• samedi 26 mai 2012
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Faut-il moraliser le capitalisme ?
21%
D'accord avec l'article ?
 
79%
(24 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Faut-il moraliser le capitalisme ?

"En politique le choix n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal" (Machiavel). Alors, faut-il moraliser le capitalisme ou se contenter de moraliser les capitalistes ? La question est saugrenue ? Pas tant que ça, la preuve.

Lundi 20 octobre, Alain Gérard Slama, intervenant matutinal sur France Culture, paraphrasant Rabelais a introduit sa chronique consacrée à la moralisation du capitalisme, par ces mots :

"Science conscience ruine de l’âme". On notera au passage le contenu lapidaire ainsi que le contresens que cette formule à l’emporte-pièce peut induire. Passons.

En écrivant "Science sans conscience n’est que ruine de l’âme", l’auteur de Pantagruel ne pouvait considérer autre chose que la conscience du chercheur et non pas celle de la science, laquelle, cela n’aura échappé à personne, serait difficile à trouver dans la science ou dans l’alchimie (1).

Faisant alors un parallèle entre cette citation dénaturée donc, "Science conscience ruine de l’âme" et la thèse d’André Comte-Sponville relative à l’amoralisme du capitalisme (2), notre chroniqueur s’est fait le chantre de l’idée que seuls les hommes sont dotés d’une conscience morale, et qu’on stériliserait la science à vouloir la moraliser - comprenne qui pourra la contradiction, mais l’avocat du diable n’a que faire de rigueur intellectuelle, c’est bien connu. Et il ne s’étendra guère non plus sur ce qu’il entend par "moraliser la science", et pour cause.

Mais poursuivons. Pas davantage non plus, André Comte-Sponville n’attribue aucune conscience au capitalisme quand il écrit :

"Si l’éthique était source de profit, ce serait formidable : on n’aurait plus besoin de travailler, plus besoin d’entreprises, plus besoin du capitalisme – les bons sentiments suffiraient. Si l’économie était morale, ce serait formidable : on n’aurait plus besoin ni d’Etat ni de vertu – le marché suffirait. Mais cela n’est pas… C’est parce que l’économie (notamment capitaliste) n’est pas plus morale que la morale n’est lucrative – distinction des ordres – que nous avons besoin des deux. Et c’est parce qu’elles ne suffisent ni l’une ni l’autre que nous avons besoin, tous, de politique." (2)

Mais cela Alain Gérard Slama l’ignore ou feint de l’ignorer : "il ne faut pas moraliser le capitalisme cela le stériliserait" dit-il, ici encore au mépris de la rigueur, et en ajoutant triomphalement : "mais il faut moraliser les capitalistes". Traduction : il ne faut rien toucher aux règles du système - CQFD.

Frédéric Lordon écrivait dans Le Monde diplomatique d’avril 2006, avant la crise donc (3) :

"La défaite historique du socialisme a favorisé l’idée qu’une économie ne saurait être organisée depuis un centre unique (…) Or, puisque l’ordre décentralisé a fait ses preuves dans le domaine économique sous la figure du « marché », disent déjà certains, pourquoi ne pas en finir avec l’Etat (…) ? Mais, au fait, une fois l’Etat disparu, et l’ordre politique pareil au marché, quel motif convaincra les agents privés de s’engager dans le financement des besoins collectifs ? La réponse américaine est déjà prête : c’est la morale."

Chacun sait depuis toujours, et surtout en cette période de crise aiguë qu’il est parfaitement possible d’établir des règles plus justes, mais qu’il est illusoire de vouloir moraliser les capitalistes, ainsi que l’écrit Samir Amin, économiste et président du World Forum for Alternative (4) :

 "Le capitalisme contemporain est devenu par la force de la logique de l’accumulation, un "capitalisme de connivence". Le terme anglais "crony capitalism" ne peut plus être réservé aux seules formes "sous-développées et corrompues" de l’Asie du Sud-Est et de l’Amérique latine que les "vrais économistes" (c’est-à-dire les croyants sincères et convaincus des vertus du libéralisme) fustigeaient hier. Il s’applique désormais aussi bien au capitalisme contemporain des États-Unis et de l’Europe. Dans son comportement courant, cette classe dirigeante se rapproche alors de ce qu’on connaît de celui des "mafias", quand bien même le terme paraîtrait insultant et extrême".

