Oui ! On me parle de 367 burqas qu’il faudrait interdire ; moi, je vous parle de 50 000 Français dont les propos sont proprement scandaleux !
C’est là que la situation devient inquiétante : d’après les chiffres fournis par le site (sans doute plus ou moins exacts), plus de 3% des électeurs français se connecteraient régulièrement sur "F.desouche", dont un fort pourcentage de jeunes adultes touchés de plein fouet par la crise. De plus, ce mouvement bénéficie du soutien public de Marine Le Pen, dont on peut penser qu’elle cautionne largement ce qui y est écrit.
Touchant pourtant aux limites de l’apolitisme en ce qu’aucun argument n’est jamais étayé, en ce que l’internaute est laissé seul devant la force émotionnelle et subliminale d’images mortifères et vraies tout à la fois, "François Desouche", -cet anonyme qui réside aux Etats-Unis dans la crainte d’éventuelles poursuites judiciaires-, est bel et bien un idéologue des temps modernes. Reprenant les méthodes américaines de propagande (slogans à l’emporte-pièce, ton catastrophiste et démagogique, fascination pour l’image et pour les réactions en direct...), "François Desouche" veut avant tout agir et "penser" incognito, ce qui montre bien que nous n’avons pas affaire à des citoyens, mais à de vulgaires avatars aux noms souvent évocateurs, selon la nouvelle mode made in USA.
Pour tout cela, j’accuse ce blogueur de terrorisme intellectuel, de souchisme outrancier, et cela est en soi une hérésie.
Copie conforme de Bernard-Henri Lévy dans la méthode (il multiplie en effet approximations, jugements hâtifs et pétitions de principes), il dit blanc là où l’autre dit noir, il s’insurge contre les droits de l’homme là où l’autre en fait un absolu, mais surtout, tous deux estiment avoir une mission : combattre le Mal, qui prend pour "François Desouche" le visage de l’immigré.
Mais à une période où l’UMP tente d’ameuter les électeurs d’extrême droite qui avaient permis la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007, en allant crier avec les loups (il est vrai que le gouvernement n’a aucun intérêt à ce que les médias parlent des débats à venir sur la privatisation de la Poste...), à un moment où les sorties xénophobes des uns suscitent le désarroi légitime des autres, les forces d’opposition au président de la République, -qui a contribué à alimenter la haine de l’extrême droite sans prendre conscience du danger qu’il courait (car je crois sincèrement que M. Sarkozy ne se reconnaît pas dans la tournure que prend actuellement le débat sur l’identité nationale) -, feraient bien de jouer leur rôle en montrant clairement leur rejet du populisme, de la préférence nationale, de la politique de la peur, au nom du multiculturalisme, seule condition du respect des droits de l’homme et de la marche vers le progrès dans notre pays.
Aussi nous nous adressons aux députés, en espérant qu’ils relaieront le combat antifasciste, antipopuliste et internationaliste de la grande majorité des Français. Nous demandons solennellement à tous les Socialistes, à tous les Verts, à tous les Communistes, à tous les Centristes, et aux membres de l’UMP qui seraient de bonne volonté, de condamner les propos qui sont tenus sur le site "F.desouche", de faire en sorte que ce genre de plate-formes ne soit plus la norme dans la France haute en couleurs que nous aimons. C’est là le préalable à toute discussion politique saine et sérieuse.
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