Une fois encore, la justice est montrée du doigt ou, plus exactement, un tribunal, celui de Lille, qui est cloué au pilori. Et encore plus précisément, un juge, dont certains médias donnent le nom et l’identité.
La presse, suivie par une partie bruyante du monde politique (à l’exception notoire de Rachida Dati) n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser une décision de justice jugée indigne, rétrograde, gravement attentatoire aux droits des femmes, favorisant l’intégrisme. On fait frissonner la France d’horreur : et si cette décision faisait jurisprudence ? Entendez, s’il existait des juges aussi dangereux que celui de Lille, et qu’il soit suivi par d’autres juges rendant le même genre de décisions ? Les associations féministes crient au secours. Mme Fadela Amara compare cette décision à une « fatwa lancée contre l’émancipation des femmes » (sic), et raille en prétendant publiquement qu’en en prenant connaissance, elle s’est crue pendant un moment à... Kandahar ! (sic !)
Ci-joint quelques extraits parus dans la presse (à ma connaissance non démentis) : « Il existe en France, au XXIe siècle, des juges pour considérer que la virginité (des femmes évidemment !) est une ’qualité essentielle’, on a vraiment peine à le croire", s’est exclamé le Collectif national pour le droit des femmes (CNDF) en fustigeant "les intégristes de tous poils". La Ligue des droits de l’homme juge la décision "discriminatoire" à l’égard des femmes, et le médiateur de la République Jean-Paul Delevoye la voit "contraire à l’esprit de la laïcité". Pour Femmes solidaires, Sabine Salmon juge que le jugement est d’autant plus "scandaleux" qu’on "voit de plus en plus de jeunes filles qui utilisent la reconstruction chirurgicale de l’hymen pour arriver vierges au mariage". Beaucoup craignent la mise en place d’une jurisprudence.
Or, il se trouve que j’exerce au tribunal de Lille depuis plus de vingt ans, et que j’ai eu à plaider des affaires devant la composition du tribunal qui a rendu la décision si vivement critiquée. Non, le tribunal en question n’est pas intégriste, et il a même excellente réputation, auprès des professionnels, étant composé de magistrats sérieux et compétents. Ceux et celles qui me liront pourront d’autant plus faire confiance à mon jugement que j’ai déjà engagé la responsabilité de magistrats quand ils avaient commis un excès de pouvoir, et ne suis donc pas stupidement béate d’admiration devant les juges, quand il n’y a pas lieu. Par ailleurs, je soutiens et participe au combat pour l’émancipation des femmes depuis… toujours ! bien avant que ce thème ne soit à la mode. Puisque je me suis présentée, je vais vous expliquer les raisons de mon courroux :
Reprenons depuis le début : que signifie tout ce tapage médiatique, de quoi s’agit-il précisément ?
Un homme, dont la presse prend soin de préciser qu’il est de confession musulmane épouse une femme de même confession, et lui indique que, pour lui, la virginité est une condition sine qua non pour qu’il l’épouse. Bien que cette jeune femme ne soit plus vierge, elle ne le lui dit pas, et lui ment donc sciemment sur ce point. Il l’épouse. Puis découvre qu’elle lui a menti ! Il présente une demande en annulation de son mariage devant le TGI de Lille faisant valoir que s’il avait su avant que sa future n’était pas vierge, il ne se serait pas marié. Il y a donc bien pour lui erreur sur les qualités essentielles de la personne. Que fait l’épouse ? S’oppose-t-elle à cette demande ? Non. Elle acquiesce. Le procureur de la République, dont le juge doit solliciter l’avis en cette matière s’en remet en conséquence, et de façon semble-t-il logique à l’appréciation du juge. Il semble évident que si, à ce stade de la procédure, l’épouse s’était plainte de pressions, le procureur aurait utilisé tous les moyens mis à sa disposition pour assurer sa protection, et ses réquisitions, c’est-à-dire l’avis émis auprès du tribunal, eût été tout autre. Comme la jeune femme, qui a un avocat, et ne se plaint de rien, fait savoir qu’elle acquiesce à la demande de son mari, le tribunal applique la loi et la jurisprudence de la Cour de cassation. Le mariage peut être annulé quand il y a vice du consentement, erreur de l’un des époux sur les qualités essentielles de l’autre. La loi ne définit pas ces qualités essentielles. Elle n’en dresse pas la liste. On peut en déduire que ce sont les qualités que les époux d’eux-mêmes se sont accordés avant le mariage à définir ensemble, d’un commun accord. La jurisprudence a retenu, à titre d’exemple simplement, comme « erreur sur les qualités essentielles de la personne », le fait d’avoir épousé sans le savoir un ancien criminel condamné ou un conjoint ayant caché sa maladie ou sa stérilité ou son impuissance. La jurisprudence exige que l’erreur soit objective et déterminante. Objective, c’est-à-dire que l’erreur ne doit pas provenir du plaignant, mais, (pour faire court), d’une tromperie de son conjoint. Déterminante, c’est-à-dire que si le plaignant avait été loyalement informé de la situation réelle, il n’aurait pas contracté mariage. Dans le cas de l’espèce, du fait que l’épouse a acquiescé devant le tribunal à la demande présentée par son époux, elle a signé là son aveu judiciaire. En d’autres termes, elle indique au tribunal qu’en effet elle a menti à son époux sur un aspect essentiel à ses yeux, qu’elle connaissait, et qu’elle accepte la demande en nullité. Le temps passe. La décision devient définitive. Elle est publiée dans le Dalloz (Maison d’édition française spécialisée dans le droit et l’actualité juridique). Un journaliste s’en empare. Un article sort dans la presse, puis deux, puis trois, vous connaissez la suite, c’est un raz de marée de protestations.