(1) Rabelais dit avoir puisé cette maxime dans "Le Sage Salomon", un recueil du Moyen Âge.

(2) Dernier paragraphe de son excellent ouvrage : "Le Capitalisme est-il moral ?" édité en 2006 au Livre de Poche, André Conte-sponville.

(3) "Invasion de la charité privée" par Frédéric Lordon, http://www.monde-diplomatique.fr/2006/04/LORDON/13372

(4) L’Europe s’est alignée sur les États-Unis, avec son "capitalisme de connivence" et riposte en ayant recours au moralisme et au gouvernement des juges. Seule une remise en question totale du système capitaliste pourrait y mettre fin. http://www.marianne2.fr/La-gauche-europeenne-desarmee-face-au-systeme_a89094.html

par JL1 mardi 21 octobre 2008 - 109 réactions
21%
D'accord avec l'article ?
 
79%
(24 votes) Votez cet article

2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par Forest Ent (xxx.xxx.xxx.205) 21 octobre 2008 12:01
    Forest Ent

    Oui, il y a beaucoup de faux débats ici, surtout dans la rubrique du rôle de l’état. L’économie n’est pas le domaine des valeurs humaines (Comte-Sponville, qui est un vulgarisateur et non un philosophe, ne l’a pas découvert). C’est le politique. Quel que soit le rôle que l’on donne aux états, grand ou petit, ils doivent l’assurer bien ou mal. Le politique est le domaine où les valeurs humaines peuvent s’exprimer, mais où agissent avant tout les rivalités de pouvoirs. Dans tous les systèmes, on équilibre tant bien que mal des intérêts contradictoires. Et puis dans certains systèmes totalement déséquilibrés, une coterie l’emporte sur toutes les autres : une oligarchie, une nomenklatura, une mafia, selon les termes. Ca a été le cas du soviétisme, que Soljenitsyne appellait le "socialisme réel" : les utopies dérivent vite en oligarchies.

    Le libertarianisme, c’est le "libéralisme réel".

    Pour certains, le nazisme était un contrôle des corporations par l’état. Pour d’autres un contrôle de l’état par les corporations. Le résultat est le même : le contrôle de l’ensemble par une oligarchie. Communisme et libertarianisme concourent au même résultat : déséquilibrer les mécanismes de confrontation des pouvoirs, de résolution des conflits, et prise de contrôle finale par une oligarchie.

    On peut discuter encore 100 ans pour savoir si les US étaient "vraiment libéraux" ou pas. Il y en a bien encore qui discutent pour savoir si l’URSS était "vraiment socialiste" ou pas.

    Mais Montaigne en aurait sans doute juste dit qu’il faut de la mesure en toute chose.

  • Par Sophie (xxx.xxx.xxx.50) 21 octobre 2008 12:10
    Sophie

    Moraliser l’économie suppose au fond de réactualiser le concept d’égalité entre les hommes. Ce qui importe du point de vue moral n’est pas ce dont on dispose au départ, mais l’usage qu’on en fait. Aucune richesse, aucune qualité naturellement donnée, n’est vertueuse en soi. Conséquence fortement anti-inégalitaire : à partir du moment où il n’existe pas de hiérarchie naturelle entre les êtres humains, leurs relations économiques ne devraient pas en créer. Moraliser l’économie, et notamment réprouver l’exploitation d’autrui, semble donc non seulement possible, mais indispensable. Ce n’est pas à la charité privée d’assumer les devoirs de la communauté envers elle-même, mais une morale universelle qui pose comme principe que tous les humains sont égaux ; sans quoi on retourne au Moyen-Age, où les nobles et les bourgeois avaient leurs fondations pieuses comme de nos jours les milliardaires américains.
    Merci pour cet article.

