Faudrait-il, sous prétexte que le Web est un média différent, s’astreindre à de nouvelles règles d’écriture et privilégier les phrases courtes ?
Le Web est un média qui diffère de tous ceux qui l’ont précédé. Il n’est pas comparable à un magazine, à un livre, aux DVD ou à la radio. Le point qui distingue particulièrement le Web d’autres supports d’information serait la brièveté avec laquelle un site doit convaincre.
Un nouveau magazine va présenter sa couverture à côté de celle des autres dans une librairie durant un bon mois. Ce journal dispose donc de quatre semaines d’exposition pour appâter le chaland. Avec un peu de chance, celui-ci s’attardera à en feuilleter les pages. S’il est attiré par un article ou deux, il se peut qu’il achète le magazine et même qu’il en devienne un lecteur régulier.
Le Web répond à une autre logique : celle du zapping. En ce sens, le seul avec lequel l’on pourrait tenter une comparaison serait la télévision par câble ou TNT avec, à tout moment, des centaines de programmes disponibles. Le spectateur qui n’a pas d’idée préconçue va passer de chaîne en chaîne pour finalement être happé par un film, un débat ou un documentaire qu’il va prendre en marche.
Le Web se situe dans une même catégorie d’une offre multiple avec pour particularité qu’il existe une surabondance de réponses pour la moindre question. L’internaute le sait pertinemment et cela influe sur son comportement : s’il ne trouve pas son bonheur là, il le trouvera ailleurs. Si un élément quelconque dans le design du site lui déplaît, un clic vers la touche Précédent résout son problème.
Les responsables de sites doivent donc jouer leur jeu tout ayant cette contrainte à l’esprit. Un site doit convaincre immédiatement. Selon le livre IT Governance, un site ne disposerait que 10 secondes, dix toutes petites secondes pour convaincre.
« Diverses recherches ont montré que les utilisateurs accordent à un site Web 10 secondes avant soit d’aller plus en profondeur, soit d’abandonner le site afin d’en chercher un autre qui réponde au même but. »
Le site n’a que de ces maigres secondes pour happer l’attention de l’internaute et le convaincre qu’il peut être bon de séjourner ne serait-ce qu’une minute ou deux dans ce territoire encore inconnu. Internet facilite un zapping bien pire qu’avec la télévision. De plus, la sanction est bien plus forte que pour une chaîne du câble qui continuera d’apparaître dans la grille des programmes jour à jour. Sur le Web, une fois qu’un internaute a déserté un site sur lequel il venait d’arriver, il y a de fortes chances pour qu’il n’y revienne jamais.
Ce qui a pu faire fuir l’internaute peut être lié à divers éléments : une mise en page brouillonne, des titres mal formulés, une publicité intempestive, un temps de chargement trop long… S’il est venu avec une requête pratique par le biais du référencement naturel et qu’il est encore là au bout de quelques secondes, c’est un autre facteur a fait toute la différence : l’écriture Web.
La façon d’écrire pour le Web se distingue de celle que l’on trouve dans les quotidiens d’actualité, dans les magazines, dans les livres, dans les présentations Powerpoint… Elle a sa propre logique, ses propres règles, son rythme et sa densité bien à elle.
Le consultant Olivier Andrieu, responsable du site Abondance.com dédié à l’actualité des moteurs de recherche et au référencement résume la chose en une formule :
« L’équation est la suivante : il faut écrire à l’intention des internautes tout en ayant à l’esprit le référencement par les moteurs de recherches. »
« En d’autres termes, il ne s’agit pas d’écrire pour Google, Bing ou Yahoo ! mais bel et bien pour les internautes. Il faut toutefois le faire en ayant à l’esprit certaines règles qui font que le contenu éditorial sera mieux pris en compte en par les moteurs de recherche ».
Hmm… Il pourrait sembler à première vue qu’il y a là une équation bien complexe à résoudre. De fait, rédiger des articles pour le Web est très certainement une affaire de professionnels de l’écriture. Qui plus, c’est que ce qui est vrai pour un site ne l’est pas forcément pour un autre et en la matière, la « vérité » est susceptible d’évoluer. Il est néanmoins possible de dégager des lignes fortes applicables par tous. Nous allons abordons ces points clés ici, tout en tentant de délimiter clairement leur portée.
Faut-il des textes courts ?
« Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque. »
Ainsi s’exprimait jadis Michel de Montaigne. Avec une telle approche de l’écriture, cet écrivain eut été bien à sa place en tant qu’auteur pour le Web. De fait, le premier mot d’ordre que donnera généralement un expert du domaine est d’écrire de textes cours, des phrases courtes et parfois même des mots courts.
Il existe en réalité un vaste débat à ce sujet et il est difficile de proposer une règle absolue et unique qui s’appliquerait uniformément à tous les types de contenus. Il est certain que les textes concis sont mieux à leur place sur un média qui est lu sur écran, mais il est également vrai que la technologie des écrans change et continuera d’évoluer vers un confort de visualisation de plus en plus grand.
