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Heroic Frazetta

Encore une disparition de personnage qui a compté pour moi : un peintre, dont tout le monde a vu un jour où l’autre un tableau, surtout ceux que la science-fiction a pu titiller un jour, ou de la littérature fantastique, spécialement dans la catégorie spéciale de l’Héroic Fantasy qu’a remis récemment au goût du jour un film tel que le Seigneur des anneaux (ou plus récemment avec le « Robin des Bois » de Ridley Scott) Un peintre, au départ simple illustrateur de bandes dessinées, qui va voir sa carrière décoller grâce à la musique hard-rock, qui va en faire l’auteur privilégié des décors de ses pochettes. Un artiste nageant alors complètement à contre-courant de ce qui se fait, mais qui arrive pile à un moment où les gens veulent sortir des stéréotypes des années soixante. On leur proposait un monde « clean », baignant dans le formica et le plastique ou les chromes, il va leur proposer une plongée dans le temps dans des mondes où la saleté est repoussante, où l’on porte le poil long et où on ne se lave visiblement pas, et où tout est imposant, jusqu’aux chevaux, tous devenus de véritables percherons. Dans un monde où la lumière des néons et des miroirs règne en maître, Frank Frazetta va s’enfoncer dans le sombre et l’obscur et s’éclairer à la torche. Bref, il va faire beaucoup de bien pour secouer les habitudes, et nous dresser un monde virtuel, à sa façon, selon son univers onirique, et en cela va imposer un style reconnaissable à mille lieues. 

 

Ah celui-ci, pour tout dire, m’a beaucoup marqué... pompier, kitsch, il avait tout pour être critiqué par l’art contemporain, qui ne jurait plus que par un post modernisme, où l’imitation photographique était en revanche admirée, celle de la vogue de l’hyperréalisme qui aurait débuté avec Edward Hopper, et avant lui Charles Russell, ou Norman Rockwell, et dont le représentant actuel pourrait bien s’appeler Gabriel Picard ou l’impressionnant Marek Denko. Frank Frazetta, j’y suis venu à vrai dire tout d’abord par la science-fiction, dont j’ai dévoré les ouvrages pendant mon adolescence. Celle de l’Heroic Fantasy, sorte de contes médiévaux où les châteaux sont parfois des engins spatiaux de plusieurs kilomètres de long et les chevaliers en armure des hommes à la Flash Gordon.

Rêver : qu’est ce que ceux-là ont pu me faire rêver ! A des mondes meilleurs, en passant aussi par la dénonciation de mondes qui l’étaient nettement moins. La science-fiction et la littérature fantastique, comme l’a si bien dit Pierre Versins, un des rares encyclopédistes du genre, ne sont que la poursuite des utopies qui ont tout le temps accompagné les soubresauts du progrès. Sa rançon en quelque sorte. Et Frazetta en a été l’illustrateur, confiné il est vrai à un style médiéval, runique, dans un moyen âge d’opérette où les haches sont démesurées, les chevaux des chevaux de trait et les femmes... callipyges et plutôt pulpeuses. Un univers fantasmatique, et onirique, pré-Warcraftien, pour beaucoup d’observateurs des jeux vidéo, mais qui se tient : il y a bien eu un style Frazetta, que j’ai découvert avec surprise plus tard sur des pochettes de disque, notamment celle du groupe Molly Hatchett, qui a utilisé à outrance ses fresques : une musique lourdingue et mélodique à la fois, que l’on a bien été obligé de caser entre country rock (pour les envolées mélodiques) et le hard-rock pur pour l’accompagnement appuyé basse-batterie. Le poil plutôt long, même encore aujourd’hui où "tout est fini", pourtant... Gros bras, moches, long cheveux, et idées qui vont avec, hélas !

Frazetta est indissociable d’un type de musique, penchant vers le gothique sans y tomber vraiment. On le retrouvera sur un Frank Marino (et Mahogany Rush) par exemple : sur l’album Juggernaut. Une reprise de Frazetta, qui se plagiait alors lui-même pour l’occasion ! L’art de Frazetta, c’est sûr, est lié effectivement au développement de la musique "heavy metal", note justement le New-York Times dans son épitaphe. Les admirateurs de hard-rock sont donc en deuil, aujourd’hui, et cette fois ce n’est pas pur un crash d’avion (il y a des groupes vraiment maudits vous dirons certains !). Les admirateurs de World of Warcraft ne s’y sont pas trompés non plus : l’hommage, chez eux, est unanime.

