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Fils d’indigène... et fier de l’être !

Ça vous marque un homme, non, ce genre de remarque "vous n’êtes que le fils d’un indigène, si je comprends bien".. imaginez celui qui reçoit ça en pleine poire. La honte : mon père est un moins que rien, un étranger, il ne sera jamais vraiment reconnu. Et il y en a un qui l’a entendu, pourtant, cette phrase. Vivre avec ça toute sa vie n’a pas dû être facile. Et pourtant : c’est vrai, ça, c’était quoi, ces fameux "indigènes" et ces fameux "tirailleurs" ? Tous des sénégalais ? Non, bien sûr, il y avait aussi des algériens et des tunisiens dedans (sans qu’on sache toujours les distinguer !) (*1) ! Mais laissez-moi vous parler un peu de ces laissés-pour-compte qui hantent toujours les livres d’histoire (*2) et dont un des fils parmi les plus glorieux, en disparaissant, vient de nous rappeler l’existence...

C’était donc "aux temps bénis des colonies" : bénies pour un gars comme le député du CNI Christian Vanneste, qui avait proposé de mettre dans les livres scolaires que la colonisation était un "bienfait". En ce temps-là, très vite, on a manqué de soldats, plus l’empire s’agrandissait. On a donc recruté sur place. Au seuil de 1900, l’armée française en compte pas moins de 3600 tirailleurs algériens ou tunisiens. Parmi eux, le Le 4e régiment de tirailleurs tunisiens (4e RTT) créé en 1884, avec un beau drapeau comme il se doit . Pendant la guerre 1914-1918, ils seront 86 903 tunisiens, dont 62 641 musulmans, à venir se faire étriper en France : 16 509 y perdront la vie, notamment à Guise, en Artois ou à Verdun, et lors des terribles combats de la Somme (comme l’indique leur drapeau). On trouve leurs tombes (musulmanes) dans les nécropoles dédiées, comme à Notre-Dame de Lorette... des tombes régulièrement tagguées par de jeunes néo-nazis en plein désœuvrement  : "Je suis devenu raciste il y a un an environ, je suis devenu raciste envers les Maghrébins." avoue en 2006 un jeune nazillon sans cervelle arrêté par la police. "Nazillon" étant le terme utilisé à l’époque par le procureur d’Arras pour énoncer le jugement (un an ferme !). 
 
Pendant la seconde guerre mondiale ils se battront partout : au Maroc, en Tunisie contre les troupes de Rommel, ou en 1940 contre l’avancée des troupes allemandes où ils seront jugés héroïques à à Houville-la-Branche (Eure-et-Loir). 63 y seront enterrés, dans un sol contenant des vestiges de la France traditionnelle, notamment féodale, avec des restes archéologiques du XIe, notamment. Ils seront aussi de l’aventure italienne du Garigliano et du Belvédère ("l’un des faits d’armes les plus glorieux de l’armée française durant la seconde guerre mondiale" selon DeGaulle). On les retrouvera transis de froid durant le terrible hiver de 1994 au beau milieu des Vosges, puis en Alsace. Ils y gagneront le surnom de "Sidi-Brahim des neiges". Une anecdote à ce propos est assez saisissante : l’un d’entre eux, l’adjudant-chef Ahmed El Abed, sera le premier militaire de l’armée française à franchir les eaux glacées de la rivière Lauter et donc à mettre le pied en Allemagne. Avec ses compagnons, il libérera en effet le 14 mars, le village de Scheibenhardt. 
 
