L’impact d’un agent pathogène, responsable d’une épidémie ou d’une pandémie, se mesure avec deux indices. La morbidité et la mortalité. La morbidité porte mal son nom. Elle indique simplement le pourcentage de personnes affectées par l’agent pathogène dans une population donnée. La mortalité peut être donnée en chiffres absolus ou relatifs à la morbidité. La mortalité est plus explicite. Elle indique le pourcentage de décès dans cette même population. Un agent peut être mortel (en relatif) sans pour autant décimer une population si sa morbidité est très faible. Cas d’école, la rage. Un autre agent peut être faiblement mortel en étant fortement morbide. C’est le cas de la grippe saisonnière qui tue quand même quelques milliers de personnes en France chaque année, essentiellement des personnes fragiles. Quant au virus de la grippe A H1N1, qu’on devrait rebaptiser grippe de 2009, on ne sait actuellement ni sa morbidité ni sa mortalité. Mais c’est la panique médiatique qui se dessine. Une panique toute relative, bien contrôlée. Les gens qui nous informent sont quand même responsables. Quant à l’OMS, elle a décidé de ne plus communiquer de chiffres. Ce qui est du bon sens. Car on ne peut évaluer les chiffres de morbidité et de mortalité en raison de biais statistiques et des difficultés à déceler la présence du virus. Les Etats ne sont pas équipés de la même manière. Et donc, ils ne peuvent établir des chiffres significatifs car la plupart des patients affectés ne sont pas à l’article de la mort, récupèrent rapidement, et donc échappent souvent aux mailles des statistiques de santé publique. Qui du reste, doivent disposer des technologies nécessaires pour diagnostiquer une affection grippale sur la base d’un prélèvement. Soit chez un patient affecté, soit chez un individu décédé après être passé par le système de santé habilité à déceler des symptômes grippaux. Autrement dit, les gens qui sont faiblement affectés passent au travers du système de santé. Les gens qui décèdent à l’insu du système ne sont pas détectés comme porteurs du virus. Si bien que les seules données concernent les patients pris par la patrouille sanitaire, détectés comme grippo-positifs par les labos, et dont le suivi permet de dire s’ils reviennent dans le circuit social ou alors finissent à la morgue.
On l’aura compris, les chiffres ne sont pas pertinents et c’est pour cette raison que l’OMS a décidé de ne plus communiquer les données pandémiques. Ce qui est tout à fait légitime. A noter que cette pandémie grippale est un précédent, non pas en tant que phénomène pathologique (grippe espagnole de 1918) mais en tant que pandémie faisant l’objet d’un suivi exceptionnel qui pour exemplaire qu’il soit, ne permet pas de suivre la propagation et l’incidence du virus. Lequel se répand plus vite qu’une grippe saisonnière, mais dont on ne sait pas l’impact. On ne comprend pas trop pourquoi l’OMS ne livre pas une information importante. Celle de l’état de santé des patients décédés du virus. Pour au moins calculer le taux de moralité sur des sujets valides. Peut-être que l’OMS ne veut pas donner ce type d’information. Ou alors qu’elle n’a pas les moyens de donner cette information vu qu’elle n’est pas préparée à gérer cette situation inédite. C’est bien possible.
Que dire de plus ? Les entreprises se préparent aussi à maintes sollicitudes pour leurs employés bichonnés avec des stocks de masques et de tamiflu. On savait l’entreprise citoyenne, la voilà maintenant sanitaire. L’entreprise aime s’occuper de ses employés. Enfin, disons qu’elle s’intéresse à eux quand elle a besoin d’eux. Mais quand les calculs comptables le décident, elle n’hésite pas à se séparer de ses employés. Rien de neuf sous le soleil. Marx savait déjà tout ça !
Que dire d’autre ? Le taux de mortalité de cette grippe pour des gens valides, adultes et enfants, pourrait être relativement faible. Au tarif d’un cas sur dix mille concernant une population affectée de 10 millions, cela ne représente que mille morts, soit cinq fois moins que les accidents de la route. Sans compter les invalides et les blessés. Pourtant, les gens sont prêts à prendre le volant sans inquiétude alors qu’ils seraient disposés à rester calfeutrés chez eux pendant un mois sous prétexte d’une invasion virale. Tout ceci laisse supposer quelque peur irrationnelle, classique en vérité, un peu comme la peur de l’avion, alors que c’est le transport le plus sûr, devant le rail et loin devant la route.
Que penser de tout ça ? Penser ? Si c’est pour raconter des brèves de comptoir, c’est inutile. Le virus de la grippe A de 2009 pourrait en fait faire des millions de victimes. Non pas sur le plan de la morbidité ou de la mortalité mais de la psycho-toxicité. Le virus de la peur se répand. Et comme l’on noté d’autres observateurs, l’inquiétude des dirigeants ne porte pas sur les morts mais le chiffre de la croissance qui pourrait en pâtir. Le système peut à la limite contrer la grippe par la vaccination. Mais il ne peut rien contre la propagation de la peur et de la psychose. Même en voulant contrôler les médias, le système ne pourrait rien faire, parce que le contrôle serait dès lors considéré comme suspect et la panique n’en serait que renforcée.
Evidemment, les gens qui se disent normaux, moraux et responsables verront dans les mesures de précaution une sage mesure. Et jugeront les intellectuels du soupçon comme des irresponsables. En la matière, nul n’est habilité à trancher. Tant que les faits ne se sont pas déroulés. Et même déroulés dans le meilleur ou le pire, cela n’enlèverait pas la légitimité à l’opinion de la précaution ou à l’opinion du soupçon dont je suis l’un des représentants. Il fut un temps où les choses étaient plus tranchées. Hermann Broch a livré des éclairages fulgurants sur la folie des masses, sur la base des acquisitions en irrationalité ou des pertes en rationalité. Quand un système parvient à un haut degré de connaissance, comme ce fut le cas de la théologie chrétienne au 16ème et 17ème siècle, ce système peut devenir obsessionnel et se transformer en psychose irrationnelle. Ce qui produisit la chasse aux sorcières et les bûchers qui s’en suivirent. La théologie chrétienne se voulait un dispositif rassurant, raisonné, ajusté pour assurer une sécurité psychique aux individus de l’Occident chrétien. La science a supplanté la théologie. La technologie s’est substituée à la religion. La sécurité scientifique a été réalisée dans le domaine sanitaire pendant un bon siècle. Nul ne peut contester les progrès dus à l’hygiène rationnelle et la médecine. Polio, variole, tuberculose, des victoires, symboliques, car l’allongement de la durée de vie est la marque de cette médecine triomphante. Mais en 2009, l’étrange virus nous place face à une drôle de guerre sanitaire. Et la toute puissance et bienveillance de la science se retourne en menace. Les gens ont peur, les élites paniquent, les médias sont duplices, hésitant entre l’exploitation de la peur et la déontologie du milieu. La lutte contre le virus H1N1 de 2009 pourrait bien être comparée, pour ce qui relève des mécanismes psychiques et cognitifs, à l’hystérie collective que fut la chasse aux sorcières il y a quelques siècles.

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