Un style Frazetta est donc né avec lui, qui a toujours ses admirateurs et ses continuateurs. L’ukrainien Alexey Kashpersky pourrait faire figure de disciple actuel, aidé par les ressources informatiques. Ses nus traités de façon académiques le sont via une modélisation d’ordinateur, et on s’éloigne avec lui d’un Frazetta bien classique, travaillant à l’huile et au pinceau, là... il revendique pourtant comme influence Boris Vallejo, plutôt, qui semble bien en effet en apparence être dans la droite lignée de Frazetta, le talent onirique en moins je dirais : on a davantage affaire avec lui à un copieur qu’à autre chose : certes, il y a un marché pour ce type d’illustrations, mais Vallejo semble vraiment avoir pillé Frazetta, plutôt qu’autre chose. Attitudes, décors, personnages, tout y est. Mais sa vision de la femme est radicalement différente d’un Frazetta qui ne dessinait pas de "bimbos", mais des personnes plutôt plantureuses. Le péruvien s’est véritablement noyé dans le moule américain, et est tombé beaucoup plus facilement dans le kitsch, à vrai dire.

Le génie de Frazetta, c’était de proposer à l’Amérique de l’époque où on met en évidence le hippie freluquet et le mannequin Twiggy en exemple des individus musclés à l’excès, bodybuildés, et des femmes aux formes rondes : c’est bien pour ce côté hors normes qu’il sera apprécié ! De la sorte, on préférera aux bimbos blondes de Vallejo, et de loin, comme continuateur le trait alerte du français Olivier Vatine, qui se réclame franchement de Frazetta, via les poses de ses héroïnes, ou des héros, notamment. Les deux "vrais" continuateurs directs de Frazetta étant on le sait Jay Fotos et Nat Jones ; ceux qui ce sont permis de faire d’un de ses personnages le héros d’une saga de BD.

Frank Frazetta n’a jamais vraiment pris conscience de son importance artistique. Quelqu’un était là pour lui rappeler, heureusement. Sa femme, Eleanor, dite ’Ellie’ qui lui avait servi de modèle jadis et qui était décédée l’année dernière des suites d’un cancer. Frank lui devait en fait sa fortune : c’est elle qui avait tout au long de sa carrière fait monter les enchères sur ses tableaux ! Elle avait en fait passé une grande partie de sa vie à traquer les tableaux de son mari prêtés aux éditeurs pour en faire des couvertures de livres et.. jamais rendus ! Frank en avait fait le portrait... c’est elle qui lui avait ouvert un musée en son nom en 2003. Les gens qui lui demandaient ses œuvres n’en décrochaient pas, c’était ça le problème : il y a bien un mystère Frazetta, une représentation qui fait appel au vieux bout de cerveau préhistorique que l’on posséderait au fond de nous même, paraît-il.

Frazetta, dans un sens, rassure : pour ceux qui ont toujours eu du mal avec l’histoire, il crée un univers qui n’a pas d’âge déterminé : sa "princesse égyptienne" qui orne le début de cet article aurait très bien pu vivre à la fin des invasions barbares. Rien n’est réellement historique, Frank Frazetta laisse parler avant tout son imaginaire. Des adeptes passablement allumés se sont même amusés à proposer de vendre des répliques des armes ou des armures inventées par Frank Frazetta : son univers est donc complet, et représente donc parfaitement un monde américain dénué d’histoire ancienne, et donc bien forcé de s’en inventer une qui lui convient. Avec Frazetta, elle sera machiste et violente, réactionnaire et grandiloquente. Bref, bien américaine, en définitive !

Ce faisant, à la manière d’un Clovis Trouille, Frank Frazetta a toujours été rejeté par une bienpensance artistique, ce qui ne pouvait que me plaire : c’est dans la provocation que m’on obtient un débat, et non dans la contemplation passive. A une époque, dès qu’on me parlait peinture, académique ou non, je sortais automatiquement mon Frazetta : amusantes, alors les réactions, où le mot kitsch revenait le plus souvent ! Tout le monde a vécu, je pense, cette période Conan le barbare, vite devenu "connard le barban" chez beaucoup : à une époque, bizarrement, tous les médias se sont extasiés sur les biceps d’Arnold Aloïs Schwarzenegger, une façon très bourgeoise de s’encanailler, sans beaucoup s’apercevoir que son affiche été signée Frazetta. Récemment, le guitariste de Metallica a acheté l’original de la réédition de l’ouvrage "Conan le conquérant" pour un million de dollars, nous apprennent le New-York-Times et Wired : le prix d’une époque révolue, pour sûr ! Ce qui me tord de rire aujourd’hui, c’est que ceux que je croisais il y a trente ans et à qui je parlais de Frazetta, qu’ils considéraient comme artiste fort mineur, sont exactement les mêmes que j’ai pu constater aller voir un gars comme Jeff Koons à Versailles et s’en extasier.... à chacun son artiste mineur, dirais-je, pour ne pas paraître méchant. Koons, avant de faire dans la baudruche, a commis de belles horreurs il me semble. Y compris quand il s’est entiché de décoration de yacht... Le père de Sarkozy, Pal, n’en est pas loin, finalement. Au pays du mauvais goût, les mauvais peintres sont rois. Et les sous-Dali légion, ou les faux hyperréalistes à la Koons. "art rigolo", "porno chic" ; etc, etc... Koons aura tâté de tout : c’est bien son éparpillement qui en fait sa faiblesse. Frazetta, pour les critiques, étant "limité". Alors disons que c’est comme le blues-rock alors, l’ancêtre du hard-rock : très limité, musicalement, mais au moins on sait où on va. Frazetta n’aurait jamais pu figurer sur une pochette de jazz et c’est très bien comme ça. L’hypperréalisme lui convient mieux, au jazz, sans doute. Tout le monde ne peut pas créer un label comme ça, il est vrai. A musique riche, pochettes dépouillées... le hard-rock n’étant pas spécialement très élaboré, à vrai dire, sautera obligatoirement sur l’occasion Frazetta (dans un autre style, le groupe Yes s’attachera les services d’un autre type de talent, celui de Roger Dean, autre très grand momument).