En matière d’écriture Web, un écrit fait souvent référence : « How to Write for the Web » rédigé par John Morkes et Jakob Nielsen en 1997. Ses auteurs ont alors affirmé qu’il était fondé sur plusieurs années d’expérience du Web, mais il convient tout de même de rappeler que le Web grand public a démarré en 1994 et que nous disposons d’un beaucoup plus grand recul aujourd’hui. Toujours est-il que Morkes et Nielson énonçaient alors trois principes clés selon eux :
1. Sur le Web, les utilisateurs ne lisent pas. Ils balayent les pages, tentent de happer quelques phrases ou même des parties de phrases afin d’obtenir l’information désirée.
2. Les utilisateurs n’aiment pas les longues pages qu’il faut faire défiler. Ils préfèrent que les textes soient brefs et aillent à l’essentiel.
3. Les utilisateurs détestent tout ce qui ressemble à du fluff marketing ou tout langage excessivement laudatifs. Ils préfèrent une information factuelle.
À l’époque, Jakob Nielsen, officiellement reconnu comme « docteur en interactions homme/machine et spécialiste du design sur le Web », disait avoir prouvé l’efficacité de cette approche. Après qu’il ait réécrit le texte d’un site en appliquant ces diverses règles, la satisfaction des lecteurs avait progressé de 159 %.
Jakob Nielsen et son acolyte John Morkes ont toutefois écrit ce texte à une époque où le parc d’ordinateurs portables était beaucoup moins vaste qu’aujourd’hui. La plupart des utilisateurs du Web lisaient alors le texte sur des tubes cathodiques fort mal adaptés à la lecture de la part leur forte luminosité et aussi par la position relevée de la tête qu’ils obligeaient à adopter. La lecture sur un écran était alors fatigante et même pénible. Les technologies d’affichage ont fortement évolué. La lecture de texte sur de nombreux écrans plats est devenue agréable et plus encore sur les ordinateurs portables de par la possibilité d’incliner l’écran à sa guise. Sur les e-readers tels que le Sony Reader ou le Kindle 2 d’Amazon, le confort est pour l’essentiel similaire à celui d’une page de livre. De ce fait, l’on peut estimer que le point 1 de leur argumentaire « les utilisateurs ne lisent pas » n’est plus d’actualité.
Le point 3 relatif au fait d’éviter les textes marketing était vrai et le demeure aujourd’hui. Il n’est pas particulièrement lié au Web ; c’est davantage un fait de la vie courante. Les discours par trop élogieux sur un produit induisent un réflexe naturel de méfiance.
De l’analyse de Morkes et Nielsen, nous n’avons donc que le point 2 qui puisse faire l’objet d’un débat : « les utilisateurs préfèrent que les textes soient brefs et aillent à l’essentiel. » À tort ou à raison, cette idée selon laquelle il fallait faire court est devenue une vérité implicite du Web. Nous la retrouvons sur de nombreux sites de conseils. Ainsi, dans un article intitulé « Ecrire pour le Web », le site Raining Data affirme ce qui suit :
« L’erreur majeure des concepteurs éditoriaux est de réaliser des contenus trop denses ou trop longs. Le lecteur d’aujourd’hui est demandeur d’informations courtes et pertinentes. »
Sébastien Bailly va jusqu'à donner ce conseil dans son blog parmi les « 10 points points clés pour écrire sur le Web »
« Une phrase est fondée sur le modèle sujet-verbe-complément. Elle fait 20 mots maximum. Limiter le nombre d'adjectifs et d'adverbes. »
Crawford Killian qui gère le blog Writing for Websites, dédié aux techniques d’écriture pour le Web va plus loin encore et suggère de raccourcir les mots eux-mêmes :
« Vous pouvez aussi essayer d’utiliser les mots les plus brefs possible. Par exemple ‘usage’ au lieu de ’utilisation’ qui comporte deux syllabes de plus. Ou ‘décider’ à la place de ‘prendre une décision’. »
Qu’en pensent les responsables de sites Web ? Dans la mesure où ils sont confrontés à une utilisation pratique du Web, leurs avis sur la question sont partagés et bien plus nuancés.
« L’écriture Web, ce sont des articles très courts ou une somme de plusieurs articles courts. Il est mieux d’éviter que l’internaute ait à descendre trop bas dans l’écran. » estime S. Bouix qui gère le site acheter-piscine.com. Il est en faveur de phrases très courtes et a même édicté une norme :
« Quinze mots maximum par phrase. Il faut suivre le rythme de l’internaute qui va vite et a tendance à zapper. Il faut capter son attention en permanence, et cela peut vouloir dire qu’il faut couper des phrases. L’objectif, c’est de ne pas le perdre. »
Nous trouvons un même son de cloche du côté de Frédéric Cordier, directeur de projets chez Perfeo, agence de conseils media online.
