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Heroes

Selon les Échos, le gouvernement souhaite supprimer 17 000 postes dans l’Education nationale l’an prochain, et non 10 000, comme l’a indiqué la semaine dernière le ministre Xavier Darcos...

 

Hier, j’ai eu la chance de passer deux belles heures avec un prof qui enseigne dans une école primaire. Je ne vais pas le citer nommément (son prénom - François - est modifié), ni le localiser précisément, pour qu’il n’ait aucune difficulté à cause de moi. Disons simplement qu’il a la cinquantaine et vingt ans d’ancienneté dans une même zone ; surtout, il ne travaille pas dans un quartier a priori défavorisé. Pourtant, ce qu’il m’a expliqué sur l’évolution de son métier et, surtout, sur les modifications profondes de la population - de la société - est alarmant.

François, au cours de ces dix dernières années, a vu ses collègues, ses élèves et leurs parents devenir totalement "différents". "Changer" comme dirait l’autre.

Quand il a commencé par là, j’ai tout d’abord bêtement cru qu’il voulait me parler, sans oser l’exprimer directement et brutalement, des problèmes spécifiques que poserait l’augmentation du nombre d’enfants d’origine étrangère. "Tu veux dire qu’il y a trop d’étrangers dans l’école ?" ai-je alors osé, sur la pointe des pieds, me surprenant moi-même des mots qui venaient de se bousculer maladroitement dans ma bouche. Il m’a souri. Un peu tristement. Désolé que j’ai pu dire ça. J’étais complètement à côté de la plaque.

Non, François me parlait simplement d’une modification sociale de fond. Il voulait m’expliquer l’aggravation de la situation de "tous" les enfants, toutes origines confondues et surtout tous milieux sociaux mêlés. François voulait me faire toucher du doigt un climat général détérioré qui, dans son école, ne provenait absolument pas de problèmes d’origine, de langue ou d’ "identité nationale" ! Nous n’avons d’ailleurs "jamais utilisé" ces mots dans notre conversation... Non, ce dont François me parlait déjà, là, d’entrée, c’est d’une crise globale et massive qui atteint de plein fouet tous les "acteurs" du "système" (quel vocabulaire de merde...) : parents, élèves et profs.

En gros, de plus en plus de mômes arrivent à l’école totalement "largués". Parce qu’ils sont comme "abandonnés" par des parents qui vont eux-mêmes très mal, trop mal. Ce sont donc les profs - qui, souvent, ne vont pas mieux du tout - qui doivent sortir ces mômes de la flotte, comme ils le peuvent...

Les profs justement.

François l’a vu venir l’élection présidentielle...

Lui, pour le coup, il l’a anticipée.

La parole de ses collègues, en salle des profs, s’était libérée - décomplexée ! - depuis de longs mois. Le boulot est si dur, l’afflux de problèmes si quotidien, le stress si présent, que nombre de ces profs ont été intéressés puis séduits par les discours de Nicolas Sarkozy. Autorité, mérite, efficacité, professionnalisme... La mayonnaise a pris chez certains.

Là, il faut être bien calé dans sa petite chaise et rengainer ses certitudes pour entendre et respecter la sévérité de François sur la gestion par la gauche des socialistes de l’Éducation. C’est bien simple, avec ses termes comptés - jamais une virgule de trop - et son phrasé précis, François n’a utilisé que deux mots dans toute la conversation pour qualifier la façon dont les gouvernements socialistes ont traîté du problème de l’Éducation, lorsqu’ils étaient aux affaires : une "attitude suicidaire". François a tout de même voté Royal (il ne m’a jamais parlé de Bayrou) mais il l’a fait par habitude et en ayant deviné que la défaite était au bout.

Mais laissons la politique. Le plus intéressant est venu lorsque François en est arrivé à me raconter ce qu’il voit de plus flagrant et de plus grave. Ce qu’il nomme "le sentiment de culpabilité" des collègues, qui n’y "arrivent plus" ; parce qu’ils ont le sentiment de ne "pas faire assez" pour les enfants. Et qui du coup perdent pied, petit à petit. De plus en plus stressés. De plus en plus coupables, ils fuient l’école à la sortie, dès 16 h 30 ; "la tête rentrée dans leurs épaules" - il mime le geste et l’attitude -, et rentrent bien vite chez eux. Le lendemain, ils reviennent, souvent en retard, se sentant encore plus coupables...

