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L’édition se porte mal mon bon monsieur

Il y a parfois dans la presse écrite, de plus en plus rarement hélas, des articles qui, sans ne strictement rien révolutionner, que ce soit de l’art de l’enquête ou de celui d’écrire, délivrent des informations tout de même assez intéressantes. Il est vrai que n’importe quel papier, fût-il signé par quelque insignifiant Florian Zeller du journalisme (suis-je bête : celui-ci existe et s’appelle Jean-Louis Ezine !), aurait peu de difficultés à nous sembler un texte de cyclopéenne qualité en comparaison des torchons que signe hebdomadairement Yann Moix pour Le Figaro Littéraire. Le Figaro Magazine publie ainsi une enquête tout au plus honnête, mais qui n’évite point les plus consternantes lapalissades, signée par Raphaël Stainville sur le petit monde péréclitant, à ce qu’il paraît, de l’édition française.

La vérité venant toujours de la bouche des simples, je note ainsi avec beaucoup d’amusement que c’est le patron de Plon, Olivier Orban, qui évoque la seule raison valable expliquant à mes yeux la crise de l’édition française ou plutôt de la littérature française. Selon ce grand expert du livre qui a été incapable, probablement parce qu’il ne savait même pas de qui il s’agissait (« Bernanosse dites-vous ? Connais pas... ! »), de conserver dans sa cage en fer blanc le fauve Georges Bernanos, « l’édition est malade [à cause] de l’inflation des titres ».

Bien évidemment ! C’est d’ailleurs la raison très probable pour laquelle nous trouvons, au menu si peu ragoûtant des nouveautés récentes ou des futures publications de Plon, les livres d’une assurément très haute tenue littéraire de Jean-Pierre Koffe (Le plaisir à petit prix ; il s’agit bien sûr de cuisines, pas d’une enquête sur les meilleurs godemichets disponibles sur le marché du plaisir), Jacques Séguéla (Autobiographie non autorisée), Jacques Attali (Dictionnaire amoureux du judaïsme), Alain Juppé (Ah ! les belles années...), Philippe Gaudin, auteur de la somme très attendue intitulée Ce que nous devons savoir sur les conserves, la très érudite Mimie Mathy (Mimie, raconte-moi) et enfin (cette liste est toutefois non exhaustive, hélas), du très rimbaldien Cali secondé par Didier Varrod, avec une très utile biographie sobrement intitulée Rage !

J’apprends aussi dans cet article, voyez comme je ne considère pas les choses par un autre bout que celui de la lorgnette, la raison pour laquelle Fayard, l’éditeur le plus radin de France, ne m’a jamais envoyé un seul de ses livres : pardi, il s’agissait donc d’éviter un probable dépôt de bilan de cette société, qui n’a tout de même pas pu se permettre, comme je comprends ses dirigeants, d’envoyer gratuitement deux livres de Renaud Camus à un pauvre critique littéraire, et cela en près de cinq années de bons et loyaux services ! Éh oui, que voulez-vous, les temps sont rudes. C’est la crise !

Redevenons sérieux. Pourquoi cet article n’a-t-il absolument pas mentionné le fait que ce n’est pas seulement l’édition qui est en crise profonde (crise qui est pour le moins ancienne et profonde, oui, parce que qualitative ; le reste, tout le reste, y compris les milliers de livres inutiles, en découle) mais tous les maillons du monde de l’édition, hormis, apparemment, l’industrie du pilon, à savoir, dans le désordre : la critique journalistique dite littéraire, la diffusion, la distribution et bien sûr la librairie, de plus en plus incapable de faire correctement son métier, non point seulement vendre des livres mais les défendre ?

Comment encore peut-on affirmer une pareille ineptie, qui serait à mourir de rire si elle n’était parfaitement stupide, ineptie provenant pourtant de la bouche experte de Denis Mollat, « responsable de la plus importante librairie de France, à Bordeaux », déclarant, apparemment sans l’ombre d’une ironie, qu’en « 1929, le livre avait bien résisté à la chute des Bourses et à la crise mondiale. Pourquoi pas en 2009 ? ». Pourquoi pas, oui...
Faut-il donc rappeler à cette très savante personne, non seulement que les temps ont quelque peu changé depuis le siècle passé (et que les crises de 1929 et de 2009 ne sont comparables que sous la plume facile et imagée des plus mauvais commentateurs), mais encore quels étaient les noms des écrivains dont la France des années 30 pouvait à juste titre s’enorgueillir ?
Faut-il donc lui mettre sous le regard, que l’on devine d’une acuité extrême, une liste composée d’une vingtaine des noms d’écrivains qui sont considérés, disons par les gens du métier dont il semble faire partie, comme intéressants, voire doués ? Faut-il enfin que nous nous amusions à comparer les deux listes pour constater celle qui a toutes les chances d’être couverte d’un ridicule qu’elle aura du reste amplement mérité ?

