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Galliano : créateurs, vendeurs et consommateurs de transgression

Essayons de causer incorrectement. J’ai d’autres chats à fouetter, mais je pense toutefois que l’affaire Galliano vaut son pesant de cacahuètes. Ne serait-ce qu’à cause de l’emballement des médias, des plus officiels et opinion-makers aux plus diffus (ou confus) du monde de la toile. Les platitudes et autres âneries ne circulant pas là où l’on pense. D’abord la contradiction principale : un créateur qui a passé sa vie artistique à sublimer la différence, tantouse déclarée et fière de l’être, se voit accusé de propos racistes. La première réaction de tout un chacun, à commencer par les doloristes bien pensants (existant dans tous les partis politiques, tous les courants de pensée, toutes les cultures et toutes les religions) se réfère au classique « se croit-il au dessus des lois » ? Et c’est une interrogation recevable. Cependant, le créateur fou (c’est comme la double négation, une faute de grammaire et une redondance) ne se situe pas au dessus de quoi que ce soit : il est tout simplement ailleurs. Dans un monde fantasmatique, entre ses taffetas et ses rêves, ces rubans et se phantasmes, ses crochets et ses délires. Loin de ses dentelles et des feux de la rampe, assis à la terrasse d’un troquet fréquenté par le commun des mortels, bourré et camé, non seulement le modiste est toujours ailleurs, mais de surplus il croit que cet ailleurs est la réalité. Il est irresponsable par nature, comme d’autres le sont par fonction. En s’asseyant sur ce troquet, il est déjà déchu. Déchu de sa place, de sa fonction, de sa folie créatrice, de son environnement artificiel, environnement qui le paie pour dire et pour faire tout et n’importe quoi, à condition qu’il soit provoquant. 

Par contre, ceux qui le paient pour vivre et produire dans la folie sont, personne ne doute là dessus, des commerçants redoutables, spécialisés dans la vente du superflu, à l’aide de millions de dollars investis sur des « images ». Images contrôlées et incandescentes à la fois, images nues ou en processus de l’être, images bourrées de sous entendus offrant lolitas et stars bandantes, qui, s’ajoutant aux tresses de notre créateur, fabriquent l’image globale. 

En général tout ce beau monde est parqué dans des cages en or, contrôlé, protégé ; mais parfois, le spleen qui en découle, la solitude, une vie solidement ancrée à l’artifice et au paraitre, produisent ce qu’on appelle des frasques, dont Hollywood est habitué depuis des lustres et desquelles vit toute une presse spécialisée. Pris en faute d’école buissonnière (de ces prisons dorées), le créateur à qui on pardonne tout dès lors qu’il participe à l’image, est sévèrement sanctionné par le commerçant qui ne vend que ça. Lorsque le commerçant commet une faute similaire, portant sur une autre « race paresseuse », cela fait certes du bruit, mais il ne perd pas son job. Son job à lui n’étant pas de forger une image mais de la vendre. Il n’est pas contractuel, mais patron. Et si on se met à virer les patrons où allons-nous ?

Ces derniers temps, il y a une recrudescence des délits « éthiques » ou « moraux », qui portent sur le monde de la création. D’un écrivain génial qu’on a essayé de sortir des limbes de l’histoire (où il se portait ma foi très bien) à notre ministre de la culture qui a eu la malchance de verser sur ce (qu’aujourd’hui et ici) est considéré comme le pire des crimes, tout comme un cinéaste septuagénaire qui traîne cette casserole depuis plus de quarante ans et commise à l’époque folle des flower power, la liste est longue. Car il faut y ajouter, entre autres, la consommation de cocaïne et d’amphétamines, largement admise in (c’est-à-dire pendant le travail) et condamnée out (c’est-à-dire au contact du monde réel). Ils perdent leur latin nos créateurs et autres modèles. Ils ne savent plus à quel dieu se vouer. A celui de la représentation, de la création, permissif et halluciné ou à celui qui régit le monde de ceux qui les « consomment », les adulent, en font des images et des standards de beauté ou de réussite ? 

Il y a une hypocrisie sans limites de la part des vendeurs, associée à une surexploitation sans bornes de celle des exploitants, qui créent, peuplent et font vivre un monde irréel destiné à notre consommation. Une consommation qui nous permet d’acheter « Opium » sans risquer la prison, qui nous permet de nous doper et de maigrir en achetant des médicaments ayant pignon sur rue, qui nous permet de nous rincer l’œil et de fantasmer sur des modèles cocaïnés et squelettiques, qui nous vante un monde imaginaire, fait d’un ailleurs libertaire et insouciant de l’extrême que l’on ne peut toucher qu’en achetant ses produits dérivés.

Le monde que l’on condamne aujourd’hui, à travers quelques-uns de ses protagonistes, est notre monde. Un monde qui perverti tout et nous fait haïr ce que l’on désire. Un monde qui sacrifie au fantasme et à l’artifice, puis, pour avoir le sommeil léger, le condamne.

Allez Virenque, le sommet du Ventoux n’est plus si loin…

On réagira, et de nouveau la démarche est recevable, qu’on ne fait pas l’apologie de Hitler et des camps de concentration impunément. Mais dans un monde factice où les mots n’ont plus aucun sens, où l’artifice et la démesure restent les seules valeurs, il faudrait prendre ces paroles pour ce qu’elles sont : du délire délocalisé.

Par contre, deux remarques s’imposent : d’une part, Dior présentera bel et bien sa collection dont le moindre fil est l’œuvre de Galliano, tandis que ce dernier est privé de passerelle. D’autre part, ceux qui sont payés pour leurs discours et leurs actes profèrent des paroles autrement plus incendiaires, car elles concernent le présent, et ces derniers ne sont nullement sanctionnés. Comme si, sans jeux de mots, le modèle est banni, mais pas les copies, aussi fidèles soient-elles. 

 




par Michel Koutouzis (son site) vendredi 4 mars 2011 - 8 réactions
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