Bien sûr, avec des bouts de ficelles, de la bonne volonté et du courage, il y a toujours des héros (ce mot-là est de moi, il ne parlerait jamais comme ça de lui, de ses collègues et de son travail, François...) qui parviennent à tirer des gamins de 10 ans du gouffre qui est déjà bien ouvert sous leurs petits petons. Comme François... Pour à peine deux Smic par mois (avec vingt ans d’ancienneté, c’est moi qui le rappelle...). 2 000 euros qu’il parvient à atteindre difficilement, mais parce qu’en plus des heures de cours, il surveille la cantine - donc il ne prend pas de pause le midi... Mais, il ne se plaint pas. Il vit bien. Il va bien.

Il faut surtout l’entendre en parler de ces/ses mômes, François.

Voir ses yeux pétiller et irradier toute la terrasse du café, à Montparnasse, lorsqu’il évoque modestement son sentiment d’avoir réussi à leur expliquer un tout petit truc. Rien. Un machin modeste. Juste à la fin d’un film qu’il leur a projeté la veille. Ils ont compris. Il est heureux.

L’écouter s’inquiéter pour l’un d’entre eux qui va plus mal ou juste moins bien que d’autres.

Lire simplement l’humanité qui tient presque toute entière au fond de ses yeux fatigués. Et dans son sourire aussi...

Le regarder refaire le geste qu’il a dû accomplir, quelques semaines plus tôt, quand un gamin s’est trouvé mal dans la classe. Là, au café, devant moi, François ne me raconte pas l’histoire banale d’un malaise. Il revit complètement la scène. Il l’a vu tout d’un coup, ou il l’a senti peut-être, qui tombait de sa chaise, le gamin. Il a réussi tout doucement à amortir sa chute pour l’empêcher de se fracasser la tête sur le sol.

Là, au café, François, sa tête penchée, en face de moi, vient d’ouvrir grand ses deux bras et d’embrasser le vide ; certainement très exactement comme il les a ouverts puis refermés ce jour-là, pour protéger l’enfant... Il accompagne toujours la chute. Il le serre fort. Il allonge l’enfant. Il le rassure. Il prévient.

Tout va bien se passer.

Ils ont quand même de la chance ces/nos mômes d’avoir des gars pareils pour leur tendre les bras et les rattraper. Juste avant qu’ils ne tombent.

Selon les Échos, le gouvernement souhaite supprimer 17 000 postes dans l’Education nationale l’an prochain, et non 10 000 comme l’a indiqué la semaine dernière le ministre Xavier Darcos...

par Guy Birenbaum (son site) jeudi 5 juillet 2007 - 45 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Olivier Bonnet (xxx.xxx.xxx.91) 6 juillet 2007 06:20
    Olivier Bonnet

    "Oui,il faut réformer à la hache en supprimant des postes de fonctionnaires,en obligeant un travail obligatoire de 35h par semaine et en supprimant une partie de vacances"

    Vous ne connaissez rien au métier de prof, dont la durée du temps de travail ne se réduit évidemment pas au temps de présence en cours. Il y a leur préparation et la correction des copies. En l’occurrence, ils font déjà plus de 35h au total.

    Supprimer une partie des vacances ? Pour les enfants aussi alors ? Travailler plus dès l’enfance : ce modèle de société, pour le plus grand bénéfice des rentiers qui n’en rament pas une (mais on ne les appelle pas "assistés", eux) - c’est leur argent qui bosse tout seul - fait vraiment peur.

  • Par Zenon (xxx.xxx.xxx.212) 6 juillet 2007 12:26
    Zenon

    Le processus qui mène notre nation vers la Réussite Capitaliste est pourtant simple...

    Dans les années 80 la mode est enfin au tout fric. Abandonnant une tradition vieillote qui plaçait la réussite dans l’accomplissent et le développement culturel personnel, la société se tourne enfin vers une valeur qui a un sens, l’Argent. Souvenez vous : Reagan, Tapie et Mitterrand sont dans la place. TF1 est privatisé, l’information est enfin libérée. Deja le petit Nicolas fait de la politique au service du grand Jacques. Les thèmes porteurs de l’époque sont la réussite matérielle et le capitalisme triomphant. Le fric pour tous et Maintenant, et le Bac pour tous aussi, ce sera la règle.