A l’époque, donc, c’était au choix, un film d’Eric Rohmer, ou Conan le barbare, à l’affiche. Pour les maux de tête et l’ennui assuré il y avait le premier, et le second offrait un repos intellectuel salutaire : "Conan le Barbare est un film épique et un film d’ambiance. Certaines séquences passent au ralenti et l’ensemble est aussi hiératique qu’une épopée littéraire. Les dialogues sont peu abondants : le héros n’y prononce que quarante répliques (dans la version salles et télé, la version DVD en a une de plus), dont plusieurs sont monosyllabiques. Certains personnages, comme le père de Conan, ne parlent qu’une fois, et d’autres n’ont aucune réplique, comme la mère de Conan, ou le maître de la roue." On a longtemps cherché pourquoi ce genre d’Ovni cinématographique avait autant été encensé par les intellos... maintenant on le sait. C’était "Conan", ou "Le beau mariage"... imaginez un film contemporain ou des acteurs ne disent rien ou presque : étonnant non ? Même Chaplin n’y aurait pas pensé ! 

Frazetta n’a pas fait que dans le barbare pompier, il a aussi dessiné par exemple l’affiche de "What new’s pussicat", où ses personnages sont devenus des caricatures bien vues, notamment Woody Allen comme pilier de pyramide humaine.... s’appuyant obligatoirement sur une... Walkyrie ! Frazetta a constamment joué avec son propre univers : il n’est pas rare dans un de ses tableaux de retrouver miniaturisé le personnage d’un autre. Il a également fait dans la BD, chez Lil’Abner notamment ou dans Buck Rodgers ou Flash Gordon, mais cela les blogs dédiés vont vous le rappeler abondamment. Il a même illustré un film d’Eastwood de la grande époque ! Ou bien sûr Tarzan  ! Frazetta, c’était bien autre chose : un très bon papier de Sarry Long nous résume ici pourquoi : c’était en fait un grand... romantique, à sa façon, malgré les haches maquillées de sang. Et surtout un formidable conteur, au bout de son pinceau. L’auteur cite à juste raison l’excellente et trop rare Claire Wendling comme continuateur potentiel : on ne lui contestera pas l’opinion. "Frazetta un peintre ? Vous voulez rire ! C’est un conteur. Chaque peinture porte en elle une histoire, une saga immense, invitant le spectateur à prolonger par ses propres fantasmes le récit" nous dit Long : on ne saurait mieux dire : chaque tableau est une histoire complète chez lui. Pas un qui vous laisse avec le goût d’imaginer ce qui a pu se produire avant ou ce qui va se produire après dans son univers finalement très fermé : les tableaux de Frazetta sont des scènettes figées, tout simplement. Un théâtre virtuel, que l’artiste photographie. Des instantanés, pseudo-historiques.
 
Le "death delaer" l’a donc fauché à 82 ans, ce "réac", grand amateur de Harleys, comme le dit l’auteur du blog. Mais avec ce genre de considération, on ne regarderait pas non plus l’œuvre d’un Salvador Dali, maître incontesté en la matière. Il nous reste un documentaire, "Painting with Fire"... sur Frank Frazetta : souhaitons qu’au moins une chaîne de télévision s’en aperçoive... et qu’on lui rende l’hommage qu’il mérite. Rêver n’ayant pas de prix, nous sommes largement redevables à Frank Frazetta de nous avoir emportés si loin.
 

Documents joints à cet article

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par morice lundi 17 mai 2010 - 118 réactions
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