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Accueil du site > Tribune Libre > L’érosion et l’évaporation du Capital #7

L’érosion et l’évaporation du Capital #7

Fragmentation d'un dogme religieux supplanté par un dogme scientifique.

On mesure rarement l’influence que l’imprimerie a exercée sur l’église catholique et son poids sur la société. A partir de 1452, Johannes Gutenberg, imprima les premières bibles et initia l’une des rares mutations média qu’a connue l’humanité. Ce type de mutation modifie durablement la communication intrasociale autant qu’inter-sociale. L’imprimerie soumettra l’église catholique à deux terribles épreuves qui conduiront à un long naufrage de plus de 500 ans qui se poursuit encore de nos jours.

La première épreuve sera la confrontation de l’Église catholique avec ses propres textes. Comme le relève très justement Benjamin Bayart dans l’une de ses conférences, avant l’apparition de l’imprimerie, il y avait beaucoup plus d’églises que de bibles… Or, lorsque les bibles vont commencer à se diffuser, et avec elles l’alphabétisation se renforcer, ces « nouveaux » lecteurs bibliques vont commencer à contester les interprétations bibliques de l’église catholique. Ces jeunes lecteurs seront partisans d’une « réforme » de l’Église catholique et seront désignés par elle comme des « protestants ».

La seconde épreuve sera la confrontation de l’Église catholique avec la science. Depuis les théories de Nicolas Copernic (1473/1543) réaffirmées et démontrées par Galilée (1564/1642), la conception biblique de notre réalité ne va cesser d’être remise en question. Cette conception biblique sera d’autant plus altérée et décrédibilisée par les travaux de Charles Darwin (1809/1882) exprimés dans L’origine des espèces (1859) et La filiation de l’homme (1871). Ainsi, l’imprimerie aura un double effet vertueux sur la science :

  • Elle renforcera et stimulera la recherche en permettant une diffusion plus large et plus rapide des travaux théoriques et expérimentaux.
  • Elle permettra une vulgarisation de travaux scientifiques auprès du grand public qui fera contrepoids (notamment avec la philosophie des lumières) auprès des institutions religieuses.

La première épreuve a eu un effet de fragmentation sur le pouvoir religieux et à atteint directement l’unité et la cohésion de l’église catholique.

La seconde épreuve a un effet plus lent, plus profond, plus social et moins politique que le premier. En effet, se confronter à des faits scientifiques, c’est se confronter à la réalité ou, pour le dire avec les mots de Spinoza, c’est se confronter à Dieu. Et quoi de plus suicidaire pour une religion que de s’opposer à Dieu ? Ainsi, l’avènement des découvertes scientifiques qui contreviennent radicalement aux dogmes des trois grandes religions monothéistes amorce un phénomène de sécularisation, c’est-à-dire un processus dans lequel le monde et l'histoire humaine peuvent se comprendre à partir d'eux-mêmes, de manière proprement immanente.

Cette perte d’influence religieuse n’est pas sans impact sur la société. En effet, pendant plusieurs siècles, la religion catholique a joué le rôle de contre-pouvoir face à la noblesse et au roi. La religion, opium du peuple, permettait de légitimer les écarts de richesses et de pouvoir entre le peuple, le clergé, la noblesse et le roi en usant d’un argument difficilement surmontable : La volonté divine. Au fur et à mesure que l’influence religieuse disparaît, les revendications sociales et politiques apparaissent et se renforcent dans la société. En France, cela se manifeste avec un philosophe tel que Rousseau et certains hommes politiques comme Robespierre. Sans l’église et avec la révolution industrielle, les pauvres tolèrent beaucoup moins leur condition misérable qui contraste de plus en plus avec l’opulence des riches.

De nos jours, la situation ressemble étrangement à celle qui a précédé la crise de 1929. (Economie internationalisée, écarts indécents entre riches et pauvres, finance dérégulée et bourse ouverte à tous les investisseurs…) Le peuple commence à mesurer son impuissance politique et sa « relative » misère.

Dans ce contexte tendu, on peut se demander si les classes dominantes ne souhaiteraient pas déployer un nouveau dogme vertueux qui conduirait à la modération, à une vie sobre, pour ne pas dire pauvre, de manière consentie. Une idéologie qui serait issue du fossoyeur de la religion : la science. Une idéologie engendrée par la science et la politique qui guiderait les individus soucieux de l’intérêt général, vertueux donc, vers une de sobriété loin, très loin de toute forme de pouvoir (politique ou financier) et pour les plus engagés de ces individus (les plus vertueux donc) loin de la société elle-même (comme les moines d’antan)… Cette idéologie a un nom : la Décroissance.