    Les années 90 arrivent : la crise molle. Le chomage lentement gagne des hauteurs jamais égalées. Beaucoup commencent à douter que le Fric tant attendu arrivera jamais, on a le bac mais il ne sert plus à rien. Les jeunes des années 80 ont vieilli, ils font des enfants. Nicolas essaie d’aller plus vite que la musique en s’alliant à Edouard et TF1, tous contre Jacques...mais Jacques est plus fort. Les années passent...

    Années 2000, les jeunes des années 80 sont au pouvoir, leurs enfants, laissés à eux mêmes, regardent TF1 toute la journée (canal + pour les privilégiés). En 2002 les jeunes preferent faire la fête et ne votent pas. Jean Marie fais un hold up et arrivent au second tour.

    Fin des années 2000, Jacques est parti, 54 % des français y croient, car cet fois c’est la bonne grâce à Nicolas ! Les heurs sup, l’effort et la récompense de tout ce travail enfin , le Fric !

    Ne voyez vous pas la simplicité et l’efficassité de ce processus ?

    Les valeurs "de progrès" portées par TF1 depuis le début des années 1980, le travail, l’amour des petites traditions de chez nous, et surtout le prisme Fric, tout ceci nous donne un conservatisme et un dynamisme mélés en une combinaison fatale...Oh mais... ce ne serait pas le positionnement du candidat Sarkozy ?

    N’avez vous pas remarqué comme une identité parfaite entre la tonalité du discours de Srakozy de ces 8 derniers mois et le discours idéologique de TF1 depuis 25 ans ?

    L’esprit des français était pret depuis longtemps à la victoire des valeurs qui méritent notre attention...

    Gloire au Camarade Président qui nous menera vers la Réussite Capitaliste !

  • Par Karibou (xxx.xxx.xxx.7) 6 juillet 2007 12:50

    Bonjour, comme je vous comprend Guy, ma femme est institutrice, et effectivement c’est le même genre de discours que j’ai aussi a la maison quand elle rentre a 20H le soir (la fin des cours étant à 16H30, mais la fin des cours ne signifie pas la fin de la journée pour un professeur, préparations des cours, et corrections des copies), quand elle rentre épuisée d’une journée ou il faut faire plus de discipline que d’éducation, bouleversée car la mère d’une élève vient se plaindre que sa fille (de bons résultats mais une plaie pour ses camarades) n’est pas assez bien noté ( de son point de vue totalement objectif ^_^ ), ou encore une autre mère qui tombe littéralement dans ses bras en pleures, avouant elle même ne plus savoir comment tenir son enfant.

    le bien-être de ses élèves prend beaucoup de son temps libre, sans pour autant être payé plus (pas énormément en début de carrière), sans pour autant avoir de reconnaissance des parents, mais en fin d’années les petits mots des élèves effacent tout les tracas de l’année.

    Et quand on entend tout les gens qui pensent que les profs ne font rien d’autre que glander et partir en courant a la fin des cours je pense qu’il devrait un peu ouvrir les yeux, réfléchir à ce que eux ferait en étant a la place d’un prof( peut être même arrêter de regarder TF1 une bonne année histoire de remettre le cerveau en marche, ça prend du temps quand c’est rouillé ^_^), et aller voir les profs de leurs enfants leur donner pleins d’encouragements ça serait déjà un premier pas.

  • Par Angelus (xxx.xxx.xxx.99) 6 juillet 2007 12:12

    @Lerma

    "Les fonctionnaires de l’éducation nationale,et vous le savez bien,pratique bien souvent une activité parallèle dans le privé pour arrondir leur fin de mois."

    Pour pouvoir travailler dans le privé de façon légale (Acadomia ou autre...), il faut l’accord du rectorat. Ceci ne peut se faire sur le temps de travail et est donc en plus. Pour info ceci ne représente que 5% des professeurs. Le "bien souvent" me parait exagéré.

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