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Jeu de la mort ou X-croquerie télévisée ?

La télévision aime parler d’elle, c’est certain. Que d’émissions où d’anciennes séquences sont rediffusées. Il y a même des émissions, comme les interminables bêtisiers et autres arthurerie où l’on se repasse des images comme s’il s’agissait de faits d’armes héroïques et d’ailleurs, une présentatrice vient d’être décorée de la légion d’honneur. Pour faire parler d’elle, rien de tel qu’une émission au potentiel polémique démesuré. Le jeu de la mort va susciter des réflexions, des débats, des polémiques et même des tonnes de commentaires et autres éditoriaux, même si Baudrillard n’est plus, lui qui aurait sans doute torché un excellent papier. Ce jeu de la mort risque de faire autant débat que la plus emblématique des émissions controversées, Loft Story, qui il y a dix ans marquait l’avènement d’une télé réalité déclinée comme une transgression par rapport à l’ancienne télé du temps de Léon Zitrone, une télé assumant l’héritage de la vertu républicaine du monde des lettres et de la bienséance académique. Ceux qui ont suivi la polémique autour de cette émission rendue célèbre grâce à une fameuse séquence de baise improvisée dans une piscine se souviennent des tonnes de papier sur ce sujet et même dans les forums de l’Internet naissant. Dire du mal de Loft Story était le passage obligé de tout éditorialiste et autre intellectuel soucieux de soigner son image de chevalier blanc de la morale cathodique. Dire du bien de Loft Story était réservé au camp des innovants, des francs-tireurs, des nouveaux rebelles de salon désirant choquer le passant avec des sentences et autres acclamation de la nouvelle télé, avec les nouvelles mentalités, les nouvelles technologie, une nouvelle génération, bref, les nouveaux modernes louant cette moderne modernité face aux vieux modernes nostalgiques des dossiers de l’écran et de la très sérieuse série des rois maudits, diffusée aux débuts de la télévision en couleur.

Le jeu de la mort n’est pas à proprement parler une émission. C’est juste une expérience qui de toutes façons, ne pourra plus être refaite une fois le pot aux roses dévoilé sur la grande chaîne publique, un peu comme une caméra caché mélodramatique. On ne fait piéger une fois mais pas deux. Des Français, sans aller jusqu’à dire qu’ils ont été piégés, se sont trouvés dans la position de cobayes pour une expérience censée être la réplique de la célèbre étude de Milgram, dans laquelle fut testé la propension des individus à se soumettre à une autorité et à transgresser les règles morales au point d’infliger à un faux patient des décharges électriques. Presque un classique.

Que dire de plus que ce qui a été dit ? La télévision est devenue une autorité que les gens suivent. Comme d’autres autorités qui les font obéir. Cette conclusion semble évidente. Imaginons le même dispositif orchestré comme une pièce de théâtre fictive, un test proposé à des cobayes humains. Le résultat serait le même. L’expérience de Milgram, comme cette du jeu de la mort, pèche par son côté artificiel, sa mise en situation d’individus dans des contextes qui ne sont pas réels mais sont censés être des répliques du réel. Les conclusions sont difficiles à tirer, d’autant plus que les individus sélectionnés ne sont pas représentatifs de la population. Ces gens ne sont pas choisis au hasard, comme ceux des panels dans les sondages. Ils ont répondu positivement à la proposition de participation à un jeu télévisé. Et donc, ils étaient déjà conditionnés pour accepter les règles du jeu. Comparer les 60% de l’expérience de Milgram avec les 80% de l’expérience de l’X-trême n’a aucune valeur scientifique. Et puisqu’il est question d’autorité, le réfractaire que je suis refuse d’accepter les enseignements et les conclusions proposées par ces scientifiques manipulateurs aux téléspectateurs. Il faut dire qu’avec l’épisode de la pandémie grippale, je suis vacciné contre les médias, y compris quand ces médias veulent se donner quelques onces de déontologie en mettant en scène la démonstration au service de leur docte autocritique.