Car, la décision du tribunal a été dans l’intervalle complètement dénaturée. La presse gomme le fait que la mariée est d’accord pour voir annuler ce mariage qui repose sur un mensonge, considéré par les deux parties comme portant sur les qualités essentielles de la personne d’un des deux époux. Le message devient désormais le suivant : si la femme veut se marier, elle doit être vierge sinon le juge annulera ce mariage. Le plus grave réside dans le fait que sur la simple base d’articles de presse, écrits par des « journalistes » qui, pour la plupart n’ont aucune formation juridique, la décision de ce juge se trouve totalement discréditée aux yeux du grand public.
Cette affaire montre la confusion des genres qui existe entre les différents protagonistes. Chacun se mêlant, à l’aune de ses propres intérêts, de tous les sujets, à fortiori de ceux qu’il ne maîtrise pas, en oubliant les domaines de compétences respectives. Rappelons simplement que le juge est là pour appliquer la loi. Et, en la circonstance, c’est ce qu’il a fait. Il n’y a pas de définition légale, ou pour être plus précis, une liste « des qualités essentielles de la personne » auxquelles la loi fait allusion. Le juge a semble-t-il tiré légitimement la conclusion que, sur un aspect si privé, et précisément pour respecter les libertés individuelles, il convenait de s’en remettre aux intéressés eux-mêmes, c’est-à-dire à la volonté des époux. Eux connaissent le contrat qu’ils ont signé. Pourquoi dès lors vouloir s’immiscer dans un procès en tentant de victimiser l’épouse, alors que la principale intéressée, à savoir l’épouse, ne demande aucune aide de quiconque ? Parce que certaines jeunes filles se feraient recoudre leur hymen en catastrophe ? Et pourquoi acceptent-elles cela ? Sous la contrainte ? Rappelons tout de même qu’il existe, en France, des lois très protectrices des victimes. Encore faut-il qu’elles se plaignent. A défaut, elles sont perçues comme parfaitement consentantes. Cet élément essentiel tenant à la liberté des individus est totalement passé sous silence par la presse. Il est souhaitable que dans une démocratie, la presse puisse commenter les décisions de justice, et contribuer à éviter les excès de pouvoir de l’autorité judiciaire, s’ils ont lieu. Mais il est également nécessaire de tout mettre en œuvre pour éviter les dérapages de cette même presse. Celle-ci doit délivrer une information exacte, précise, même si elle moins croustillante. Cela passe par une excellente formation des journalistes, et le respect d’une charte déontologique de leur profession, qui doit être publiée. Certains crieront à l’atteinte de la liberté de la presse. Ils se tromperont. La liberté de la presse n’est pas la liberté de l’ignorance et de la stupidité. Dans le cas de l’espèce, à la base il y a un malentendu créé par une information journalistique parcellaire et partiale, confondant allégrement morale et droit. Il peut être moralement choquant qu’un mariage puisse être annulé parce que la mariée n’est pas vierge, même si la virginité est pour les deux époux un fondement primordial de leur mariage. Tout comme il est moralement choquant qu’un criminel soit remis en liberté parce qu’il y a un vice dans la procédure. Mais le juge est là pour appliquer la loi, rien que la loi, toute la loi, indépendamment de la morale. Et si la loi n’est pas bonne, ce n’est pas vers le juge qu’il faut se tourner, mais vers le Parlement. Puisque c’est le Parlement qui vote les lois.
Il existe en France, au XXIe siècle, des juges pour appliquer le droit. Existe-t-il en France, au XXIe siècle, une presse, une classe politique et des associations pour présenter leurs plus plates excuses à une femme, outrageusement prise à parti, pour avoir correctement effectué son travail ?
Jacqueline LEDUC NOVI.
Avocate au barreau de Lille

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