Lise-Marie Jaillant, qui est aux éditeurs ce que Jean-Claude Dusse est aux femmes, à savoir : un sympathique personnage qui est toujours-sur-le-point-de... mais n’y parvient bien évidemment jamais sans avoir, de plus, la moindre once de clairvoyance sur son pathétique cas (une version beaucoup plus poétique et donc extraordinairement exagérée de cette comparaison peu flatteuse serait d’écrire que l’encrier virtuel de Lise-Marie Jaillant est un vrai temple de Janus (1) : lorsqu’il est fermé règne la paix universelle), ne se trompe pourtant point en affirmant que c’est la lamentable qualité de la presque totalité de la littérature contemporaine qui est, comme je l’ai dit, la raison principale de cette crise (à relativiser tout de même puisque les mouches à merde continuent à copuler copieusement).

Mais je tairai en revanche, par stricte politesse due à une jeune femme et peut-être même futur grand auteur de supérette, ce que je pense de l’inepte solution (je ne sais, une fois de plus, si notre amie est consciente du ridicule de ses propos) que Lise-Marie propose pour sortir la littérature française de sa bauge.

Je l’ai mille fois écrit sur ce blog mais, apparemment, comme il n’est jamais inutile de claironner certaines évidences, je le répète : ce dont nous avons besoin, alors même que je pense pis que pendre de ces domaines (et de quelques autres à eux liés), ce n’est pas d’une réorganisation des filières de production du livre, ni même d’un utile dégraissage des secteurs de la presse spécialisée et de son plus fervent parasite, l’attachée de presse (en voie d’être concurrencée, voire dévorée par la blogueuse parfaitement inutile) mais d’une critique féroce, imparable, implacable, politique, sainte, truande, passionnée, baudelairienne donc, absolument partiale, à quelques univers de distance prophylactique de tous les maquerellages insignifiants des expériences communautaires, qu’elles soient d’écriture ou de jugement. Ce dont nous avons plus que jamais besoin, c’est d’une critique tout simplement vivante qui assassine et exalte et bannisse définitivement les petits népotismes, les grandes coucheries entre journalistes et auteurs, attachées de presse et journalistes, attachées de presse et auteurs, éditeurs et attachées de presse, éditeurs et journalistes, éditeurs et financiers, financiers et..., les sympathiques orgies, les minables raouts, l’incompressible pornographie des prix littéraires décernés par quelques vieilles charognes édentées qui ont une place réservée dans les caveaux du Flore ou de Lipp. Une telle critique existe et je ne suis certainement pas le seul à la pratiquer même si, affreusement immodeste que je suis, j’ai quelque difficulté à trouver l’équivalent de mon travail sur la Toile...

Bref, passons. Une telle critique, « Critica gladiatorio-offensiva » (2), est celle que je pratique depuis bientôt cinq années sur Stalker et dans mes ouvrages dont cette même Lise-Marie Jaillant pointe les maigres ventes, sans doute dans l’honorable intention de les redresser.

Une littérature enfin qui accepte le risque de sonder un horizon métaphysique qui est naturellement le sien, sauf dans l’esprit des cochons qui en France sont les habitués des premiers prix décernés aux cochons lorsqu’ils sont en compétition dans une foire aux bestiaux.

Une littérature qui soit une soif dévorante, une passion meurtrière, une exigence absolue, une quête éperdue, de Dieu ou du diable, de Dieu toujours parce que le diable est l’ami qui ne reste jamais jusqu’à la fin du banquet, le peu fiable sur lequel vous ne pouvez absolument pas compter.

Une littérature qui redevienne sacrée, gonflée de « verte primitivité » et éperdument individuelle, au sens que Kierkegaard donnait au terme d’Individu, c’est-à-dire d’être unique (il l’appelait même l’Unique), alors que l’immense cadavre de la baleine est enfoui sous plusieurs nuages de charognards qui prospèrent en dévorant ce qui les dépasse de plusieurs règnes.

Une littérature mais aussi une critique qui ne craignent plus de se précipiter, en toute connaissance de cause, comme j’ai tenté de le montrer dans mon dernier livre, dans l’inconnu pour trouver du nouveau !

Notes
(1) Je rappelle, pour les lecteurs qui seraient peu au fait de culture antique, que le Temple de Janus était fermé en temps de paix, ouvert, donc, lorsque Rome était en guerre.

(2) Georg C. Lichtenberg, Pensées (traduit de l’allemand et préfacé par Charles Le Blanc, Rivages Poches, coll. Petite Bibliothèque, 1999), B 147, p. 49.

par Juan Asensio (son site) jeudi 29 janvier 2009 - 8 réactions
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  • Par John Lloyds (xxx.xxx.xxx.34) 29 janvier 2009 11:12
    John Lloyds

    Merci pour votre très bon article. Dans une civilisation oblique, rien d’anormal à ce que ses constituants soient obliques. Que l’édition et ses courtisans soient à l’image des propagandes de l’éducation nationale ou des médias complètement infiltrés par la nauséabonde infection d’intérêts propriétaires, ça me semble couler de source.

    Réjouissez-vous, Mr Asension, vous avez la chance de vivre le dernier souffle d’un occident qui expire, pour lequel les bouffons des Nérons en place tentent desespéremment, aux foules qui les reconduisent, de mettre du sens dans le chaos qui s’épaissit. Profitez de ce rare spectacle de l’histoire, d’initiés qui n’ont rien à dire, mais qui le disent quand même, avec sérieux et délicatesse, et qui élèvent leurs discours au rang d’art.

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