En Alsace, au Honneck (1362 mètres d’altitude), ce sera bien plus catastrophique, dans les terribles combats qui se tiendront du 5 au 14 décembre 1944 : "Le Honneck avait été pris «  dans la nuit du 3 au 4 décembre par un détachement du régiment de FFI de France-Comté rattaché à la 3e division d’infanterie algérienne (3e DIA) . Passablement éprouvé, froid et neige font des ravages, il est relevé par la 1re compagnie du 4e régiment de tirailleurs tunisiens (4e RTT) Ceux-ci, retranchés dans l’hôtel qui se trouve au sommet du Hohneck, ont fait l’objet d’une violente attaque au lance flamme et au Panzerfaust le 8. Trois jours après, nouvelle attaque plus violente encore : il y a un mètre de neige, les tirailleurs tunisiens, sans ravitaillement, sans service de santé, se battent avec l’énergie du désespoir, sans même la possibilité d’un contact radio, jusqu’à la dernière cartouche. On essaie de les dégager : c’est impossible. (…) Lors du dernier assaut de la ferme du Chitelet (Schlüechtli), les Allemands ont utilisé des lances flammes, puis se fut le combat au corps à corps, le bataillon du 4 RTT était pratiquement anéanti les quelques survivant pour la plupart blessés se sont rendus." Le nom Sidi Brahim évoquait en fait cette incroyable résistance : lors de la bataille historique de Sidi Brahim du 23 septembre 1845, les 80 chasseurs du capitaine de Géreaux avaient résisté aux 6000 cavaliers de l’émir Abd-El-Kader. Il n’y avait eu que 12 survivants !
 
La république saura rendre hommage à ces valeureux soldats. Dans le caveau n°13 de la crypte du Mémorial de la France combattante, sur le Mont Valérien, qui contient 18 caveaux représentant les différentes composantes des forces ayant combattu ou résisté (l’armée d’Afrique, la déportation, les Forces françaises libres, la résistance intérieure…) repose le corps de l’un d’entre eux, le tirailleur tunisien Hedhili Ben Salem Ben Hadj Mohamed Amar. Tué le 16 juin 1940 à Aunay-Sur-Auneau. On l’a rarement évoqué, sauf parfois lors des retransmissions des cérémonies au Mont Valérien où se rend le chef de l’Etat chaque année. Les français, mais aussi les américains ont salué leur bravoure : "Le président Truman en personne a remis le 10 avril 1945 au 4ème Régiment de tirailleurs tunisiens une médaille, pour récompenser « l’héroïsme extraordinaire, la détermination exceptionnelle et la bravoure du 3ème Bataillon du 4ème RTT à s’élancer contre l’ennemi, malgré de lourdes pertes, reflétant ainsi les plus hautes traditions de l’armée française".
 
Mais le dernier régiment de tirailleur sera dissous à la fin de la Guerre d’Algérie, en 1962, jusqu’à ce jour du 1er mai 1994 où François Léotard se voit proposé de rebaptiser le 170 ème régiment d’infanterie d’Epinal, en 1er régiment de tirailleurs. On remettait l’honneur du régiment à sa place, avec ses traditions et même son folklore particulier. Sa nouba (sa musique), ses tenues nord-africaines, et même son fameux bélier fétiche. L’honneur, mais pas la pleine reconnaissance pour autant. Les pensions de ces tirailleurs ne seront jamais mises au niveau des combattants français : "Selon des enquêtes établies menées en France, ces pensions ne représentent « dans le meilleur des cas que 30% de la somme versée à leurs anciens collègues français ». Ainsi, quand un Français reçoit environ 690 euros par mois pour une pension d’invalidité, un Sénégalais perçoit environ 230 euros, un Camerounais 104, un Marocain ou un Tunisien 61 euros ", précise-t-on à titre d’exemple il n’y a pas si longtemps " En 2006 encore, une sénatrice, Mme Alima Boumédiene-Thiery, était obligée de rappeler les faits à ses collègues. Rappelant par la même occasion que là où le gouvernement proposait 130 millions d’euros, là où il faudrait 1,83 milliard d’euros...
 
En 2006, justement, un film de Rachid Bouchareb, "Indigènes" sort, que Jacques Chirac voit avec une certaine émotion, parait-il. Le même jour, le 27 septembre 2006, le gouvernement Dominique de Villepin annonce la régulisation des 80 000 anciens combattants de l’Empire français, mais sans évoquer le délicat problème des arriérés à verser (il y en a pour 40 ans !). L’auteur du film avait mis l’accent sur cette régularisation "ils sont morts par milliers pour la France. Et de surcroît, leur pension n’est pas versée avec égalité avec les autres tirailleurs français. A l’époque, un tirailleur maghrébin percevait la moitié de la pension de celui français. Jusqu’à maintenant, ces tirailleurs n’ont pas d’indemnisation décente. Cela nécessite 12 milliards de francs pour indemniser tous les tirailleurs et les survivants. Il s’agit d’honorer et reconnaître leur mémoire et leur rendre justice dans les livres d’histoire. Et aussi réclamer l’alignement des pensions gelées depuis 1953". 
 