Cette émission aura eu au moins le mérite de déjouer la ruse de ces scientifiques qui croient transposer les conditions réelles de l’existence en les reproduisant dans un laboratoire. L’expérience de Milgram a été démystifiée. La science positiviste a cru en tirer quelques conclusions scientifiques tendant à expliquer le nazisme et ses conséquences, et ce, dans le sillage du behaviorisme très en vogue dans les années 60 aux States. Mais hélas, il n’y a pas de conclusion tangible à extraire de l’expérience de Milgram. L’homme placé dans un laboratoire, qu’il soit scientifique ou médiatique, réagit différemment que l’homme placé dans la vraie vie. Néanmoins, cette expérience aura dévoilé l’abandon et l’errance de l’individu contemporain, disloqué dans sa conscience, dédoublé lorsqu’il s’agit de jouer un jeu de la mort, anesthésié par l’animatrice et le public. Un homme tout aussi dédoublé lorsqu’il s’agit de jouer dans le monde du travail et de laisser partir à l’abandon ses collègues licenciés. Le jeu de la mort a révélé l’homme résigné, qui accepte les règles et ne sait plus se rebeller face à un système qui l’écrase. Pourtant, une éclaircie, le vote contre le TCE en 2005 et le refus de la vaccination. Comme quoi, le genre humain présenté à la télé et jeté en pâture aux téléspectateurs est quelque peu falsifié, biaisé. La télévision est un Janus qui dévoile autant qu’il manipule.

Au final, cette expérience aura été une occasion de se servir de l’homme comme d’un instrument pour servir des desseins pas forcément honorables. Un livre est sorti. De belles rentrées d’argent en perspective pour ses auteurs, avec une publicité gratuite en prime time. On appelle cela télévision publique, partie prenante du service public. Et finalement, on pense inévitablement à une escroquerie médiatique bien jouée puisqu’elle incite les spectateurs à accepter les conclusions grâce à quelques psychologues incarnant l’autorité scientifique.

par Bernard Dugué (son site) jeudi 18 mars 2010 - 92 réactions
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  • Par Jean-Fred (xxx.xxx.xxx.61) 18 mars 2010 11:33

    Bonjour Mr Dugué,

    Je crois que vous vous trompez d’analyse sur le sujet, la question n’est pas de savoir si cette expérience est valable ou non scientifiquement.
    Vous tentez de démontrer que parce que cette expérience n’est pas scientifique, elle n’a aucune valeur, c’est faux !!!

    L’analyse qui devrait être faite de cette expérience est que nous avons des candidats en mal de reconnaissance qui sont prêts à aller jusqu’au bout dans 81% des cas !

  • Par Philou017 (xxx.xxx.xxx.36) 18 mars 2010 18:36
    Philou017

    Je ne comprend pas cette attitude négativiste du tandem Dugué-Voris.

    Pour une fois que la télé passe une émission intéréssante, portant de plus une critique acérée sur le système médiatique, il n’y a pas à faire la fine bouche.

    Personne n’est plus critique que moi sur les médias. Mais il faut éviter de tout voir en noir et blanc.
    Cette émission était intéressante et aussi proche de l’expérience de Milgram qu’elle pouvait l’être, de plus encadrée par une équipe de scientifiques.

    Ce que cette émission montre surtout, c’est la difficulté pour nombre de nos concitoyens de s’opposer à la norme, dans un contexte très normatif et uniformisant.
    L’attitude normale et attendue d’un candidat dans un jeu TV, c’est d’être souriant, dynamique, positif. Quitter le jeu parce qu’on le trouve trop nul, cela va exactement à l’encontre de cela. Il y a aussi la pression sociale : quand vous êtes sous les projecteurs, il est difficile d’aller contre le système, car plus qu’un acte de désobéissance, c’est un acte de refus de la socialisation, c’est une sortie de façon définitive de ce cadre de règles implicites qu’impose le système.

    Ce que cela nous apprend aussi, c’est que la société d’aujourd’hui pousse constamment les gens à adhérer à des modèles, à des comportements, à des modes de pensée, au point qu’on peut parler de pensée unique.
    Il ne pousse quasiment jamais à refuser, à se définir par un rejet, mais force constamment l’adhésion. C’est un mode de manipulation qui repose sur le positivisme : faire constamment adhérer les gens à des modèles, plutôt que de les laisser choisir ce à quoi ils pourraient s’opposer.

