• jeudi 9 février 2012
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Je me souviens...
5%
D'accord avec l'article ?
 
95%
(143 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Je me souviens...

Lorsque j’étais gamin, nous vivions à Paris, mes parents, mes sœurs et moi. Nous habitions à la limite des 13e et 14e arrondissements, au deuxième étage d’une vieille bâtisse insalubre condamnée à être démolie. Une impasse, faite de gros pavés, longeait notre maison. Elle aboutissait à une cour secrète, cernée d’ateliers vétustes et de cabanons délabrés envahis par les acacias et les sycomores. Ces constructions de bric et de broc étaient, elles aussi, vouées à la démolition. Un sculpteur au poil broussailleux vivait pourtant là. Témoins de sa présence, d’innombrables débris de plâtre jonchaient le pavé de la cour. L’homme était du genre bourru  ; nous évitions de l’approcher, de peur qu’il ne nous découpe en morceaux et nous fasse disparaître dans l’une de ses statues monumentales.

Au-delà de cette cour, d’autres maisons, encore plus vétustes que la nôtre, avaient d’ores et déjà été détruites par les pioches des démolisseurs. Elles avaient laissé la place à un terrain vague parsemé de débris, au pied des murs noirâtres de la prison de la Santé. Des tas de gravats en formaient les collines  ; des vestiges d’escaliers, plongeant dans les caves, en constituaient les grottes souterraines. En quelques mois, buddleias, sureaux et acacias s’y étaient développés avec une surprenante volubilité en formant des îlots touffus de végétation où l’on pouvait facilement se dissimuler. C’est là, dans ce dangereux abri de verdure ceint par une palissade, que nous partions à l’aventure, mes potes et moi. Ce mystérieux territoire nous était pourtant interdit, sous peine de recevoir une paire de taloches. Il n’en avait que plus d’attraits  : une fois découverts les points faibles de la palissade, nous en avions fait, malgré les rats, les tessons de verre et les débris de métal rouillé, notre terrain de jeux préféré. De temps à autre, au milieu d’une partie de cache-cache ou d’une guerre sans merci entre Indiens et cow-boys, un détenu de la Santé nous interpellait gentiment depuis sa cellule  ; nous lui répondions d’un signe amical de la main avant de reprendre nos jeux, sans avoir conscience du réconfort que ce simple geste apportait au prisonnier.

Nous étions en 1957. J’avais 10 ans.

Je me souviens que mes premiers contacts avec le 7e art datent de cette période. Chaque jeudi, ma mère nous emmenait, mes sœurs et moi, galoper au parc Montsouris ou au jardin des Plantes, en escomptant que la fatigue de nos courses incessantes nous assommerait rapidement le soir venu. Jusqu’au jour où notre mère nous a entraînés pour la première fois dans la minuscule salle de cinéma du Muséum d’histoire naturelle. On y projetait un documentaire en noir et blanc sur la faune montagnarde.

Je me souviens être resté scotché sur mon siège devant l’espièglerie des marmottes, les spectaculaires piqués des rapaces et surtout l’impressionnante virtuosité des bouquetins. Dès lors, j’ai attendu chaque semaine avec impatience le retour du jeudi, en espérant très fort que nous irions au jardin des Plantes. Par chance, nous y sommes retournés très souvent. De cette époque, datent sans doute les milliers d’images animalières qui trottent encore aujourd’hui dans ma tête.

Naturellement, j’aurais bien aimé aller voir un film de cinéma, un vrai, avec des acteurs et des actrices comme dans Cinémonde. Mais le moment n’était pas encore venu. Et voilà que, miracle  !, une équipe de cinéastes tourne un film sous les marronniers du boulevard Arago, à deux pas de ma communale. Avec des acteurs en chair et en os, une grosse caméra sur pied, des projecteurs et tout le toutim  ! Sitôt la classe finie, les copains et moi, nous sommes sortis de l’école en hurlant comme d’habitude malgré les interdictions réitérées du concierge. Mais au lieu d’entamer une partie de foot sur le trottoir avec une balle en papier, ou d’aller tirer des sonnettes comme un jour ordinaire, nous sommes partis en courant vers le lieu du tournage.

Je me souviens que les techniciens, la clope au bec, s’affairaient au milieu des câbles et des projecteurs. Dans le même temps, la maquilleuse pomponnait une actrice, une blonde plutôt bien balancée. Sur le coup, on a été déçus que ce ne soit pas Brigitte Bardot ou, mieux encore, Gina Lollobrigida dont les roploplos alimentaient nos fantasmes. Quand même, on trouvait la fille* vachement classe. Jusqu’au moment où un redoublant du CM2 a déclaré qu’elle avait l’air d’une bêcheuse. Et c’est vrai qu’à bien l’examiner on aurait dit la fille du boulanger, une pimbêche qui se croyait supérieure depuis qu’elle avait décroché son CAP de coiffure. Du coup, on s’est intéressé au grand type en blouson à col d’aviateur qui s’impatientait en faisant des ronds comme les loups du jardin des Plantes. À proximité de lui, assise sur une cantine en métal, une petite femme à lunettes, genre secrétaire, notait des tas de trucs sur des blocs de papier sans se préoccuper du reste. Celle-là, elle n’était vraiment pas terrible, mais bon, ce n’était pas une actrice.