  • Par sisyphe (xxx.xxx.xxx.215) 21 octobre 2008 12:13
    sisyphe
    		 			 				 Par Roland Hureaux

    				
    Tout le monde connaît le mécanisme psychologique à l’œuvre dans l’alcoolisme – et dans toutes les addictions d’ailleurs : l’alcool produit une euphorie qui dure un certain temps, puis, l’effet passé, vient le temps de la dépression, de la « gueule de bois » comme on dit. Les soulographes du petit matin savent comment guérir la gueule de bois : recommencer vite à boire autant et même un peu plus. Le mécanisme de l’addiction veut en effet qu’il faut des doses de plus en plus fortes de drogue pour accéder au même état d’euphorie.
    					 					
    					 N’est-ce pas ce qui est en train de se passer dans l’économie mondiale ? Après une phase d’euphorie marquée par les subprimes, la bulle financière, les profits record, l’argent roi, nous avons depuis quelques semaines la gueule de bois. 					
    					 					
    Le climat de catastrophe qui règne dans l’opinion et la grande presse ne doit pas nous leurrer : même si la dépression dure un certain temps, elle finira bien par se terminer.
    					 					
    					 Le spectre de 1929 					
    Il arrive parfois à Alain Minc de ne pas se tromper : il n’a pas tort de dire que si, en 1929, les États étaient venus au secours du système bancaire avec la même détermination qu’ils le font aujourd’hui, nous n’aurions pas eu Hitler.
    					 					
    La leçon de 1929 n’ayant pas été oubliée, la réaction a été cette fois vigoureuse, malgré les hésitations de certains pays comme l’Allemagne. Son effet ne sera bien entendu pas immédiat. Les bourses peuvent encore baisser, mais enfin vient toujours un moment où les spéculateurs se rappellent que derrière les titres, il y a des biens réels : des usines, des champs, des immeubles et une activité économique qui ne s’est pas encore complètement arrêtée, Dieu merci, et que donc ces titres conservent une valeur intrinsèque au-dessous de laquelle il n’est plus raisonnable de les vendre.
    					 					
    Mais ne nous leurrons pas. La cause du mal, c’est l’inflation : du crédit et donc de la monnaie (deux fois la valeur de la fortune mondiale se trouve aujourd’hui en circulation !).
    Le remède qu’ont trouvé les États à la crise, sous l’habillage technique, c’est ni plus ni moins qu’un surcroît d’inflation.
    			
    			 		 		
    		 			
    				 				
    					 				
    			
    			
    				
    					 Planche à billets 					
    Contrairement à ce qui se dit, ce ne sont pas les contribuables américains qui vont payer les 850 milliards de dollars du plan Paulson, c’est la création monétaire. L’Etat prête aux banques pour garantir les déposants. Pour cela, il va aggraver le déficit public et donc émettre des bons du Trésor. Qui achètera ces bons du trésor ? Ceux qui en possèdent déjà : les grands créanciers mondiaux : la Chine, le Japon, les pays pétroliers.
    					 					
    					 Et s’ils refusent ? Ils ne refuseront pas parce qu’alors, leurs réserves en dollar ne vaudraient plus rien. 					
    Ainsi, la situation actuelle était marquée par l’inflation et les grands déséquilibres mondiaux ; le résultat des mesures prises pour enrayer la crise est une plus grande inflation et les mêmes déséquilibres en plus grand.
    					 					
    Ce n’est pas le seul domaine où l’on peut s’attendre à une aggravation : si la cause de la quasi-faillite de certaines banques était l’irresponsabilité de leur gestion, combien plus irresponsable encore risque d’être cette gestion maintenant que l’on sait que les banques ne peuvent pas faire faillite car les États ne les laisseront jamais tomber ?
    					 					
