Comment d'un groupuscule fasciste, le FN a su devenir un parti en empruntant (en les détournant) de grandes idées de gauche. Et comment la dénonciation de son fascisme ne suffit plus.
Résumer vote frontiste et racisme va dans l’impasse. En effet, les populismes d’Europe du Nord, bien en avance sur nous dans le temps, nous en apprennent pour la suite.
Entre la présidentielle de 1974, où le FN est présent pour la première fois à une élection (0,75% des suffrages) et 2012, le parti est passé d’un obscur groupuscule fasciste désorganisé, à un ensemble doué d’un programme cohérent, mais toujours aussi intolérant. 1984 marque un tournant, le premier : Le Pen, père, fait 11% aux élections européennes. 1986, second tournant, encore plus décisif : la gauche au pouvoir introduit une part de proportionnelle aux législatives et, par voie de triangulaires, la droite perd des sièges : les élus frontistes gagnent l’Assemblée nationale, souhait de Mitterand. La stagnation s’ensuit, avec des taux aux alentours de 15%. Juste une péripétie, au fond sans importance : la création du MNR par Mégret, en 1999, qui voulait tenter une alliance avec la droite classique. Puis l’échec qu’on connaît. 21 avril 2002 : le FN fait sensation. Son programme de base, alliant maîtrise de la peur et dénonciation de l’Islam, bien rodée maintenant, fonctionne. Mais le parti ne se renouvelle pas en 2007. Ses thèses basiques, incarnées par un seul homme, son leader, quoique indispensables, doivent être revues. Et c’est là que l’arrivée de Marine Le Pen et son inspiration des populismes nordiques vont porter ses fruits.
Elle met en route ce que Reynié nomme un « populisme patrimonial », au sens où elle prétend défendre le patrimoine matériel et culturel des Français (comprendre, pouvoir d’achat et identité nationale). Son père n’avait jamais eu un seul regard sur cette notion pouvoir d’achat. En cela, le FN opère une rupture. Pour la première fois, le FN défend l’Etat Providence (que JM. Le Pen haïssait profondément) et personne ne le remarque. Il martèle des termes socialistes, communistes aussi, tout en recyclant ses vieilles thèses xénophobes, mais en les recolorant.
Car le danger de l’immigration (de l’Islam, donc), c’est aussi un danger pour la démocratie. Incroyable retournement de valeurs dans le discours frontiste : on en vient, par un étrange mouvement, à défendre les valeurs libérales (laïcité, égalité, et même liberté de la presse). L’étranger n’est plus dangereux en soi (comme sous le règne de Le Pen Père), il n’est en fait qu’un danger pour ce que la démocratie défend : les valeurs républicaines. Et ça, ça transcende les classes électorales.
Ce populisme venu des pays Scandinaves attire ouvriers, classes moyennes, artisans et petits patrons. Car toutes ces classes ont en commun la protection de leur patrimoine et l’insécurité de le perdre (sans forcément le définir par l’idée de propriété privée, que le FN adore sans le dire).
Comment on est-on arrivé là ?
D’abord, les militants FN n’ont jamais abandonné la technique du porte-à-porte, laissant l’illusion de proximité d’avec les gens, alors que les grands partis ne parlent que de loin, par des médias qualifiés de vendus. La dénonciation des élites va de pair. Mais si elle n’est guère nouvelle, elle a pu se nourrir spécifiquement de l’épopée Sarkozy et de l’affaire DSK. La critique de la modernisation n’a jamais été aussi forte et productive : sans en appeler à un retour systématique à des traditions perdues (quoique), il est un fait bien connu en psychosociologie : le mythe d’un destin solide et commun sur lequel s’appuyer crée une impression d’homogénéité groupale ; et la fuite en avant de la modernité ne remplit pas ce contrat. Or, l’homogénéité est souvent lue comme vectrice de lien social. Notons aussi, que depuis 20 ans, la gauche a tendu sa perche militante vers de nombreux sous-groupes très défavorisés (et c’est à tout à son honneur) : tels les SDF, les homos…Les ouvriers se sont sentis exclus de ce mouvement de fraternisation avec ces classes. Le FN récupère. Sans compter la classe moyenne. Avec les très pauvres, c’est la seconde priorité de la gauche française. Les ouvriers se sont sentis déclassés. En témoigne l’incroyable votre frontiste du Nord-Est de la France, où le vote communiste a longtemps fait office de religion. (je viens de cette région et y habite encore). Enfin, culturellement et socialement, le FN fustige toutes ces avancées (écologie, antiracisme, féminisme) qui deviennent le centre d’intérêt de la gauche mais qui, au fond, ne retient guère l’intérêt des ouvriers. Evidemment, la lutte pour la reconnaissance des minorités est indispensable, mais la gauche « branchée » y a perdu des électeurs. Enfin, dernière force, le FN se présente comme une victime, avec toute la compassion qui va aux victimes. (complot médiatico-politique). Le discours se base lui aussi sur la victimisation constante (que JM Le Pen n’employait que peu).
Non, le FN n’est pas un parti de gauche. Oui, il a emprunté à la gauche certaine de ses idées, et cela paye. Les idées ont été repeintes au vernis xénophobe. Car si l’immigration reste le fer de lance de ce parti, Marine Le Pen a su l’utiliser d’une manière différente de celle de son père ; non comme une fin en soi, mais comme un levier vers l’accès au pouvoir. Comme c’est déjà le cas en Europe du Nord. Plutôt que de s’attaquer au racisme de ce parti, pourquoi ne pas commencer par démonter son programme point par point, comme on le ferait pour un parti classique. A répéter partout que le FN est facho, on assure le minimum syndical, mais l’idée de fascisme fait moins peur, comme en témoigne les divers enquêtes d’opinion en Europe.

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
Oui mais ça, ça existe aujourd’hui... avec l’Education Nationale...
05/05 00:23 - lulupipistrelleil avait quel age lepen dans les annees 30 ?
04/05 16:34 - non667A part ça, j’aime bien aussi les Pixies.
03/05 23:10 - xxxxx@ latortue [excusez-moi au sujet de la charia ; j’ai repris là le message d’un (...)
03/05 23:04 - xxxxx@non667 « par dépit j’ai voté fn en 86 pour ce parti »inconnu " pour moi et négligé par (...)
03/05 22:15 - Christian Labruneà surf vous avez appris à lire par la méthode globale ? Faudrait quand-même qu’on (...)
03/05 17:39 - non667
La démocratie à la grecque et le droit à l’information
Un outil pour aider les jeunes à gérer leur vie privée sur les réseaux sociaux
L’Agora reçoit Alain Minc !
Journée mondiale de la liberté de la presse : quel bilan en Europe ?
L’étoile du nord : un théâtre dédié aux auteurs contemporains Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.
Site hébergé par la Fondation Agoravox
Mentions légales Charte de modération