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Journée d’un Explorateur urbain : les catacombes de Paris

Naturellement, je crois que j’ai toujours eu la fibre pour l’Exploration urbaine (Urbex). Les lieux occultés et interdits sont des mondes parallèles fascinants, avec leurs propres règles, leurs faunes et leurs dangers. Logiquement, je me suis senti « appelé » par les catacombes à mon arrivée à Paris. C’est le récit d’une découverte d’un point de vue solitaire, égocentré, que je vous propose.

Une des règles d’or de la cataphilie est de ne jamais révéler publiquement les emplacements des entrées. Il aura fallu sur internet, après des heures de recherches, recouper des photos de sites cataphiles amateurs avec celles d’un site touristique parisien pour obtenir une indication des lieux permettant enfin d’envisager une reconnaissance de terrain.

 

Par un beau samedi après-midi, je remplis un petit sac à dos d’hydratation noir avec une lampe frontale, une boussole, une dague, un briquet, des crochets de serrures, un plan de Paris, un bonnet noir et des barres de céréales. Je porte des vêtements respirant tirant sur le bleu nuit (moins visible que le noir par basse luminosité) et de discrètes chaussures de trail. C’est une panoplie qui n’attire pas l’attention en ville mais reste très efficace en tout terrain. Ayant toujours agit seul dans mes expériences passées, j’attache une importance maladive à mon équipement car il devient vite le seul compagnon sur qui compter. Je préviens tout de même un ami en lui demandant d’avertir la gendarmerie au cas où il n’aurait pas de nouvelles de moi avant minuit et je me mets en route, n’ayant aucune idée de ce qui allait se passer.

 

J’ai d’abord visé à côté de la plaque : métro Ballard, je pensais trouver une entrée sur une ligne de chemin de fer désaffectée, dont la présence invisible du sol m’avait été confirmée par Google Earth (48°50’11.16"N 2°16’40.82"E). J’étais loin du compte pour les catacombes mais cette ligne de chemin de fer désaffectée représente à elle seule un monument incontournable et facile d’accès de l’exploration urbaine à Paris. C’est la Petite Ceinture, dite « PC », le plus grand terrain vague de France en plein Paris. C’est joli, en fait, plus j’avance vers l’est, plus c’est joli. Je me promène à mi-hauteur d’immeubles, mais les bruits de la circulation paraissent lointains, je suis entouré de verdure, des lézards prennent le soleil sur les rails désormais inutiles, les oiseaux chantent, le soleil brille, je suis très satisfait de ma première découverte : une immense zone de verdure sauvage en plein Paris !

 

Ce n’est que plus tard, plus loin, et après de petites acrobaties, que je me trouve enfin devant ce que je cherchais : une petite cavité entourée de tags et de déchets sur le coté d’un long tunnel noir et humide. Il n’y a plus qu’à entrer. J’installe ma lampe frontale, un modèle permettant de focaliser la lumière d’une LED à haute puissance garantissant une cinquantaine d’heures d’autonomie. Avec le temps « perdu » sur la Petite Ceinture, je me rends compte que la nuit est tombée au bout du tunnel, mais de toute façon, là où je veux aller, même la nuit ne pourra rivaliser d’obscurité. Je prends une dernière bouffé d’air frais et je me glisse dans l’ouverture.

 

Le plafond est bas. Il faut quasiment ramper sur une vingtaine de mètres avant d’accéder à une première vraie galerie. Là, le plafond en roche calcaire est assez haut, disons que malgré mes 1m95 je ne dois me pencher qu’épisodiquement, mais mon bonnet est une protection bienvenue. Les murs sont des murs, c’est-à-dire un empilement régulier de roches taillées, et le sol est légèrement boueux. Il y a parfois des flaques d’eau sur plusieurs mètres. L’eau des flaques est trouble, ce qui signifie que quelque chose, probablement un humain, est passé il y a moins d’une heure. Le nombre de traces de semelle dans la boue indique en effet une fréquentation assez importante. Je suis dans le GRS mais je n’ai aucune idée précise de l’endroit.

 

Plus loin, la galerie débouche sur le boulevard Jourdan, enfin, sa version souterraine. Sur la paroi, il y a une plaque comme on en voyait à la surface au début du siècle qui l’indique. Je constaterai plus tard que le nom de quasiment toutes les galeries est indiqué avec le nom de la rue qui, je suppose, est au dessus. Parfois il s’agit d’une plaque en ruine, parfois le nom est directement gravé dans la roche. Le « boulevard Jourdan » continue loin, très loin, enfin, je comprends que les notions d’espace-temps sont modifiées dans ces conditions troglodytes.

 

Il ne fait pas froid, j’ai rangé ma polaire dans mon sac et je suis en T-shirt (en fait la température est de 15°C toute l’année). Au bout de quelques mètres dans ce tunnel, je m’assoie tant bien que mal et j’éteins ma lampe pour m’imprégner de l’environnement. Sans surprise, l’obscurité et le silence sont massifs et m’enveloppent immédiatement.

 

Il faut normalement compter un quart d’heure pour que la pupille de l’œil humain atteigne son ouverture maximale, et par très basse luminosité il est impératif de maintenir les yeux en mouvements saccadés afin de percevoir des contrastes invisibles autrement. Ici c’est inutile, aucune source lumineuse naturelle n’est jamais parvenue dans ces lieux.

 

De temps à autre, on peut entendre une goutte tomber dans une flaque, le son se réverbère contre les parois humides durant une demi-seconde. Au bout de quelques minutes, un grondement sourd et lointain se fait entendre. J’ai déjà connu cette clameur souterraine : une nuit où j’étais entré dans les fondations d’un pont en construction en Espagne, cela m’avait tellement effrayé que j’étais remonté tout courant poursuivi par ce bruit inconnu. Il s’agit en fait d’un véhicule lourd évoluant sur des rails, ses vibrations sont perceptibles très loin sous terre. D’où je suis, je suppose que cela peut-être la ligne de tram, à moins qu’il ne s’agisse d’un métro. Le grondement s’éloigne puis disparaît après quelques secondes, en même temps que mes bons souvenirs, car déjà un autre bruit tout aussi identifiable se fait entendre : des humains.

 

Tout d’abord, dans ce genre de situation, il importe de garder son calme. Le plus probable est que les intrus sont des intrus tout comme moi, et que cela nous fait déjà un point commun. Et s’ils sont méchants, comment peuvent-ils savoir si je ne suis pas plus méchant qu’eux ? L’essentiel est de ne pas avoir peur mais de toujours rester sur ses gardes. Il s’agit de deux jeunes hommes, moyennement équipés mais semblant être des habitués des lieux. Ils s’expriment correctement et ne présentent pas d’indice inquiétant. Malheureusement, ils n’ont pas l’air trop surpris de rencontrer quelqu’un, ça doit être assez fréquent. Ils le sont nettement plus d’apprendre que c’est ma « première descente », seul. Alors nous parlons un peu et ils m’expliquent les gravures de l’inspection des carrières, les descentes de gendarmes, la nappe phréatique (on a les pieds dedans) et autres secrets à garder sur les entrées. Ce sont des cataphiles.

 

Dans le futur, j’en rencontrerai beaucoup d’autres. La vie animale est quasi nulle dans les galeries, même si l’on peut parfois croiser un groupe de spéléologues ou un explorateur urbain solitaire, les cataphiles constituent l’espèce dominante. Ils évoluent par groupe de 2 à 6 individus, pour la plupart des mâles assez jeunes portant de longues bottes de pêcheur, des sacs étanches et des frontales à LED aux piles fatiguées. Les plus extrémistes d’entre eux continuent à utiliser de vieilles lampes à acétylène qui diffusent une lumière indéniablement plus chaleureuse. Très souvent ils transportent une mini chaîne hi-fi ne jouant que des groupes alternatifs ou underground (ce qui permet de les localiser de loin) qu’ils laissent allumer en permanence. Ils rôdent toute la nuit sous la capitale s’arrêtant dans des salles au nom évocateur de Byzance, Sarko, Château de sable ou Fantôme pour les « restaurer ». En effet, ils portent souvent une brosse en métal pour nettoyer les tags indésirables mais certains taillent et scie carrément la roche pour construire des puits, des bancs ou des tables basses. Ils viennent le plus souvent pour fumer, boire ou se reposer dans une bâche ou un vieux sac de couchage et les bougies deviennent leur instrument de mesure du temps. Ils passent régulièrement leur nuit « en dessous » et certains peuvent rester plusieurs jours. Le dimanche, certains apprécient donc qu’on les informe sur la météo ou les dernières nouvelles. Si certains ont l’air patibulaire, ils sont toujours prêts à partager ce qu’ils ont : joint, alcool, nourriture et leur passion des catas. Sous leurs déguisements d’égoutiers hippies, ils savent faire preuve d’une érudition impressionnante sur l’histoire des carrières de Paris.

 

Mes nouveaux copains me proposent de m’emmener voir le « passe-muraille », c’est tout près. J’ai déjà lu sur internet des descriptions de cette œuvre mystérieuse et j’accepte leur proposition. Nous prenons une nouvelle galerie, pour le coup complètement inondée, un « banga » comme ils les appellent (l’eau peut monter jusqu’au nombril dans les plus profonds). Il y a de petites stalactites en rideaux sur les côtés et on peut même voir des fossiles de petits coquillages incrustés dans le plafond. Au bout de 5 minutes ils s’arrêtent et la lumière de ma lampe se reflète sur un membre humain d’une blancheur cadavérique sortant de la paroi. C’est le « passe-muraille ». Une statue d’un homme nu dont le torse et les membres émergent du mur. L’effet est très saisissant, presque hypnotique, mais pas suffisamment pour je n’entende pas mes « guides » se carapater à toute vitesse dans une galerie parallèle à celle que nous venons d’emprunter. Dans ce genre de situation, il s’avère important de savoir faire le point rapidement.

 

Durant mes recherches sur internet qui remontaient à deux ans - il y a eu un décalage indépendant de ma volonté entre la collecte d’infos et la reconnaissance de terrain - j’avais lu sur un site que certains cataphiles jouaient parfois à « perdre » les explorateurs téméraires. J’ai déjà remarqué que ces détails insignifiants qu’on croyait oubliés peuvent revenir en mémoire à la vitesse de la lumière dans ce genre de situation. Rattraper mes tourmenteurs amateurs quitte à les tourmenter ensuite, me paraissait tout de même plus souhaitable que de me retrouver perdu à 30 mètres sous terre. Car je me serais perdu, la première fois, toutes les galeries se ressemblent.

 

Je détale à leurs trousses et éteins ma lampe (les reflets de leurs lampes me suffisent et sans lumière ils ne sauront pas à quelle distance je les talonne). Ils prennent une petite ouverture latérale, mais j’ai repéré la manœuvre, leur tentative à échouée. Les rapports se tendent deux secondes quand je leur demande l’air de rien si on a emprunté le même chemin qu’à l’aller. Ils me répondent « oui, pourquoi ? » en faisant semblant de s’intéresser à un puits. Pour rien. J’apprendrai plus tard en étudiant des cartes de l’Inspection Générale des Carrières que le chemin n’était pas le même mais que je n’aurais pas non plus pu me perdre « gravement » à cet endroit. Il s’agissait très probablement d’une blague de potache ayant fait long feu, heureusement quand même.

 

En rejoignant le boulevard Jourdan, ils croisent un groupe d’amis qu’ils semblaient attendre et me proposent de les accompagner. Je les suis jusqu’à leur première pause mais je les laisse poursuivre sans moi lorsqu’ils décident de s’aventurer dans une zone de galeries labyrinthiques.

 

Ca aura été une journée mémorable et de toute façon c’est décidé, je reviendrai avec une carte et du matériel plus lourd.

 

*****

Le but de l’Urbex est d’atteindre et d’explorer des lieux interdits de la manière la plus discrète possible. Ce n’est pas une activité sans risques. J’ai toujours agi seul et la plupart du temps de nuit. Avec le temps j’ai appris l’utilisation de cordes et de harnais, l’escalade, le camouflage (vestimentaire et olfactif) et toutes sortes de techniques de survie, d’orientation et d’infiltration plus ou moins avouables qui m’ont permis de m’aventurer sereinement, seul, dans les catacombes.

 

Si la pratique de l’ « urbex » vous intéresse, réfléchissez bien, c’est une activité souvent illégale et dangereuse qui le sera bien plus si vous n’avez pas un minimum d’expérience et de technique.

Photo : http://jcpatat.nerim.net/paris/cata/

 

 

par Actias (son site) lundi 14 janvier 2008 - 14 réactions
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  • Par grangeoisi (xxx.xxx.xxx.199) 14 janvier 2008 13:59

    Article sympathique relatant sans fioritures votre très "animée" première plongée dans les "dessous" de Paris.

