Le week-end des 4 et 5 avril 2009, de violents incidents ont opposé à Bastia (Haute-Corse) des manifestants souvent très jeunes aux forces de l’ordre. Nationalisme corse... ou bien problématique plus large, en rapport avec les inégalités sociales et la baisse du niveau scolaire ?
L’intérêt général dans une république nécessite non seulement de réduire les inégalités sociales, mais encore de préserver l’accès de tous à une culture commune. Dans une telle perspective, l’école a essentiellement deux missions : l’insertion professionnelle, qui suppose l’égalité des chances ; et la formation d’un citoyen suffisamment instruit pour comprendre le monde dans lequel il vit.
Cependant, le système éducatif se borne encore trop souvent à reproduire les inégalités sociales. Le sociologue Jean-Pierre Noreck l’assimile à une « gare de triage » dans laquelle la réussite reste tributaire de la catégorie socioprofessionnelle des parents. Le linguiste Alain Bentolila souligne combien la trop fameuse fracture sociale se double en outre d’une véritable fracture linguistique :
« […] aujourd’hui, un certain nombre de citoyens sont moins capables que les autres d’exprimer leurs pensées avec justesse : 10 % des enfants qui entrent au cours préparatoire disposent de moins de 500 mots, au lieu de 1200 en moyenne pour les autres. Cela a deux conséquences. La première est que leur pouvoir sur le monde s’en trouve limité. La seconde, c’est que cela les enferme dans un ghetto et favorise un communautarisme croissant. Il existe en France une véritable inégalité linguistique, qui se traduit par une grave inégalité sociale.
[…] Les mots sont des armes intellectuelles. Celui qui a des difficultés à conceptualiser et à argumenter sera perméable aux dogmes et aux discours sectaires qui foisonnent, souvent sous une forme linguistique impeccable ; il ne fera pas la différence entre la vérité légitime et la vérité usurpée, exercera difficilement sa libre parole et son libre arbitre. » (Entretien à L’Express du 17 octobre 2002.)
Sans doute n’a-t-on pas pris la mesure d’une telle fracture, qu’André Moreau, le narrateur de mes Dernières nouvelles du front*, préfère qualifier de « culturelle ».
D’abord, elle contribue à entretenir le cercle vicieux de la reproduction des inégalités sociales. Un déficit de vocabulaire, par exemple, nuit à l’insertion professionnelle, interdit l’obtention des emplois les plus qualifiés, et peut condamner un salarié à la précarité. Ensuite, elle risque d’amplifier la dissolution du lien social en creusant l’écart entre ceux qui possèdent les mots et ceux qui ne les possèdent pas. En effet, alors que les premiers peuvent profiter pleinement des manifestations culturelles, les seconds s’en trouvent exclus. Pour aller au théâtre par exemple, il faut disposer du vocabulaire qui permet de comprendre et d’apprécier le spectacle. En d’autres termes, il ne suffit pas qu’il y ait de la lumière, encore faut-il des yeux pour la voir. Certains phénomènes de violences urbaines (incivilités, dégradations de biens publics, etc.) pourraient de plus s’expliquer par un passage des mots aux maux. Enfin, elle comporte un risque pour la démocratie elle-même. Lorsqu’on ne possède pas les repères indispensables à l’exercice de la citoyenneté, on peine à prendre part à la vie de la Cité. Comment lire la presse, suivre une campagne électorale et participer à un scrutin si on en ignore les enjeux ? L’écueil ultime étant de voir des électeurs se laisser séduire par un discours démagogique, populiste ou xénophobe.
Lorsque la fracture tant sociale que culturelle perdure et s’accroît, c’est au bout du compte la res publica (la chose de tous) elle-même qui ne se trouve plus assurée. C’est du reste une erreur de diagnostic majeure que de croire qu’elle ne se rencontre qu’en banlieue parisienne, comme le suggère par exemple le film La Journée de la jupe (oeuvre au demeurant salutaire). Les inégalités scolaires, ainsi que la fracture culturelle qui en découle et ses conséquences, se retrouvent en réalité un peu partout.