 
Lundi, on enterre Philippe Séguin, né le 21 avril 1943 : c’était le fils de l’aspirant Robert Séguin, tirailleur tunisien mort à 22 ans, le 7 septembre 1944, au col de Ferrière, à l’entrée de Glainans, près de Clerval (dans le Doubs). Agé de six ans, un 11 novembre, à Tunis, (ou sa mère reste jusqu’en 1956), Phillppe Seguin sera décoré à la place de son père de la croix de guerre et de la médaille militaire. A sa mort, il était âgé de 16 mois. Expérience, ô combien traumatisante s’il en est, on suppose. Un père qui n’aura jamais eu la légion d’honneur : quand on l’a proposée à son fils, en 2002, il l’a refusée, jugeant son père davantage digne de la recevoir ! Fils de tirailleur ayant donné sa vie pour que le pays vive libre, ça vous marque un homme, semble-t-il. A vie. Il était réputé bougon, et avait certainement des excuses à l’être en pensant à ce père qu’il n’a pas pu connaître.
 
L’une des dernières lettres de son père disait "Adieu mon fils, sois un homme loyal, honnête et courageux". On peut dire aujourd’hui que les tirailleurs tunisiens, ces "Indigènes" en plus d’avoir défendu vaillamment le pays, ont fait... de bons enfants de la république. Rarement homme d’état n’aura été autant salué. C’était évidemment lui qui avait proposé de remettre sur pieds en 1994 le régiment de tirailleurs, dans sa bonne ville d’Epinal. Il s’était pourtant opposé à la réhabilitation des mutins de 1917. Qui n’avaient pas pour autant manqué de courage, contrairement à ce qui a pu être parfois dit à leur égard, comme n’en n’ont jamais manqué les "indigènes" pour servir le pays. Devenu leur pays. Une République se nourrit aussi du sang des autres, on aurait tendance à l’oublier en ce moment...
 
 
 (1) " Jusqu’à la fin de la Grande guerre, il y a confusion sur toutes les photos avec les Algériens, il faut donc tout passer en revue à la loupe pour identifier les troupes selon leurs insignes. Ces difficultés sont issues de raisons de politique coloniales que nous avons évoquée par ailleurs.
Mais il y a une autre raison à cette difficulté, plus curieuse : on a beaucoup valorisé la geste guerrière des marocains, plus pittoresque, les tunisiens correspondaient moins à des archétypes coloniaux, ils correspondaient moins aux stéréotypes coloniaux qu’affectionnaient les photographes de l’époque. Ils n’étaient tout simplement pas assez « exotiques » pour l’œil du propagandiste de l’époque ; on touche là à l’autre raison de l’oubli des soldats tunisiens dans les documents de l’histoire militaire récente ; ils ont tout simplement payé le prix de leurs qualités : efficaces, nets, disciplinés. "
 
 
(2) petit tour d’horizon historique de la question, habilement concocté sur un site :
 