Au bout d’un moment, il ne s’était toujours rien passé. Mes potes et moi, nous étions d’autant plus déçus qu’on allait finir par se faire appeler Arthur en rentrant à la maison. En attendant que ça démarre, nous avons entrepris de sauter par-dessus la corde qui délimitait le plateau pour nous amuser. Au début, ça s’est bien passé, on rigolait bien. Jusqu’au moment où quelqu’un a tiré sur la corde au moment précis où je sautais. Résultat  : une gamelle sur le macadam et un KO pire que si j’avais pris un uppercut d’Alphonse Halimi. Lorsque je me suis réveillé, la moitié de l’équipe de tournage se penchait sur moi. Quant à mes salauds de potes, ils s’étaient tous carapatés. Je me suis senti devenir rouge comme une écrevisse après la cuisson. J’ai bondi sur mes pieds, récupéré mon cartable et filé en courant avant que le producteur ne vienne me demander des comptes. Le film s’appelait À pied, à cheval, en voiture. Il n’a pas laissé une grande trace dans la filmographie française.

Enfin, quelques semaines après cet incident, la bonne nouvelle est tombée  : le lendemain samedi, promis-juré, pendant que notre père irait travailler, notre mère nous emmènerait tous les trois pour la première fois de notre vie au cinéma. Un vrai cinoche, avec des vrais fauteuils et un vrai rideau rouge, pas la petite salle de 50 places du Muséum. Ce cinéma se nommait le Petit Denfert. On y projetait Jeux interdits.

Je me souviens avoir été surpris de découvrir un film en noir et blanc, alors que la couleur se généralisait. D’après le fils du dentiste, le noir et blanc, c’était carrément nul  : la preuve, les Amerloques, ils ne faisaient plus que des films en couleur  ! Fastoche de critiquer quand on y va souvent, au cinéma. Moi, même en noir et blanc, ça me paraissait génial. Et puis j’étais tout de suite entré dans cette histoire tragique. Entre ce gamin qui me ressemblait et la petite orpheline, si jolie et si craquante avec ses croix de bois et son désespoir, j’écarquillais tout grand les yeux pour ne pas en perdre une miette. Ce jour-là, malgré tous mes efforts, je me souviens avoir pleuré comme une madeleine, bien que ce soit indigne d’un garçon. Après la projection, je suis resté très longtemps obsédé par la détresse de la petite Paulette et par la mélodie envoûtante de la guitare. Aujourd’hui encore, j’éprouve de l’émotion à les retrouver dans ma mémoire, et je ne peux pas voir Brigitte Fossey sur un écran sans avoir une pensée émue pour la merveilleuse petite fille qu’elle a été.

Quelques semaines plus tard, un autre film était programmé au Petit Denfert  : Hans Christian Andersen et la danseuse. Par chance, il a fait le dimanche un temps de chien, peu propice aux jeux d’extérieur. Après un temps d’hésitation, notre mère s’est résignée, malgré la dépense, à nous emmener une nouvelle fois au cinéma pour ne pas nous avoir dans les pattes durant tout l’après-midi.

Pour être franc, je ne me souviens plus très bien du film. Je n’ai qu’une certitude  : celui-là était bel et bien en couleur. Il racontait l’histoire d’amour du conteur danois pour une belle danseuse, en mêlant la vie d’Andersen à celle de ses héros. Je n’en ai gardé que quelques images en mémoire, notamment celle de la petite marchande d’allumettes, désespérée sur le trottoir enneigé d’une ville scandinave. Cette fois-là encore, j’ai beaucoup pleuré. Par chance, il n’y avait aucun de mes copains dans la salle... Si je me souviens peu du film, la musique est en revanche restée gravée dans ma tête, à tel point que je me surprends parfois à la fredonner, si longtemps après. Et puis surtout, je me souviens avoir craqué pour la danseuse, assurément la plus belle femme du monde. Je crois bien que c’était Zizi Jeanmaire, mais je n’en suis pas très sûr. Quoi qu’il en soit, elle m’a durablement ébloui, et j’ai longtemps rêvé de son sourire et de ses yeux pétillants.

Un demi-siècle plus tard, il m’arrive encore de rêver d’elle. Ou plus exactement du souvenir émerveillé qu’elle a gravé dans la mémoire d’un gamin de 10 ans.

* Sophie Daumier

par Fergus jeudi 31 juillet 2008 - 62 réactions
5%
D'accord avec l'article ?
 