Aussi est-ce sans doute bien plus à l’aune d’une telle grille de lecture qu’à celle du nationalisme corse qu’il faut regarder les incidents survenus à Bastia le week-end des 4 et 5 avril 2009, lors de manifestations consécutives à la condamnation d’Yvan Colonna. Le profil de l’émeutier qui y affrontait les forces de l’ordre ? Très jeune, ne maîtrisant pas plus de 500 mots, encore scolarisé mais en situation d’échec, sans conscience politique mais facile à embrigader, ignorant probablement ce qu’est la « présomption d’innocence », et n’ayant trouvé que ce moyen-là afin d’en « découdre ». Pour le dire autrement, l’énergumène qui balance un projectile sur un CRS en Corse n’est que le pendant de la racaille du « 9-3 » qui fait la même chose à Clichy-sous-Bois ; et il n’a pas plus de respect pour la famille Erignac que pour la famille Colonna, qui n’a eu de cesse d’appeler au calme après le verdict. Michèle Alliot-Marie, le ministre de l’Intérieur, a pu dès lors relever :
« Quand on envoie une fusée dans l’appartement du maire de Bastia [Emile Zuccarelli], quand on s’en prend à des immeubles publics, c’est non seulement de la bêtise, mais c’est également une marque d’impuissance, l’impuissance de savoir exprimer avec des mots ou avec un raisonnement logique ses idées. »
Certes ; encore faut-il en tirer toutes les conclusions. Il existe une institution, en France, dont le rôle est précisément d’apprendre aux élèves dont elle a la charge à s’« exprimer avec des mots » et en étant capable d’un « raisonnement logique ». C’est l’Education nationale. Or, les auteurs des violences en question sont bien scolarisés dans des collèges ou des lycées de l’île. Ce sont donc les enseignants, les chefs d’établissements et les responsables académiques eux-mêmes qu’il conviendrait d’interroger. Comment imaginer que des jeunes capables de lancer un cocktail-molotov sur un homme en uniforme et d’écrire « Erignac = salope » ou « les Français dans les fours » puissent passer inaperçus ? Ils doivent bien poser des problèmes de discipline et de comportement dans leurs classes, tout au moins se faire remarquer... Rien n’est remonté jusqu’au recteur de l’académie, lui-même nommé dans ce conseil des ministres où siège Mme Alliot-Marie, et accessoirement M. Darcos ? Vraiment, la chaîne institutionnelle n’a rien vu venir ? Et le système éducatif a-t-il bien assuré sa mission ?
Voilà des années que Jean-Paul Brighelli, par exemple, alerte l’opinion sur le fait qu’une école qui n’instruit plus entretient une barbarie récupérable par tous les extrémismes**.
Quant à André Moreau, qui dresse un constat similaire, il finit par conclure :
« Quand un journaliste se faisait passer à tabac*** sur le lieu d’un reportage, les belles âmes pouvaient toujours signer un appel indigné au nom du “respect de la liberté de la presse”. Mais quel écho pouvait donc avoir un tel appel de l’autre côté de la fracture culturelle, sur des gens auxquels on avait jugé inutile d’enseigner non seulement la liberté de la presse, mais encore le droit à l’information et la démocratie, sur des barbares auxquels on n’apprenait plus à parler la langue commune ? Le professeur qui avait renoncé à faire ce travail avait sa part de responsabilité dans le désastre, tout comme le chef d’établissement qui lui avait conseillé de “ne pas aller trop loin dans le raisonnement”, ou l’inspecteur qui l’avait sommé de valoriser une médiocrité qui ne pouvait qu’aboutir à la barbarie. » (Dernières nouvelles du front, p. 208.)
« La bêtise » ? « L’impuissance de savoir exprimer avec des mots ou avec un raisonnement logique ses idées » ? Certainement. Il ne reste plus au ministère de l’Intérieur qu’à demander des comptes au ministère de l’Education nationale, qui a bien quelques responsabilités dans le désastre.
* L’Harmattan, 2008.
** En particulier dans Une école sous influence, Jean-Claude Gawsewitch, 2006.
*** A Bastia, c’est le journaliste Enrico Porsia (amnistia.net) qui s’est fait agressé par des émeutiers qu’il décrit en ces termes : « [...] Ils sont lycéens, collégiens. Ils ont 13, 14, 17 ans. Ils sont fièrement habillés en chemise noire, nouveau signe distinctif des nationalistes. Ils n’ont aucune conscience politique, ils ne savent même pas pourquoi ils manifestent… contre le système colonial français. » (Témoignage en ligne sur backchich.info.)