    Tous ceux qui ne se laissent pas aller à l’emphase catastrophiste qui règne aujourd’hui savent que l’économie, le crédit, la bourse repartiront un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard mais pas sur de nouvelles bases : sur les mêmes, en pire !
    					 					
    Ce qui changera : un contrôle plus étroit du système bancaire malgré tout (mais pas trop si l’on veut éviter une récession économique), un redémarrage de la hausse de prix aussi : c’est le seul moyen réaliste d’absorber le gonflement considérable de la masse monétaire mondiale. Et il n’est même pas certain que les salariés profiteront de cette inflation, aussi longtemps que la mondialisation des échanges de biens tire les salaires vers le bas.
    					 					
    L’euro risque d’être ébranlé : les ensembles de ce type ne résistent aux « chocs asymétriques » que s’ils sont faibles, or celui-ci est fort : il n’y aura plus d’alternative au dollar.
    					 Pour le reste : les mêmes dérives, les mêmes déséquilibres, en pire. 					
    					 					
    					 Couple sino-américain 					
    Jusqu’à quand ? Les seuls facteurs qui puissent changer la donne mondiale seraient que la Chine n’accepte plus de financer les déficits américains ; nous avons vu qu’elle n’a pas encore le choix, ou encore que les États-Unis acceptent un retour à l’étalon-or : cela supposerait qu’ils remboursent leur énorme dette, quitte à être les premiers bénéficiaires de la formidable réévaluation de l’or qui en résulterait : ne rêvons pas.
    					 					
    L’économie mondiale repose sur le couple pervers Chine–États-Unis, la première ultra excédentaire, la seconde ultra déficitaire. Tant que ces deux acteurs majeurs (nous ne parlons pas des pays pétroliers, tenus en laisse) ne décideront pas de changer radicalement la règle du jeu, l’économie mondiale pourra bien repartir mais elle ne sera pas assainie.
    			
  • Par J. GRAU (xxx.xxx.xxx.47) 21 octobre 2008 12:39

    Le parallèle que fait Slama entre le capitalisme et la science est très révélateur. Ce qui est sous-jacent, c’est une idée naïve mais très utile aux défenseurs de l’ordre établi : le capitalisme est le seul système viable. C’est prouvé scientifiquement. Impossible d’aller contre la Science. Sortir du capitalisme, ce serait se heurter aux lois naturelles de l’économie, ce serait refuser de voir la réalité en face. Il n’y a donc pas de morale dans ce système, tout comme il n’y a pas de morale dans la nature. Car la notion de "morale" suppose celle de liberté (depuis Rousseau et Kant, notamment). La seule liberté que nous avons c’est de bien utiliser les lois de l’économie, comme nous pouvons bien utilier les lois de la nature.


    C’est la même illusion qui existait à l’époque de Rousseau. On avait l’impression que l’ordre monarchique et féodal était naturel. Il fallait bien des gens dévoués (les nobles, les clercs, le roi) pour commander aux masses ignorantes et désordonnées. De même aujourd’hui, on considère que la masse des gens doit être commandée par une élite censée oeuvrer pour le bien commun : élites politiques (la politique, ça s’apprend, faut avoir plein de diplômes pour en faire), élites médiatiques, élites économiques (les travailleurs sont incapables de s’organiser tous seuls, il faut les faire marcher à la baguette, comme des boeufs). Tout cela est naturel, normal, inévitable. Alors bien sûr il y a de mauvais patrons qui s’en mettent plein les fouilles, il y a des politiciens corrompus... De même, autrefois, il y avait certains rois, certains évêques ou certains seigneurs qu’étaient pas gentils gentils. Mais le bon Dieu les a bien punis. Dans l’autre monde. 


    Bref, le système est bon, malgré quelques rares brebis galeuses. Dormez bien citoyens. Tout va pour le mieux. Prions seulement pour que l’âme des riches et des puissants résiste à la tentation de saccager encore plus l’environnement, l’économie et la société. Et surtout, n’oublions pas d’écouter, sur France-Culture, les beaux sermons du père Alain-Gérard. 

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox