• mardi 21 mai 2013
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Faut-il supprimer la journée internationale de la femme ?
0%
D'accord avec l'article ?
 
100%
(3 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Faut-il supprimer la journée internationale de la femme ?

En 1975, l’année internationale de la femme est décrétée par l’ONU, en réponse aux mouvements féministes internationaux. Ces douze mois sont consacrés à une action intensive pour promouvoir le droit des femmes dans le monde. Le thème central repose sur l’égalité entre les sexes, le développement et la paix. C’est depuis cette date que le 8 Mars est proclamé « journée internationale de la femme ».

Ceci est aussi un hommage à Annemarie Schwarzenbach.

Les années de la femme se suivent et ne se ressemblent pas.

Beaucoup d’évolutions depuis 1975 !

 Les acquis semblent indiscutables dans nos sociétés occidentales, mais on ne saurait nier que dans d’autres pays, le ciel s’est assombri. Les avancées et les reculs suivent l’activité politique et les révolutions, pas toujours démocratiques, les soubresauts du monde.

Quid d’une telle introduction, tentant de rendre compte en quelques lignes et de façon impartiale du sens de l’histoire ? Mais le mot impartial est de trop, il situe son auteur comme tenant d’un camp qu’il voudrait pourtant éviter : Celle d’une société ayant choisi ses valeurs, et étant sûre de la pertinence de ses choix.

Ces considérations sont-elles universelles, ou ethnocentriques ?

La notion de progrès a servi pendant longtemps à camoufler les courtes vues du colonialisme, exportant un système qu’il pensait relever du bon sens naturel et du progrès.

Bien sûr le sort des femmes nous semble scandaleux dans certains pays.

 En particulier dans les sociétés musulmanes intégristes, ou elles ne semblent pouvoir que de se conformer au modèle patriarcale et religieux.

Mais qui sommes nous pour avoir de si belles certitudes ?

 L’émotion « légitime » et le sens du respect « envers tout individu » consensuel à la révolution des lumières et à notre idéal laïque et républicain, ayant mis pourtant des années à émerger dans les faits, ne sont-ils pas des valeurs relatives ?

En 1975, je me trouvais alors en Afghanistan, dans la petite ville de Bamiyan, au pied des ces deux bouddhas géants, qui furent dynamités bien plus tard par les Talibans.

 Ces deux statues porteuses d’histoire et de paix, symbolisaient la splendeur d’une culture passée, le relativisme des empires, était un symbole d’ouverture et de tolérance des cultures les unes par rapport aux autres.

C’est avec une certaine surprise que je vis à l’ époque, une affiche punaisée dans un café.

Rédigée en Anglais elle célébrait l’année internationale de la femme. Mais son caractère insolite en ces lieux, où seule siégeait une assemblée d’ hommes enturbannés, armés, semblant sortir de la nuit des temps, agenouillés derrières leur narguilé, faisait presque sourire !

J’aurais eu pourtant bien tort de ricaner devant ce qui me semblait anachronique.

 Il y avait eu un homme et une femme pour accrocher cette photo, et situer l’Afghanistan dans la modernité.

 C’était un pays où les fillettes allaient encore à l’école.

 Si, comme on le disait alors, il faisait partie du tiers monde, il était engagé dans une évolution dont elle était maître. Et cette lenteur relative ne pouvait être que garante de changements qu’il est illusoire de vouloir rapides, sous risque de ne pas être compris, et d’engager des réactions négatives de rejet.

« Aujourd’hui, il est encore en Afghanistan une forme de vie indigène, qui se manifeste dans les coutumes quotidiennes, dans les traditions, et dans des vertus très simples, très séduisantes pour les européens que nous sommes. Dans ce pays si singulier et si beau, pris entre l’union soviétique et les indes, le processus de modernisation sera t’il tragique ? Ou bien aura t’on amassé force et expérience, pour le faire profiter des conquêtes occidentales en lui évitant leurs inconvénients. »

Ces lignes prémonitoires datent de 1934. Elles sont celles d’une jeune femme de 26 ans, Annemarie Schwarzenbach, archéologue, journaliste, romancière, écrivain, photographe ; femme libre et engagée, si ces mots ont un sens, pour illustrer cette vie trop courte, qui fut celle d’un combat contre elle-même, sa famille, sa toxicomanie, et une dépression latente.

Fille d’un richissime industriel Suisse, descendant d’une famille aristocratique allemande : Sa mère, folle d’équitation, fille d’un général De Bismarck, est une admiratrice d’Adolf Hitler. Annemarie tourne le dos aux valeurs de sa famille, et se brûle les ailes à la recherche d’un absolu qu’elle ne peut trouver que dans l’écriture.

Européenne avant l’heure, catastrophée par la montée des extrémistes, elle parcourt le monde en tout sens, prend fait et cause pour les exploités. Curieuse et énergique, elle enquêtera en 37 sur le New Deal aux états unis, en ramènera des reportages éclectiques et émouvants.

Plus tard elle tentera de s’engager dans les forces françaises libres en Afrique.

 Elle mourra à 34 ans, en 1942, victime d’une mauvaise chute de bicyclette.

Lire Annemarie Schwarzenbach ne laisse pas indemne.

Au delà des années, elle semble toujours aussi vivante, écorchée, lumineuse et humaine, que ce soit dans ses romans où dans ses reportages.