Dans un entretien sur la chaine Youtube « Demain la décroissance », Christian Laurut déclare :

« Ma vision de la décroissance n’est pas idéologique. L’idéologie, c’est quelque chose qui vous prend un matin, un soir ou après une réflexion un peu plus longue et que vous souhaitez diffuser autour de vous pour le faire adopter par un maximum de vos contemporains. Pour moi, la décroissance c’est quelque chose qui va s’imposer à tous. Etymologiquement, la décroissance est la situation d’un état qui décroit, c’est-à-dire la diminution quantitative, progressive d’un état. C’est ce qui va advenir de notre état industriel faute d’être alimenté en un carburant qui le fait tourner. »

[…]

« Aujourd’hui, la plupart des mouvements décroissants sont dans une optique réformiste et pas révolutionnaire. Ils sont dans la modification, l’amélioration, l’atténuation des dérives capitalistes, des effets qu’ils jugent néfastes pour l’environnement mais leur contestation du capitalisme ne va pas jusqu’à lui opposer un système construit, global et cohérent pour prendre en charge une société avec un nouveau paradigme. Donc les mouvements décroissants aujourd’hui sont essentiellement réformistes. Je pense que ça n’a pas d’issue possible. Les conditions pour l’émergence d’un mouvement révolutionnaire décroissant ne sont pas objectivement réunies aujourd’hui. La seule alternative est de préparer et de se préparer, par une réflexion programmatique, à l’échéance, que je considère comme étant inéluctable, de la confrontation entre l’économie et la géologie. (Economie croissante n’est plus possible puisque la géologie ne le permet plus.) »

La décroissance perçue comme une idéologie cantonnée à l’action locale et individuelle est également critiquée par Frédéric Lordon lors d’une interview sur « En direct de Mediapart » :

« Cette politique de la vertu : « Trions nos déchets, fermons nos robinets, mettons nos comptes à la NEF, roulons en vélo : Et c’est comme ça que le changement va se faire ! » Je crois malheureusement à la profonde inanité de ces politiques et cela me fait de la peine de le dire car je sais que je blesse beaucoup de personnes… Pour les réconforter je voudrais leur dire les choses suivantes :

  • Les bénéfices politiques de leurs pratiques (tri des déchets, AMAP, monnaie alternative…) sont considérables, simplement : ce ne sont pas les bénéfices qu’ils croient. Lorsque vous faites des AMAP ou que vous faites vivre un réseau monétaire alternatif vous ne menacez absolument pas le capitalisme, je vous garantis que le capitalisme peut très bien vivre avec ça. Et même que, peut-être, il ne se porte que mieux avec ça, cela lui donne des airs de pluralisme : « Regardez, nous laissons faire, que cent fleurs s’épanouissent, pourvu que ce soit de toutes petites pâquerette… »
  • Les vrais bénéfices politiques de tout ça, ce n’est pas la composition du panier de l’AMAP, c’est que les gens parlent : d’agriculture raisonnées, du saccage de la planète par l’agriculture industrielle…En revanche, ceci ne fera pas trembler le capitalisme sur ses bases.

Il m’a toujours semblé que les grands libéraux, les vrais libéraux, sont de grands marxistes et de grands gramsciens à l’état pratique. Eux, paradoxalement, ce sont des structuralistes dans la tactique. Ils jouent le jeu là où vraiment c’est important stratégiquement : Ils agissent au niveau du FMI, de la banque mondiale, de l’OMC, de la commission européenne : c’est-à-dire là où on redéfinit les grandes contraintes structurelles qui vont peser de tout leur poids de détermination sur les comportements économiques et sociaux qui sont en-dessous et qui vont les priver de toutes marges de manœuvre, qui vont les faire vivre dans un cadre écrasant ou en effet (dans ce cadre) il n’y a plus d’alternative. Quand vous avez déréglementé les marchés, quand vous avez libéralisé le commerce international, quand vous avez autorisé les investissements directs en tous sens et les délocalisations : en effet, il n’y a plus d’alternative. Sauf, qu’il y a toujours l’alternative de sortir du cadre et de le refaire, ha, ça, les libéraux ne veulent pas en entendre parler ! »

Enfin, dans une interview pour « Avant-garde Economique » Philippe Murer dénonce à son tour la « décroissance » en tant que concept :

« Pour moi, la décroissance, c’est un concept de riche. C’est un concept de gens qui sont à satiété et qui gagnent 4000, 5000 ou 6000€. Il faut savoir que 85% des français ont moins de 3000€ à leur disposition. C’est un concept des 10% les plus élevés (qui sont à satiété) mais ce qu’ils ne regardent pas, c’est qu’il y a 50% qui sont proches du SMIC (à 10% prés) et pour ceux-là, vous imaginez bien qu’avec 1300€ par mois, vous ne pouvez pas faire grand-chose… »

L’idéologie de « décroissance » consiste à engendrer un changement sociétal et structurel à partir de sa seule action individuelle. Ce concept semble plus que compatible avec le système capitaliste :

  • Elle canalise les individus soucieux de l’intérêt général (c’est-à-dire de l’altruisme politique) et les renvoie à leur comportement individuel.
    • Cela conduit ces individus à un comportement de consommation sobre
    • Réduit leur volonté de puissance économique —> Quel intérêt pour une consommation sobre ?
    • Réduit leur volonté de puissance politique : En parfait individualistes, ils se sont persuadés que le changement viendrait de leur propres initiatives. (Et ils sont conscients que le système et leur ambition personnelle pourrait corrompre leur vertu et les attirer du « côté obscur ».)
  • Elle amène les individus les plus vertueux à une forme de fanatisme écologique qui les conduit à s’isoler de la société, de la technologie et à « couper les ponts » dans des communautés autosuffisantes et, malheureusement, autocentrées.