-"1885 : le tournant colonial de la République, Jules Ferry contre Georges Clémenceau et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale", introduction de Gilles Manceron, La Découverte / Poche, 2007, 166 p., 7 €
-"La fracture coloniale, la société française au prisme de l’héritage colonial", dir. Pascal Blanchard, Nicolas Bancel & Sandrine Lemaire, La Découverte, 2006, 315 p., 12 €
-"La France contre l’Afrique, Retour au Cameroun, Mongo Beti", La Découverte, 2006, 217 p., 9,50 €
-"Génocides tropicaux, catastrophes naturelles et famines coloniales aux origines du sous-développement", Mike Davis, La Découverte, 2006, 479 p., 14 €
-"Culture post-coloniale 1961-2006. Traces et mémoires coloniales en France", Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, 2006, Autrement, 288 p., 19 €
-"Atlas des esclavages, traites, sociétés coloniales, abolitions de l’Antiquité à nos jours", Marcel Dorigny et Bernard Gainot, Autrement, 2006, 80 p., 15 €
-"Les trois exils juifs d’Algérie", Benjamin Stora, Stock, 2006, 233 p., 19 €
-"Alsace brune, les extrêmes droites alsaciennes d’hier et d’aujourd’hui", Editions No Pasaran, 2006, 163 p., 10 €
-"Quand l’Etat se mêle de l’histoire", René Rémond, Stock, 2006, 107 p., 12 €
-"Rouler plus vite laver moins blanc, modernisation de la France et décolonisation au tournant des années 60", Kristin Ross, Flammarion, 2006, 296 p., 20 €
-"L’invention de la tradition", dir. Eric Hobsbawm et Terence Ranger, Editions Amsterdam, 2006, 370 p., 21 €
 

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par morice samedi 9 janvier 2010 - 149 réactions
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  • Par snoopy86 (xxx.xxx.xxx.112) 9 janvier 2010 13:10
    snoopy86

    Et oui Morice, il y avait beaucoup de pieds-noirs dont le père de Philippe Seguin

    Parmi ces infâmes colonialistes prés de 200.000 soit environ le quart de la population mâle, la quasi-totalité des hommes en âge de se battre, se sont engagés et on constitué l’encadrement des troupes "indigènes"

    Et comme dans les troupes d’Afrique la tradition veut que les chefs marchent devant, le taux de pertes chez les pieds-noirs a été le double ( 7 à 8%) du reste de l’armée française libre, le double des indigènes...

    Ils sont prés de 15000 à y avoir laissé leur peau ....

    Refuserez vous de rendre hommage aux colons mortd pour la France ?

  • Par Cosmic Dancer (xxx.xxx.xxx.149) 9 janvier 2010 13:32
    Cosmic Dancer

    Salut Snoopy (et meilleurs voeux)

    Merci pour ces précisions et pour cette question qu’il importe de poser à Morice. Lequel ne va pas sans doute pas tarder à prétendre que l’ensemble de ces hommes étaient de confession musulmane, puisque tel est le propos lorsque ces bataillons sont évoqués, et que par ailleurs, au mépris de toute autre considération, c’est ainsi que la République a largement considéré ces troupes (mosquée de Paris).
    Car selon Morice et sa doxa, il n’y a ni n’eut de Maghrébins ou d’Arabes Juifs, chrétiens, païens.
    Honneur à ces hommes, quoi qu’il en soit, loin de la récupération idéologique qu’ils ne méritent pas.

  • Par Fergus (xxx.xxx.xxx.103) 9 janvier 2010 11:37
    Fergus

    Bel article et bel hommage à ces "Indigènes", Morice.

    A noter qu’il y avait parmi ces "Tirailleurs sénégalais" qui ont, jusque dans les années 50, servi de modèle à la publicité Banania, non seulement des Algériens, mais aussi des... Soudanais dont certains sont enterrés au Tata de Chasselay, un cimetière traditionnel africain qui trouve ses racines dans les évenements des 16 et 17 juin 1940 que j’ai décrits dans mon récent article "Les héros musulmans de Chasselay".

    Bonne journée.

  • Par snoopy86 (xxx.xxx.xxx.112) 9 janvier 2010 14:36
    snoopy86

    Si tu ne voulais pas occulter certains aspects de l’histoire,
    Si tu ne pratiquais pas en permanence des amalgames à la mords-moi-le-noeud
    Si tu n’avais pas qualifié les traîtres de politiciens intègres
    Si tu n’essayais pas aujourd’hui de récupérer la mémoire de ceux qui n’étaient pas de ton camp

    Sans doute ne viendrais-je pas sur tes fils car tu n’as aucun talent ....

    Mes tes méthodes sont tellement à gerber ....

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