Il n’est jamais trop tôt pour identifier le maillage complexe et conflictuel qui emprisonne l’Italie. Il est constitué par ce que que l’on pourrait définir comme une articulation des dynamiques territoriales malsaines, d’une culture de l’illégalisme, d’injustices spatiales criardes et d’une gestion quasi féodale de l’environnement aussi bien urbain que rural. Cette articulation, qui peut se résumer en une cogestion du pouvoir politico - économique avec les diverses organisations mafieuses trouve son apogée à l’ère berlusconienne, après une courte parenthèse durant les années 1980-1990, période ou pouvoir politique traditionnel et organisations mafieuses subissaient plusieurs défaites. Mais, comme on dit souvent en Italie, si les batailles sont menées à Palerme ou à Naples, la victoire se conclue à Rome. Et à Rome, tout a été fait pour éviter la victoire. On ne dira jamais combien la politique berlusconienne, qui identifiait haut et fort comme ennemi principal du pays magistrats et justice, a contribué à sa déchéance intellectuelle, civique et culturelle de ses institutions formelles (Etat de droit) et leur remplacement par les logiques de l’informel (Mafias). On ne dira jamais assez le rôle néfaste qu’y joua la radicalisation régionale, les transgressions institutionnelles des Padanes et des Vénètes, de ce Nord à la mentalité de nouveau riche qui transforma l’égoïsme en valeur nationale. On ne soulignera jamais assez combien le quasi monopole de l’information et du divertissement a pulvérisé, au nom de la chimère d’une réussite financière, au nom d’une course effrénée à l’individualisme arrogant, toute envie de vivre ensemble et tout respect des autres, poussant l’individu à chercher des solutions, fussent-elles criminelles, pour le plus petit problème qui se présente. On ne soulignera jamais enfin la responsabilité des partis démocratiques, des pouvoirs régionaux (faisant figure de forteresses assiégées) qui restèrent prisonniers de la culture du compromis, hérité du temps où la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste se partageaient le pouvoir à travers de combinaisons honteuses et qui n’ont rien compris du séisme politique qui les effaça non seulement de la carte électorale mais aussi de la tête des citoyens. Comme le souligne Fabrizio Maccaglia dans Palerme, illégalismes et gouvernement urbain d’exception, la déperdition de l’Etat de droit a fini par laisser le citoyen seul devant la Mafia non seulement en tant qu’institution crainte et respectée, mais aussi en tant qu’accompagnateur de son projet de vie, comme facilitateur et prestataire de services, des plus simples (bâtir sa maison, la connecter aux égouts et au réseau électrique, etc.) aux plus complexes ou onéreux (recevoir une pension, entrer dans l’administration, réussir à l’université) ou collectifs (plans urbanistiques, politique des déchets, définition du sol ou des pôles d’activités - qu’elles soient commerciales, industrielles ou agricoles -). Que les priorités soient le résultat des intérêts variables et/ou conflictuels des organisations mafieuses étant le moindre des problèmes. En plus de quinze ans de berlusconisme, le citoyen a intériorisé une « réalité » : seul compte l’intérêt propre, qu’il soit celui du président du conseil ou du capo di capi, et en conséquence du sien propre. Le but justifie tous les moyens, il n’y a de justice que celle qu’on administre soi-même, il faut profiter de tout et surtout du malheur des autres, comme l’a si bien démontré la séquence du tremblement de terre d’Aquila ou la gestion des déchets napolitains.
Pour les italiens, le renvoi de Silvio Berlusconi et son remplacement par Mario Monti avait été perçu comme un signe positif, qui, faute d’alternative politique et morale, était imposé par la gouvernance européenne pour restaurer l’Etat de droit et mettre une fin aux dérives de la subjectivité individualiste incapable de répondre à une autre crise que la sienne propre. Les mesures prises par ce gouvernement exogène ont très vite déçu parce que, pour le citoyen italien, il était impératif qu’il soit sauvé (dans tous les sens du terme) en priorité et que ces mesures démontraient le contraire : elles visaient à sauver les banques, l’Europe, un système italien corrompu qui extrayait de ces mesures les plus fortunés (et donc les plus corrompus). C’était donc le même modèle… en plus grand. Les réactions ne se sont pas fait attendre singeant les modèles préfabriqués de la mémoire collective : dans les mois à venir tout y passera : de la caricature des brigades rouges à celle des années de plomb, de la nostalgie mussolinienne au règlement de compte individuel qui apaise une passion frustrée de ne trouver aucun écho à la justice de son pays. Et le citoyen italien sera de nouveau devant un choix cornélien : à qui payer ses impôts ? A un Etat corrompu, adossé à une Europe inefficace et ne pensant qu’à son Euro ou à la ‘Ndrangetta, qui paiera les études à son bambin et lui permettra de construire sa bicoque hors plan et hors normes mais qui risque de s’effondrer au premier séisme ?

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