Dans sa vidéo-livre « L’imposture écologiste », Christian Laurut dénonce dans quelle mesure cette idéologie est une imposture (le réchauffement climatique, le tri sélectif, l’agriculture biologique, le nucléaire, les renouvelables électriques, les nouveaux carburants …). Ce dogme idéologique doit être combattu car, comme la religion, il conduit une part de la population, celle soucieuse de l’intérêt général, dans l’impasse isolationniste, l’impasse de la vertu strictement individuelle. Cette part de la population guidée par l’aspiration d’un altruisme politique devrait naturellement s’opposer et faire contrepoids aux individus portés par leur volonté de puissance politique. Comme la religion, l’idéologie de la décroissance sert un système de domination puisqu’elle conduit ses adeptes à une pauvreté consentie puis les isole socialement et politiquement.


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4 réactions à cet article    


  • sparker808 (---.---.48.194) 4 mai 2016 14:16

    Tempète dans un verre d’eau...
    Bon au moins ils ont conscience (ces fameux « décroissants ») que la mécanique générale s’enraille plus ou moins, ou est injuste vu leur situation et s’en décomplexe. Chez les smicards, j’en suis moins sur.
    Je ne saurai affirmer si nous aurons un grand soir anticapitaliste ou une lente agonie par la démission progressive de ses « valeurs » pronées (TINA).


    • V_Parlier V_Parlier 4 mai 2016 22:08

      Un sacré plaidoyer de néolibéral déguisé en Lénine (comme il y en a de plus en plus). Or la décroissance, voulue ou non, est non seulement sur le point de s’amorcer (dans l’éternelle attente de la « reprise »), mais de plus son accentuation volontaire par une action commune serait le seul moyen de pression radical, non violent mais hyper-puissant pour mettre les maîtres du jeu dans l’embarras. Ce serait en tout cas bien plus efficace et plus respectable que de jouer les racailles dans les rues en estropiant des flics.

      Et de grâce, arrêtez d’évaluer les salaires pour nous donner des cours de stratégie économique. Si aujourd’hui on ne fait effectivement plus grand chose avec 1300 euros (pourtant plus que ce que je gagnais quand j’ai commencé à travailler) c’est avant tout parce-que pour trouver un boulot non délocalisé et payé au SMIC il faut soit habiter dans une zone de non droit, soit faire 4 heures de transport aller-retour, soit payer un loyer inabordable, voire les 3 à la fois ! Et pourquoi ? Pour que des faux pauvres (ceux qui gagnent 2200 et plus) puissent acheter des gadgets et autres objets néo-luxueux pas chers, les remplacer tous les 6 mois, ou encore balancer leur bouffe (empoisonnée mais bon) sans se soucier de rien. Et le pire c’est quand je vois des gens comme ça jouer en bourse sur internet un quart d’heure après m’avoir servi la soupe de la justice sociale et des « problèmes de riches qui achètent du bio » et bla bla bla...


      • Alois Frankenberger Alois Frankenberger 4 mai 2016 23:27

        Les progrès technologiques en matière énergétique ( thorium, fusion, capture du CO2 atmosphérique pour en refaire du carburant, piles à hydrogène, panneaux photovoltaïques de dernière génération ... ) vont rapidement rendre les idées de décroissance obsolètes et ridicules.


        Un avenir radieux nous attend et nos enfants connaîtront une vie plus agréable que la nôtre grâce aux percées technologiques qui nous permettront de nous passer de carburant fossiles et de centrales nucléaires dangereuses.

        Ce futur existe d’ores et déjà dans les laboratoires ( sauf pour la fusion mais des progrès sont accomplis tous les jours ) et il ne faudra pas 30 ans pour qu’il soit industrialisé.

        L’Arabie Saoudite elle même tente de se désengager du commerce de son pétrole parce qu’ils savent que ce n’est plus qu’une question de temps avant que leur stock de pétrole qui reste sous leurs pieds sera invendable.

        Nos idées ont été plus fortes que le pétrole.

        • Ruut Ruut 5 mai 2016 06:59

          Une théorie n’est pas une science.
          C’est les charlatant qui affirment que les théories sont de la science.
          Une théorie, c’est par contre comme une religion, mais ce ne sera JAMAIS une science.

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