L’affaire du Quick hallal est le dernier épisode de cet interminable débat sur l’identité nationale qui en cache un autre, plus sulfureux. Douter de son identité ne se traite pas de manière simple ou arbitraire, mais en cherchant les causes plus profondes de ces inquiétudes presque métaphysiques. En attendant, cette prétendue thérapie de groupe à l’échelle nationale menace de se transformer en fracture intercommunautaire si les sombres penchants sont encouragés d’un côté, et si, de l’autre, les questions qu’ils soulèvent sont éludées par souci du « politiquement correct ». Implicitement visés par le discours des politiques, l’immigration et l’islam donnent lieu à tous les amalgames possibles. Tous les amalgames sont permis : barbus ou « musulmans qui portent leur casquette à l’envers et parlent verlan », cités explosives et minarets, chômage de masse et caillassages. Les arguments hostiles à l’immigration, et particulièrement à l’immigration provenant de pays à majorité islamique, reposent sur deux axes majeurs.
Certes, les théologiens islamiques contemporains reconnaissent que l’islam est en crise, comme d’autres religions ont pu l’être en d’autres temps. Suite au déclin de l’islam qui a suivi celui de l’empire ottoman, la colonisation puis la décolonisation, les pays à majorité musulmane sont aujourd’hui des régimes autoritaires, souvent corrompus, qui ont largement contribué à l’état déliquescent de l’islam aussi bien pratiqué dans ces pays que par la diaspora dans le monde. En choisissant d’instrumentaliser les mouvements extrémistes religieux sans permettre le renouveau des centres universitaires dignes de ce nom, ils ont privé les musulmans du corps de théologiens et de clercs de bon niveau nécessaire, capables de renouer avec la tradition de la « disputation ». C’est sans doute l’un des grands enjeux de la prochaine décennie. On ne gagnera pas la guerre contre l’islamisme intégriste par la répression mais par la victoire des idées. Le débat est la clef du succès. L’Europe ne doit pas rater cette opportunité de faire émerger sur son sol l’élite religieuse de demain, avec une conscience politique et religieuse moderne, laïque et ouverte aux différentes cultures.
C’est dans ce cadre que les courants islamiques rattraperont leur retard dans l’évolution de leur droit positif propre, et dans les pratiques rituelles préconisées. La jurisprudence islamique prend en compte les hadiths reconnus et discutés, et évolue en fonction des usages locaux et dans leur temps. Il faut savoir que la charia ne se met en place qu’après la dynastie des Omeyyades, lors de l’avènement des Abbassides. Elle n’est donc ni absolue, ni figée. La pratique évolue aussi au gré de la réflexion personnelle. Certes, plusieurs versets sont clairement belliqueux dans le Coran, mais ce n’est pas la seule religion à se fonder sur des écrits dont on peut extraire ce type de passages violents. Et dans le même temps, il existe également un vrai message de paix et de tolérance dans ce même Coran. Bref, nous sommes loin des clichés habituels et des pratiques barbares observées dans des pays eux-mêmes barbares.
Un exemple dans des pratiques encore en cours dans certains pays à dominante islamique : la polygamie. Ce n’est pas l’islam qui créé cette pratique alors courante, mais il choisit de l’encadrer et d’apporter aux femmes des droits alors inconnus, notamment en occident à l’époque : le droit de divorcer, le droit d’accumuler du patrimoine, fruit de leur travail, de dot ou d’héritage, et de le conserver en cas de séparation. Plusieurs autorités religieuses condamneront la polygamie, ainsi que la répudiation, lorsqu’elle apparaîtra contraire aux usages et à la réflexion sur les droits de la femme. Il est du devoir des oulémas correctement formés d’éclairer le clergé islamique des pays en voie de développement pour faire cesser progressivement des pratiques qui n’ont rien de figées (à moins de travailler au FMI) et qui doivent évoluer avec leur temps. Mais rappelons-nous qu’en France, il y a seulement quelques décennies, les femmes ne pouvaient ouvrir un compte bancaire sans l’accord et la signature de leur mari. Les efforts de pédagogie exigent du temps et de la patience.
En réponse aux craintes que fait naitre cette religion auprès de ceux qui ne la connaissent pas bien, ce n’est pas l’islam qui présente une menace en soi, mais ce que les individus en font. L’enjeu pour notre pays, et pour l’Europe plus généralement, c’est de mettre en place les conditions pour que puissent émerger et s’exprimer les cadres de cet islam moderne adapté aux démocraties libérales. La composition du CFCM et son manque de vision, la gouvernance étrange de la grande mosquée de Paris, qui donne un pouvoir important au gouvernement algérien, l’absence de lieux de prière suffisants dignes de ce nom et l’absence d’une véritable université de formation des imams, voilà des carences sur lesquelles la France va devoir se pencher pour ne pas laisser les musulmans sans lieux de culte dignes de ce nom et sans un clergé moderne qui encadre leurs pratiques et les adapte aux lois et coutumes des grandes démocraties laïques.

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