95%
(143 votes) Votez cet article

2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par maxim (xxx.xxx.xxx.219) 31 juillet 2008 15:21
    maxim

    c’est toute mon enfance là aussi ,je suis de 1942 ,né accidentellement à Paris ,et élévé dans une famille d’accueil en banlieue Sud ( enfant de l’assistance publique )....

    c’était cette banlieue encore campagne à une vingtaine de kms de Paris ,là ou il y avait des champs des jardins ,le bourg avec le bistrot tabac,l’église ,le boucher ,le boulanger ,l’épicier ,la quincaillerie ,les quelques petits troquets épiceries dans la rue principale ,et deux fermes ,nous habitions juste en face de la plus importante ,réveillés par les vaches ,les chevaux ( le tracteur n’est apparu qu’au début des années 50 ..)
    il y avait également les ruelles pisseuses là où allaient pisser les ivrognes qui sortaient du bistrot de la rue principale ,le cordonnier bourré au petits blancs secs dès le matin ,le maréchal ferrand qui picolait tout autant ,le bouilleur de crue qui passait à une fois l’an pour distiller les fruits en excedent et faire de la goutte qui sortait de l’alambic à au moins 70 degrés alcooliques et que dés fois les vieux cons nous faisaient boire nous les gamins pour le plaisir de nous voir bourrés ( j’te raconte pas la branlée en rentrant à la maison ! )..
    et la boucherie ( le fils était un de mes meilleurs copains ..) j’avais un pote qui habitait sur la place d’Armes en face de la boucherie ,son jeu favori était la nuit venue d’essayer de mater dans la chambre de la fille du boucher qui était déjà bien roulée ,il avait emprunté les jumelle de son père ,dans l’espoir de la voir à poil ,il n’y avait pas de volets ....

    son vieux l’a surpris ,mon pote avait des marques de coups de ceinture sur tout le corps !

    je me souviens également des virées dans les jardins pour bouffer les fruits des voisins alors que nous en avions dans le nôtre ,des parties de cache cache dans les remises de la ferme ,sur les immenses tas de fourrage ( c’est au cours d’une de ces parties de cache cache qu’à 15 piges une copine plus âgée que moi m’a fait découvrir comment on s’y prenait pour faire plaisir aux dames ,mais là c’est une autre histoire qui commence !)

    Orly n’était pas loin ,on allait voir en vélo les gros avions juste en bordure de la Rn7 ,des Constellations et des Dc 6 ,des Stratocruisers ,marqués TWA ,PAA ,Air France ,Aérolinas Argentinas ,Swissair ,Panair Do Brasil ,Avianca ,de quoi de beaux voyages !

    les fims qui m’avaient marqué à l’époque : Jeux interdits ,la bête humaine ,les raisins de la colère ,la Bandéra ,interdits aux moins de 16 ans ,mais vus chez quelqu’un de ma famille d’accueil qui possédait une salle de projection privée avec un matériel de professionnel aussi bien ciné que radio ....

    j’en aurai encore tellement à raconter !....

    bel article en tout cas ! que de souvenirs !

  • Par Charles Bwele (xxx.xxx.xxx.206) 31 juillet 2008 11:51
    Charles Bwele

    @ L’auteur,

    Mr Fergus, je n’ai pas lu votre récit, je l’ai bu...
    Aviez-vous eu la chance de voir aussi les fabuleux films
    Ballon Rouge et Crin Blanc datant de cette époque ?

    Deux moyens métrages made in France que j’ai visionné
    en vidéo quand j’étais gosse et qui m’ont marqué...
    Amicalement

  • Par rocla (haddock) (xxx.xxx.xxx.87) 31 juillet 2008 10:23
    rocla (haddock)

    Super récit Fergus ,

    Il nous est arrivé la même chose qu’ à vous , ceux qui sont nés dans les année 46 - 48 .

    Mêmes taudis , mêmes rats et mêmes palissades .

    Mon premier film , un Charlot à Haguenau , pas dans un cinoche , sous un chapiteau .

    Bien à vous .

  • Par claude (xxx.xxx.xxx.24) 31 juillet 2008 12:46
    claude

    bonjour fergus,

    merci pour cette belle évocation du paris des années 50.

    doineau et truffeau auraient pu fixer les images d’une telle enfance ! que du bonheur !

    j’ai une petite dizaine d’années de moins que vous.

    mes premiers souvenirs cinématographiques furent animés : ce fut "blanche-neige". je me souviens avoir été effrayée par la transformation de la méchante reine et m’être raccrochée à la main de mon papa.

    mes parents m’emmenaient, avec ma petite soeur, au cinéma à noël et à la fin de l’année scolaire, quand nous avions bien travaillé en classe. c’était une vraie sortie avec "les habits du dimanche". comme nous habitions la banlieue sud, nous prenions alors la voiture. nous allions voir les films "en 1° exclusivité" sur les champs-élysées. c’était une fête !

    mon enfance a été enchantée par disney, et les comédies musicales dont maman était friande. j’adorais l’entracte, car c’étaient alors, le seul lieu où l’on pouvait déguster des esquimaux...

     smiley

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Sondage

Pour quel candidat pensez-vous voter à l’élection présidentielle de 2012 ?


Voter

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox