Tout président de la République, en France, a coutume de se situer dans l'espace, le temps, et par rapport à la masse des gouvernés. Passionnés de l'Histoire de France dont ils étaient à un tournant, De Gaulle et Mitterrand se posèrent résolument en acteurs incontournables, en bâtisseurs de l'avenir, voulant marquer le pays de leur empreinte. Une constante : les chefs d'état successifs gardèrent toujours leurs distances avec le peuple, afin de préserver l'autorité et le prestige liés à leur fonction. Une exception à la règle : Sarkozy rompit avec cette tradition en se réclamant du peuple auquel il s'identifia jusque dans ses attitudes. Enfin, nouvelle rupture : François Hollande s'est lui-même défini comme "président normal".

Que faut-il entendre par "président normal" ? Et d'abord, qui a décidé que le peuple français voulait d'un président normal ? Rien ne dit qu'il en est ainsi. Il n'y a eu ni consultation ni étude approfondie sur la question. De quel droit s'autodéfinir avant même d'avoir été élu ? Selon quels critères peut-on se dire normal et déclarer les autres anormaux ?
Il ne serait venu à l'idée d'aucun des prédécesseurs de se déclarer "président normal" en imaginant par là répondre à une attente forte des électeurs. Aucun ne serait pris à rêver d'être élu sur une base aussi minimale et aussi peu ambitieuse.
Plus volontiers un candidat a-t-il recours à des qualificatifs plus attendus et plus en phase avec ce que l'on attend d'un chef d'Etat : "rassembleur", "garant de la République", "au-dessus de la mêlée", "visionnaire", "réformateur", "proche des gens", etc. Mais "normal" ?
Président normal ou président d'un retour à la normale ?
Conscient du potentiel de rassemblement autour de l'antisarkozisme, le candidat Hollande a finement utilisé cette piste de "plus petit commun dénominateur". Il a surfé sur cette vague hostile au locataire de l'Elysée et fait feu de tout bois pourvu que ce bois soit contre Sarko et en accord avec une idée simple : le faire dégager du pouvoir. Dès lors, il a suffi au candidat Hollande de se définir comme l'exact contraire de son rival. La longue énumération de ses intentions à l'issue de son duel télévisé, en dit long sur cette stratégie adoptée. Il se définit peu en positif ; il ne s'affirme que pour dire en substance "je serai tout l'opposé de mon prédécesseur". Idée conforme à l'image d'un "président normal".
Cette attitude, on peut la lire à deux niveaux. Premier niveau : on retrouve une présidence normale comme l'ont connue les Français sous les mandats précédents de la Vème République. En particulier, un président qui laisse son premier ministre jouer pleinement son rôle, un président qui ne se mêle pas de tout. Second niveau : "J'irai plus loin que cela et je serai le président normal", plus normal que tous mes prédécesseurs". "Super normal" en somme, si cela veut dire quelque chose et n'est pas contradictoire ! A savoir, "je serai humble, je n'habiterai pas à l'Elysée, je prendrai le train plutôt que l'avion", etc.
Si l'on s'en tient au premier niveau de lecture, on peut déclarer sans se tromper que Hollande est bien le président d'un retour à la normale. Pas de mélange vie privée-vie publique, pas de ministre réduit au simple rang de "collaborateur", pas d'agitation médiatique... Si l'on porte du crédit à la seconde hypothèse, on peut s'attendre à ce que l'acteur joue le rôle qu'il s'est lui-même attribué dans un bien curieux scénario, le scénario d'un président qui se veut plus normal que les autres...
Président normal ou président à l'écart ?
Les présidents de la Vème République se sont tous définis et situés quelque part, dans l'espace et dans le temps : au-dessus de la mêlée, héritier du gaullisme ou du Front populaire. A gauche, à droite, au centre. Giscard, lui, c'était le centre.
Mais François Hollande donne l'impression de ne se poser nulle part. Ni dans un mouvement de gauche, ni dans un mouvement réformateur, ni dans une continuité historique (et ce malgré une fidèle imitation de Mitterrand lors de sa campagne), ni même dans une rupture puisque, finalement, l'on voit qu'il entérine le traité européen négocié par son prédécesseur dont il emboîte le pas dans bien des domaines.
A force de jouer à "plus normal que moi tu meurs", en allant en vacances comme Monsieur Tout le monde par exemple, Hollande a déçu très vite, et même prématurément, les Français. Comme s'il y avait eu quiproquo.
C'est que les attentes des électeurs ne sont pas principalement motivées, semble-t-il, par la nécessité d'une simple "normalité" de leur président. Leurs attentes sont autres ; elles vont au-delà et elles n'ont pas été entendues. Le président des Français ne peut pas se contenter de se tenir à l'écart du jeu et assister en spectateur à ce qui se passe. Les enjeux sont trop vitaux, les urgences trop brûlantes, pour qu'il limite ainsi la nature de sa fonction. Le premier des Français se doit de se tenir au-dessus de la mêlée mais "au-dessus de la mêlée" ne veut pas dire "à l'écart" comme impuissant voire indifférent à l'évolution des choses.
On attend légitimement d'un président de la République qu'il fasse oeuvre de vision, qu'il soit un bâtisseur, un guide, un phare, un conquérant ! Or, ce n'est pas cette image qu'il a donnée de lui en se montrant sous les apparences d'un bonhomme somnolant au fond d'un wagon et en butte aux soucis très communs d'un monsieur Tout le monde avec ses "histoires de fesses" pour dire vulgairement les choses. On cherche chez tout président non pas la normalité la plus achevée mais l'étoffe de l'homme apte à faire les grands choix qui s'imposent et à répondre présent dans les moments importants. C'est cet homme-là qui est attendu et l'on voit à la place un homme tellement attaché à la normalité des choses, qu'il esquive les problèmes et les repousse sans cesse en vertu du principe supposé du "retour naturel à l'état normal des choses". Autrement dit, "il n'existe pas de problème que l'absence de solution n'arrive point à résoudre". Il suffit d'attendre que le temps fasse son oeuvre et les choses retourneront à la normale selon un cycle bien connu. Décidément, la normalité comporte des dessous qu'on n'avait pas explorés et qui peuvent expliquer bien des désillusions aujourd'hui et demain...
Crédit photo : croquignolet

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