    C’est ainsi qu’à la télé, il n’y a que des présentateurs sympathiques, des journalistes emplis de positivisme, des candidats dynamiques, des potiches souriantes.
    La pensée positive appliquée à la manipulation de masse.

    On ne critique jamais le fond, mais on reste sur la forme. Si le monde va mal, c’est pas parce que le modèle est une aberration, c’est parce que le modèle n’est pas assez bien appliqué.

    Une fabrique de moutons de panurge, finalement, ce que le documentaire démontre parfaitement parfaitement.

    Merci à ses auteurs.

  • Par Clairetff (xxx.xxx.xxx.202) 18 mars 2010 13:44

    Bonjour,

    Moi aussi le comportement du public m’a intriguée. Bon, si pour le candidat, ils ont mis en avant dans le débat qui a suivi le documentaire, son isolement face à l’animatrice ; les gens dans le public, eux, n’étaient pas isolés. Je ne regarde pas les jeux et autre télé-réalités donc peut être vais-je me tromper, mais il me semble qu’en général on va à un événement ou un spectacle avec un ou des amis. On peut parler en douce avec son voisin.  Une réaction spontannée d’indignation peut déclencher l’émergence de réseaux dans le public… S’il est dur de se lever tout seul, pour le candidat, comment le public a-t-il put être complice si ce n’était pas des acteurs ? Combien de gens sont sortis de la salle ?

    On voit surtout les candidats dans le documentaire, mais le public aurait put lui aussi être un objet d’analyse intéressant.

    Le résultat quelque soit les lacunes du protocole scientifique est tellement troublant : une personne accepte de faire souffrir et mettre en danger la vie d’autrui, dans l’allégresse générale des spectateurs ; que j’ai besoin d’essayer de comprendre.

  • Par Fergus (xxx.xxx.xxx.49) 18 mars 2010 16:22
    Fergus

    Bonjour, Voris et Bernard.

    Sur quoi vous basez-vous pour affirmer, en contradiction avec des informations entendues ou lues ici et là, que les candidats choisis l’ont été en fonction de leur goût pour la télé-réalité ? J’avoue que cette affirmation non seulement me surprend mais me hérisse quelque peu le poil car le protocole de recrutement semble avoir été fait précisément pour éviter cet écueil. Et mis à part un ou deux candidats qui reconnaissent avoir été consommateurs de télé-réalité, les autres n’y ont pas fait référence.

    Certes, cette émission-expérience est sujette à bien des débats, et sans doute à bien des critiques. Mais il convient, dans le regard que l’on pose dessus, de ne pas tomber prêter soi-même le flanc à la critique en usant d’arguments fallacieux ou tendancieux.

    Autre chose : cette émission n’est évidemment pas représentative de la vraie vie, mais elle n’en est pas si éloignée si j’en crois mes propres expériences. En voici une, vécue à l’armée, sur laquelle je reviendrai peut-être dans un prochain article :

    Il était une fois un sous-officier sadique qui prenait plaisir à rassembler le piquet d’incendie de la caserne plusieurs fois par nuit pour emmerder les appelés. Et ça marchait très bien : réveillés en sursaut 3 ou 4 fois dans la nuit, les bidasses se précipitaient au poste de garde, à l’autre bout de la caserne, en treillis, rangers et casque sur la tête comme le voulait le règlement. Après 2 appels lors de mon 1er piquet d’incendie, je me suis mis en pyjama puis je me suis couché tandis que mes camarades s’allongeaient tout habillés sur leur lit. Au 3e appel, j’ai eu la tentation de refuser d’y aller, ce qui m’aurait coûté quelques jours d’arrêts supplémentaires dans un palmarès déjà bien étoffé. J’ai pourtant choisi de me présenter... en pyjama. Cela m’a valu une convocation par le colonel qui, très étonné, a appris par ce biais les agissements de l’adjudant. Ce genre de plaisanterie a aussitôt cessé, et si j’ai subi pour la forme quelques jours de consigne, l’adjudant a été victime d’une sévère sanction. Conclusion : depuis plus d’un an, des appelés subissaient sans se rebeller un traitement sadique. Je crois malheureusement que la plupart de ceux-là auraient sans aucun doute poussé la manette des 460 volts !!!

    Bonne journée.

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