 Est-ce sa ferveur, sa lucidité et son engagement qui nous rende si proche cette jeune femme que Thomas Mann appelait « l’enfant Suisse » ?

En 1934, au terme d’un long périple hallucinant fait en voiture avec Ella Maillart, une autre femme tout aussi étonnante, elles arrivent donc en Afghanistan. L’une est robuste, recherche la sérénité, la paix intérieure, l’autre est tourmentée.

Annemarie écrit, dans un des ces articles :

« Ce pays a parfois des attitudes de silence qui me serrent la gorge ! […] Il y a de la neige sur les montagnes, implantées au- delà du bien et du mal, dans de lointaines vallées inhospitalières. Le jour projette un déluge de lumière (…), déjà les portes sont dénudées, les vallées grisâtres, et les heures crépusculaires rôdent comme des loups affamés sur un monde silencieux dont la respiration est à peine perceptible »

  Ella Maillart écrira « la voie étroite » en hommage à Annemarie, paraphrasant Thomas Mann, l’auteur de « la montagne magique » .

« La vie peut s’accomplir sur deux chemins ; l’un est ordinaire, simple et direct, l’autre est pénible, il conduit au delà de la mort, et c’est la voix géniale ! » Dira t’elle, en commentant la personnalité de son amie.

La vision qu’à la Suissesse a de ce pays féodal, sorti de la nuit des temps, est à la fois celui d’un enchantement et d’une mise à distance. Elle vante les règles de l’hospitalité sacrée qui lui font ouvrir le cœur des maisons, là où elle peut se trouver à proximité des femmes.

Mais plus tard, elle écrit :

« Dans les ruelles du bazar, ces mêmes jeunes femmes qui offraient à notre vue leur charmant visage plein de vivacité et de joie de vivre, n’étaient plus que des créatures fantomatiques, à moitié aveugles, en proie à une peur et à une ignorance permanente. »

Quid de l’évolution des choses ? Comme Lévi-Stauss se rendant compte à la même époque dans « Tristes tropiques » de la disparition d’un monde, sous couvert de modernisation déjà à l’œuvre, elle ajoute, en analyste pertinente :

« Un jour c’est certain, en même temps que les murs du harem et le tchador, c’est toute une forme de vie familiale et une harmonie qui va disparaître, et l’émancipation de la femme va poser des problèmes dont l’Afghane n’a aujourd’hui pas la moindre idée. »

Il ne faut pas attendre des certitudes de missionnaire chez elle.

Même si son empathie et sa générosité vont toujours aux plus faibles, aux exploités,

sa formation d’historienne et d’archéologue lui ont appris le respect, l’observation. Elle sait que les changements harmonieux ne peuvent se faire que lentement, dans le temps long de l’histoire.

Elle se contente d’être le témoin émerveillé, bien qu’ambivalent, tiraillée par les contradictions qui agite son œuvre et l’esprit même de ses voyages, toujours nostalgique de la terre natale, éternelle déracinée vivant de cette nostalgie.

Car c’est dans cette « sodate » qu’elle trouve toujours la fièvre créatrice.

Les photos prises en Afghanistan par Annemarie Schwarzenbach en 1934, j’aurais pu les prendre 40 ans plus tard.

 Le pays des cavaliers, au pied de l’Hindou kouch, semblait n’avoir guère changé, à l’abri des grands courants de l’histoire.

En 1975, tout le temps de mon séjour en Afghanistan, l’affiche « Année internationale de la femme » est resté sur les murs du café, à Bamiyan !

Personne n’a songé à l’arracher.

De même personne n’ avait l’idée saugrenue de s’attaquer aux deux vieux bouddhas millénaires, sur lesquels on pouvait monter, de l’intérieur de la falaise, et s’asseoir en tailleur sur leur tête.

Au loin on pouvait voir les vestiges du fort rouge de Genghis Khan.

 C’était un pays en paix. Les chars soviétiques étaient encore loin, de même ceux venus plus tard d’Amérique, avec ces Talibans fanatiques qui établirent leurs lois sur la terreur et la désillusion.

Les petites filles ne vont plus guère maintenant à l’école. La condition des femmes a régressé. Nul doute que les guerres, les règlements de compte, et les dogmatismes imposés de l’extérieur ont brouillé les cartes d’une évolution lente et harmonieuse. 

Il semble que ce petit pays s’est trouvé, par sa position stratégique, à la croisé d’intérêts dans lesquels les grandes puissances et les fanatismes se sont déchirés.

 Le dogmatisme religieux s’est développé sur l’humiliation, l’antagonisme des valeurs occidentales.

Le droit des femmes, tout juste éclos, a été remis aux oubliettes de l’histoire.

Même les deux bouddahs sont tombés par terre, dynamités, dans un esprit de vengeance et de purification délirant et paranoIaque.

Si la pertinence des lumières et du progrès sont parfois difficiles à évaluer, l’obscurité et la barbarie nous remettent tout à coup la tête à l’endroit.

C’est dans cette rencontre du refus que naissent nos certitudes.

Alors nous évaluons mieux vers où nous devons aller.

Celui des combats contre tous les totalitarismes, qui nous force à l’engagement et à l’action.

 Vive la journée internationale de la femme !




par bakerstreet lundi 12 mars 2012 - 2 réactions
0%
D'accord avec l'article ?
 
100%
(3 votes) Votez cet article



2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération