En 2050 nous serons neuf milliards. C'est ce qu'estime l'ONU, neuf milliards de bouches à nourrir tandis qu'avec nos sept milliards actuels une personne sur sept souffre déjà de la faim. Pour beaucoup, c'est un réel défi alimentaire qui va nécessiter de profonds changements dans nos modèles de production agricole. À la base de ce défi, un second qui n'est autre qu'une crise environnementale sans précédent marquée par la diminution de la biodiversité, l'épuisement de nos ressources, la pollution anthropique et les changements climatiques. Une des causes directes à ce constat n'est autre que le modèle agricole majoritaire mis en place directement par le système politico-économique capitaliste, à savoir, l'agriculture industrielle, aussi appelée agriculture intensive ou conventionnelle.

Depuis les dernières décennies, l'effort collectif à la conscientisation ainsi que les nombreuses sonnettes d'alarmes tirées par les spécialistes de tous domaines ont contribué à une évolution des attentes citoyennes en matière d'alimentation. De nouveaux concepts sont nés, axés autour de l'approche environnementale et de la notion de durabilité. On veut du sain, de l'écologique. C'est ainsi que l'agriculture biologique s'est vue entrer sur le devant de la scène et que la question est devenue politique. Mais bien que de plus en plus de consommateurs en deviennent ses adeptes, beaucoup à tous les niveaux contestent la capacité de l'agriculture biologique à pouvoir tous nous nourrir. Ceux-là mêmes pensent que les contraintes seraient trop grandes car les rendements seraient trop faibles impliquant d'augmenter encore les surfaces agricoles, ce que l'on cherche justement déjà à réduire. De ce courant est née l'agriculture raisonnée, un « état d'esprit auquel adhère l'agriculteur » et qui s'applique plus facilement à la grande distribution. Cependant, le scepticisme qu'elle provoque chez plusieurs spécialistes ainsi que son manque de légitimité et de visibilité auprès des consommateurs font qu'elle peine à émerger.
Devant ce nouveau constat et le courant des préoccupations actuelles apparaît une « nouvelle voie » promulguée au Grenelle de l'environnement, héritière de l'agriculture raisonnée, plus prometteuse que le bio et moins énergivore que le conventionnel, il s'agit de l'Agriculture Écologiquement Intensive à haute valeur environnementale (AEI). Ce qui interpelle au premier abord est l'appellation volontairement provocatrice visant à susciter le débat, on nous parle d'intensification, encore. Une intensification (se voulant innovatrice) des savoirs qui consisterait en la concertation et l'intégration des connaissances scientifiques écosystémiques, agro-écologiques et le savoir-faire des agriculteurs/éleveurs afin d'utiliser de manière optimale les fonctionnement des écosystèmes et processus écologiques dans la production agricole. On cherche à produire mieux sans s'interdire complètement les avancées technologiques tout en produisant plus afin d'assurer notre sécurité alimentaire d'ici 2050.
Mais comme Sylvie Bonny, chercheuse à l'INRA, le souligne dans sa publication sur les voies et défis de l'AEI, même si cette dernière reçoit un accueil plutôt favorable dans un contexte où l'on s'accorde à dire qu'il y a nécessité de réforme, on ne peut nier les divergences de point de vue quant aux orientations, objectifs et innovations en agriculture durable. Effectivement, face au défi 2050, le consensus entre la voie qui est d'accroître fortement la production et la voie qui vise à mieux redistribuer les richesses tout en modifiant notre mode de consommation (notamment en réduisant la partie carnée de l'alimentation des pays riches, tandis même que la FAO et l'OCDE s'accordent à dire que la production de viande pourrait même doubler d'ici 2050 en passant à 465 millions de tonnes) est loin d'être acquis. Il en est de même quant à la question des solutions que pourraient apporter les innovations techniques comme scientifiques (par exemple les cultures transgéniques), ainsi que la crédibilité à accorder aux firmes privées (souvent violemment critiquées) qui les développent vis à vis des intérêts qu'elles ont a y gagner.
Face à cette question, la position de Philippe Cousineau, président de la Fédération régionale des CIVAM (Centre d'Initiative pour Valoriser l'Agriculture et le Milieu rural) est claire, « il rejette toute adhésion des CIVAM au concept d’agriculture écologiquement intensive qu’il considère comme un rhabillage de l’agriculture raisonnée ». Sa critique ? Que l'AEI ne remet pas en cause le productivisme tandis qu'un système agricole réellement durable nécessite une rupture totale avec le système conventionnel. L'AEI ne serait au final qu'un maquillage de plus, un greenwashing.
Luc Guyau, président de la FAO le dit lui-même au cours de la 4ème rencontre du groupe interparlementaire France-Chine ayant pour thème la préservation des biens publics mondiaux : un enjeu crucial pour les pays émergents :
"Il serait déraisonnable de penser pouvoir nourrir demain 9 milliards d’humains en généralisant un seul modèle […] La sécurité de demain implique que la production de biens alimentaires soit assurée autant que possible par les nations elles-mêmes et pour leurs propres populations […] et là se pose la question de l’utilisation des biens alimentaires, issus de l’agriculture, de la pêche et de la forêt, au service de l’ensemble des populations, et non plus seulement au service de quelques intérêts économiques ou géostratégiques plus ou moins bien compris."
En d'autre termes privilégier au maximum l'autonomie alimentaire, les « circuits-courts » à moindre impact environnemental, revaloriser le métier d'agriculteur en améliorant sa rémunération.
Ainsi à l'aube de réformes majeures dans nos modes de productions, il incombe à tous les acteurs de nos sociétés, à tous les citoyens de rester informés tout en se maintenant vigilant et en participant aux concertations et prises de décisions politiques en termes d'orientations agricoles, afin de soutenir le développement de l'agriculture de demain qui relèvera de l'ensemble des réflexions, des initiatives, des modèles et des décisions prises à tous les niveaux, du consommateur au producteur en passant par des spécialistes indépendants et ce afin d'aborder et de résoudre démocratiquement au mieux le défi alimentaire mondial de 2050 ainsi que le renforcement des inégalités qu'il va susciter.
Julie DENIS
Programme de baccalauréat en biologie écologie
Université du Québec à Rimouski et Université Montpellier II
Sources citées :
ADEAS CIVAM., 2010. « L'agriculture écologiquement intensive : la nouvelle imposture... ». Maison des paysans.
BONNY S., 2010. « L'intensification écologique de l'agriculture : voies et défis ». Publication INRA, ISDA 2010, Montpellier 28-30 Juin 2010
CLAVREUL L., 2007. « Le vrai-faux déclin de la viande ». Article paru dans Le monde, mis à jour le 25 novembre 2009.
GRIFFON M., 2010. « Pour des agricultures écologiquement intensives ». La Tour d’Aigues, Editions de l'Aube, 112 p.
GUYAU L., 2010. « La préservation des biens publics mondiaux : un enjeu crucial pour les pays émergents » . Intervention aux 4èmes rencontres du groupe interparlementaire France-Chine , 5 octobre 2010.

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