La France apaisée. Devant mon poste de télé. Le 8 mai 2012 au matin. Sur le petit écran, un cortège d’une douzaine de limousines noires aux vitres teintées. La toute dernière est entourée d’une vingtaine de motards de la République en costume d’apparat. Ce long serpent sérieux et silencieux avance à petits tours de pneus vers l’Arc de Triomphe qu’il atteindra après une courte pause devant la statue du Grand Charles, sur le faux Paradis que sont les Champs Elysées. Le reptile motorisé a l’apparence d’un convoi funèbre.
Un chef nous quitte, un autre nous arrive.
Quelques tonnes de minutes plus tard, innombrables poignées de mains. Des kilos multicolores de médailles sur de vieilles poitrines chancelantes. Des drapeaux, des bises, des fleurs, une flamme qui s’éveille sous la blessure … d’une épée, des gants blancs, des képis et chants patriotiques. Les visages sont graves. La musique est grave. Une légère brise printanière soulève les mèches rebelles. Il fait frisquet. Des écharpes, des manteaux et pourtant, dit-on, en mai fait ce qui te plait question costumes ou uniformes.
Par la présence de deux Présidents de sa République, le sortant et le rentrant, la France apaisée célèbre à sa manière le 67° anniversaire de la fin la deuxième guerre mondiale. Celui de la victoire sur le nazisme.
C’est qu’elle a de la mémoire la France avec ses 11 novembre et 8 mai. La France, mon pays, qui me fait quelquefois briller les yeux à l’écoute de son hymne pourtant sanguinaire. Les strophes qu’ont chanté voilà bien longtemps et pour la première fois, des soldats venus comme moi de la Méditerranée. La France et sa longue histoire glorieuse. De Napoléon que je n’ai jamais pu encadrer et de ses écrivains qui ont enchanté ma jeunesse. Comme elle aime à se souvenir !
Mais cette France là se souvient-elle d’un autre 8 mai 1945 ?
Ou plutôt du même 8 mai 1945 ?
De l’autre côté de Mare Nostrum, sur une terre où ma mère avait vu le jour, 34 ans plus tôt. En Algérie. Dans le Constantinois, si proche de la Tunisie où je vis après y être né. En plein cœur des montagnes de la Kabylie, berceau des berbères à la fierté bien plantée dans le cœur. Les premiers locataires de l’Afrique du Nord, dont les ancêtres ont résisté à toutes les invasions comme à toutes les servitudes.
« C’est en 1945, le 8 mai, que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles. J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme. » a écrit bien plus tard, l’écrivain algérien d’expression française, Kateb Yacine, alors lycéen à Sétif.
Sétif, Guelma, Kherrata des noms qui résonnent l’horreur. 35.000 à 40.000 morts. Tous berbères. Ou presque. Tous, ou presque, musulmans. Parmi eux 10 morts et quelques blessés sont comptés comme des « européens » et soldats français.
Le gouvernement tricolore de cette époque, sous la houlette du Général de Gaulle, compte dans ses rangs des socialistes et des communistes. « L’Humanité » organe du PCF écrit qu’en Algérie, quelques dizaines de manifestants musulmans pronazis sont morts lors d’affrontements avec les forces de sécurité.
Forces de sécurité ? Sous le commandement du Général Duval, une armée. Les mercenaires de la Légion Etrangère, les tabors marocains, les sénégalais et des français métropolitains. Dix mille au total. Des milices de civils armés. Tous des autochtones. Les policiers. Des futurs OAS. Des avions et des canons. Le tout pour réprimer les premières manifestations nationales d’algériens, jeunes et vieux confondus sous un drapeau vert et blanc et défilant dans le calme dans les rues principales des trois villes.
Les autorités françaises chiffrent à « 500 à 600 tués » le nombre des victimes parmi les manifestants. Il y en a eu effectivement plus de 35.000. Femmes, enfants, des bébés même, des cadavres jetés dans de la chaux vive. Le vide à tout prix, maison après maison. Dans toute la région. Le 8 mai et les jours suivants.
Silence de plomb en France. Jusqu’en 2005, soixante ans plus tard. Le 27 février de cette année là, lors d’une visite à Sétif, M. Hubert Colin de Verdière, Ambassadeur de France à Alger, qualifie les « massacres du 8 mai 1945 de tragédie inexcusable. » Cet évènement constituera la première reconnaissance officielle de la responsabilité de la République Française.
En ce 8 mai 2012, en France aucune commémoration de cet acte. Aucun geste. Aucune ligne dans les médias, aucune parole sur les écrans de la France Apaisée. Ou plutôt, si. Un seul. A Marseille sur l’un des quais du Vieux Port une dizaine de personnes faméliques sous une banderole franco-algérienne ont marqué l’évènement.
Il est bon, il est fort que la France, mon pays, se souvienne des barbaries. Mais j’aimerai tant qu’elle se souvienne de toutes les barbaries. Y compris les siennes.

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