     

    Vous souhaite de "bonnes journées" mais revenez-nous pour d’autres relations. Cordialement.

  • Par Marc Bruxman (xxx.xxx.xxx.80) 14 janvier 2008 23:20

    C’est toujours marrant ces comptes rendus de découverte des catacombes.

    Mais même si c’est un secret de polichinelle vous n’auriez pas du indiquer la "petite ceinture". Vous donnez en effet suffisament d’informations dans l’article pour qu’un newbie un tant soit peu motivé puisse trouver l’entrée.

    Je ne suis pas contre les visites, y allant moi même fréquamment mais vous avez pu constater que le réseau est dégeulasse près de cette entrée (entre les tags et les ordures). Ces dégradations sont dues à la présence de visiteurs irrespectueux que l’on préfére ne pas voir sous terre. D’ou une certaine réticence à la publicité des lieux. Si vous avez trouvé les lieux dégeulasses sachez qu’il y a réguliérement des amoureux des lieux qui font des descentes "poubelles" pour ramasser ce que d’autres y ont mis. Sinon le sud du GRS serait déja bouché par les déchets. (Les catacombes sont à ce sujet une bonne sensibilisation à l’écologie et aux dégats que peuvent causer un nombre d’humains pourtant faible).

    Il existe d’autres grandes carrières souterraines sous paris et sa banlieue beaucoup moins fréquentés que le GRS. Elles sont en bien meilleur état de conservation que le GRS. Le nord du GRS est également en bon état, vous apprécierez surement la différence que vous le visiterez.

    Il est également important que les nouveaux soit initiés, cela évite des bétises comme il y a un peu plus d’une semaine ou les pompiers ont du se ramener dans le réseau parce qu’un trou du cul s’est coincé dans une chatière. L’endroit n’est pas aussi dangereux que la légende le raconte, mais il y a largement moyen de s’y faire mal si on est pas prudent. C’est très chiant pour les pompiers d’y intervenir donc il vaut mieux éviter d’abuser de leur gentillesse.

    Sinon pour info quand même, aller sur la PC ca peut vous couter 180 € d’amende. (Je m’en suis déja pris plusieures). Cette précision est je pense utile pour les lecteurs d’AV... Méfiez vous aussi des entrées par "plaque d’égout", n’essayez même pas sauf si on vous montre le geste pour l’ouvrir et la fermer correctement. Ca pèse lourd (130 Kg) et sans technique au mieux vous n’y arriverez pas, au pire vous vous la prendrez sur la geule en tentant d’ouvrir de dessous. (Doigts coincés, tête frappée, ...).

    Voila, continuez à faire de belles découvertes, remontez photos et souvenir, mais SVP ne donnez pas de précisions sur les entrées. (Sauf à des gens en qui vous avez toute confiance bien sur).

  • Par Brif (xxx.xxx.xxx.175) 14 janvier 2008 16:42

    Votre carnet de voyage est original et agréable à lire. J’espère que vous y rajouterez d’autres chapitres...

  • Par fergus (xxx.xxx.xxx.197) 14 janvier 2008 16:35
    Fergus

    Merci pour ce récit. J’ai moi-même expérimenté la cataphilie, étant gosse, avant qu’elle ne soit à la mode et ne soit désignée sous ce terme qui nous était alors totalement inconnu. Au cours de nos explorations, nous avions découvert, mes copains et moi, un accès dans la cave d’une vieille maison de la rue Dareau, grosso modo dans la partie haute de l’actuel immeuble Méridien. Une fois ressortis des souterrains (nous n’allions guère que jusqu’aux catacombes de Denfert), nous nous rendions juste en face, encore tout crottés de marnes, dans les usines Dumesnil où les ouvriers embouteilleurs nous offraient gratos des bouteilles de limonade. Tout notre terrain de jeux était là, dans ces souterrains mystérieux, dans les immeubles en démolition, dans les vieux ateliers d’artistes délabrés (je parle des ateliers !) et dans les prodigieuses terres d’aventure qu’étaient alors les "terrains vagues" envahis de sureaux et de buddléias, mais aussi parsemés de débris métalliques, de gravats et de verre pilé. Du haut de nos dix ans, nous étions les rois !... Autre temps !

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