« Pour l'écriture Web, nous sommes sur des phrases courtes et synthétiques avec une information par phrase, des mots simples mais tout de même rédigés : il ne s’agit pas de langage parlé. L’on n’y emploie pas de structure de phrase littéraire. »
Julien Lévy qui supervise le site thématique sur le parfum osMoz.com entretient pourtant un autre point de vue sur la question :
« Je ne pense pas que la longueur des contenus soit un vrai obstacle tant qu’il est de qualité. »
Où se situe la différence ? OsMoz.com est un site qui s’adresse aux amateurs de parfums et ceux-ci, par nature, peuvent apprécier de lire des descriptions raffinées de certaines fragrances ou encore une histoire étendue du parfum. La règle des articles courts n’est donc aucunement universelle.
Si la brièveté est un facteur clé dans un grand nombre de cas, il n’est pas correct de le poser comme une règle absolue. Certains types de sujets peuvent nécessiter d’entrer dans le détail si l’on désire pas simplement effleurer des points essentiels.
J’aurais personnellement tendance à opter pour le point de vue énoncé jadis par Brock Meeks, créateur de la lettre Cyberwire Dispatch ¾ Meeks a été le premier journaliste à n’écrire que pour le Web. Interrogé sur la question de la longueur des articles, il a eu cette opinion :
« Prétendre que les gens n'aimeraient pas lire en ligne de longs articles n’est pas adéquant. Ce qu’ils n’aime pas, c’est lire de longs articles ennuyeux. Ils n’aiment pas davantage lire de courts articles ennuyeux ! La chose est vraie quel que soit le médium ».
Sur son blog « Ergologique » qui est dédié à l’ergonomie et l’usabilité, Eric Kavanagh s’inscrit pareillement en faux face à cette règle comme quoi il faudrait systématiquement diminuer la quantité de texte à lire.
« Chez les auteurs de manuels et les divers spécialistes, c'est à qui recommandera la coupure la plus radicale : 50 % (position classique), 60 % (aventureux), 75 % (extrémiste). Le problème de cette règle est triple :
1) elle suppose qu'il y a toujours un texte de départ à couper (ce qui est faux)
2) elle semble universelle, ce qui implique que tous les contextes de communication, dans un même site ou d'un site à l'autre, sont semblables (encore faux) ;
3) elle suppose que c'est la longueur du texte qui est le facteur le plus important à contrôler pour réduire le temps de lecture (pas toujours vrai).
À la place de la règle du texte court, Kavanagh y substitue une autre qui me semble bien plus adéquate :
« Rédiger ce qui est nécessaire. »
Jean-Marc Hardy, Consultant en ergonomie éditoriale et qualité Web, est du même avis :
« A en écouter certains, les longues phrases nuancées, les raisonnements rhétoriques linéaires et même l'humour feraient définitivement partie du passé. Ce que l'internaute veut, c'est de l'info, brute et parfaitement personnalisée...
(…)
D'autres ne manquent pas de rappeler que les manières d'écrire sont infinies et qu'elles n'ont pas attendu le Web pour se diversifier.
(…)
Entre les deux, mon avis est qu'il doit être possible de trouver un juste milieu... »
Pour mettre tout le monde d’accord, nous dirons ceci. Ce qu’il faut éviter, sur un site Web, ce sont les phrases longues, les développements qui n’en finissent point. Nous aimerions également rappeler un point. Faire des phrases courtes n’est aucunement une spécificité du Web. C’est une excellente discipline en soi, et ce principe est l’un des tous premiers que l’on enseigne dans les écoles de journalisme. Sur le Web, cet aspect est plus sensible encore que sur le papier et il faut effectivement l’avoir bien à l’esprit lorsque l’on écrit. Cependant, il doit avant tout découler d’une approche consciente et non d’une fin en soi. « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement - Et les mots pour le dire arrivent aisément. » a dit Nicolas Boilau dans L'Art poétique (1674). Les phrases qui se prolongent sont difficiles à lire et peuvent donner l’impression que l’auteur ne maîtrise pas bien son sujet. Si l’on veut s’exprimer de façon claire, la brièveté est souvent la forme qui s’impose naturellement. Toutefois, nul n’en voudrait à Amazon.fr de décrire avec emphase un livre de Marcel Proust !
L’écriture Web peut également se concrétiser par des articles fouillés adaptés à une audience soucieuse d’approfondir un sujet au-delà du survol que ferait un magazine traditionnel. Tel est le cas du site scientifique Futura Sciences. Ses lecteurs viennent y chercher de l’information sérieuse, soupesée et peut-être même aussi controversée mais argumentée. Dans le contexte de ce site, la précision et l’exhaustivité sont les préoccupations essentielles de nos rédacteurs et la brièveté est le cadet de nos soucis.
Le contenu peut aussi être présenté sous une forme permettant plusieurs niveaux d’entrée, afin de satisfaire aussi bien celui qui cherche à connaître les points essentiels que ceux qui désire entrer dans des détails techniques.
Si la brièveté est une discipline d’écriture conseillée, elle doit être au service de la clarté. Sébastien Bailly donne une formule intéressante dans son blog :
« Amener du rythme en raccourcissant plutôt qu'en rallongeant. »

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