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L’histoire du mouvement ouvrier, la grande querelle

​La pétition « loi Travail : non merci ! » lancée le 19 février par des militants associatifs et syndicalistes opposés au projet de la loi sur la réforme du droit du travail porté par El Khomri a rapidement atteint le million de signatures. Du jamais vu ! Selon le sondage Odoxa du 26 février : 65 % des Français ont une mauvaise opinion des organisations syndicales et 59 % ne leur font pas confiance pour défendre les intérêts des salariés qui les trouvent à : 77% trop politisés, 73% pas efficaces, 68% trop nombreux, 64% pas ouverts au dialogue, 62% pas courageux, 59% éloignés des réalités du terrain et 57% démagogiques mais les jugent à 57 % cependant utiles.

Flash back, la loi Le Chapelier votée le 14 juin 1791 signait l'enterrement de première classe pour les ancêtres des syndicats en interdisant toutes protestations collectives et grèves : « l'anéantissement de toutes les espèces de corporations de citoyens du même état ou profession ». Quelques sociétés de secours mutuel et compagnonnages restaient bien tolérés mais jugés insuffisants, des Sociétés de résistance républicaine allaient s'organiser en secret. Quel retour en arrière ! L'édit de Villers-Cotterêts datant de 1539 protégeait toute congrégation ou métier. L'année 1833 va avoir à connaître une cinquantaine de mobilisations ouvrières. Le 25 février 1848, la II° République rétablit le droit d'association mais celui-ci ne va être que de courte durée, et le soulèvement parisien de juin sévèrement réprimé. Les associations et coalitions sont interdites le 27 novembre 1849.

Le 25 mai 1864, Napoléon III légalise les coalitions de travailleurs et libère le droit de grève en supprimant son côté délictuel. Il faudra attendre cependant vingt ans et la loi du 21 mars 1884 pour que les syndicats puissent se constituer librement et sans autorisation du gouvernement. La création de syndicats « explose " avec l'apparition des chambres syndicales et des syndicats des métiers. Des ouvriers inaugurent la pratique du « macadam », c'est-à-dire la simulation d'un accident de travail pour aller assister à un Congrès syndical ou prendre quelques jours de repos. Les Congrès ouvriers marxissants vont se succéder à Paris (1876), Lyon (1878), Marseille (1879) en faveur d'une Fédération du parti des travailleurs socialistes de France. Le congrès de Saint-Étienne (1882) entend se séparer de la branche marxiste pour constituer la Fédération des travailleurs socialistes ce qui va entraîner une scission entre les tenants de la grève générale (Parti socialiste ouvrier révolutionnaire) et ceux plus favorables à l'action politique. L'année 1886 voit la création de la Fédération nationale des syndicats suivie de la Bourse du travail, et l'année suivante de celle du Syndicat des employés du commerce et de l'industrie (SECI) proche du milieu catholique. En 1891, la troupe ouvre le feu sur les mineurs grévistes qui participent au défilé du 1 mai et qui réclame la journée de huit heures.

En 1893, on compte un million trois cent mille travailleurs syndiqués. En 1895, soixante-quinze délégués issus de la FNS se réunissent à Limoges et décident de s'unir au sein de la Confédération générale du travail. Son credo porté par son premier secrétaire, un syndicalisme révolutionnaire avec une orientation anticapitaliste, antimilitaire et antireligieuse. Le combat en vue de réaliser l'expropriation capitaliste au moyen de grèves générales se doit de rester uniquement une lutte syndicale. La CGT va défendre la journée des 8 heures, le salaire minimum et les droits à la retraite, par contre, il est demandé aux adhérents de ne pas introduire leurs opinions politiques ou philosophiques personnelles. Le Parti socialiste français est crée en 1901, toutes ses sections vont rejoindre la Section française de l'Internationale ouvrière en 1905. Son credo : « Un parti d'opposition fondamentale et irréductible à l'ensemble de la classe bourgeoise et à l'État qui en est l'instrument. » La SFIO approuve en 1906 la Charte d'Amiens adoptée par la CGT sur l'indépendance du syndicalisme.

En décembre 1912, la CGT lance une grève générale au mot d'ordre : « Guerre à la guerre ! », mais l'assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet 1914 fait l'objet d'un revirement contre l'impérialisme allemand. En 1919, la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) déclare par la voix de son représentant : « La paix sociale nécessaire à la prospérité de la patrie et l'organisation professionnelle assise indispensable de cette paix, ne peuvent être réalisées que par l'application des principes de justice et de charité chrétienne. » En 1921 (année du Congrès de Tours, scission de la SFIO et création du PCF) la CGT exclut de ses rangs les adhérents anarchistes et communistes regroupés au sein de Comités syndicalistes révolutionnaires. Ces derniers vont créer la CGT-Unitaire et se rallier à la III° Internationale communiste, mais sans liaison avec le PCF, en contre-partie de la promesse à Lénine que les militants adhèreront au Parti. Cette même année voit apparaitre la première séquestration d'un patron à Troyes, un défi pour l'État et légitimé par le PC. En 1932 une grève dans la chaussure à Fougères dure 215 jours, les grévistes sont ravitaillés par les communistes.

La CGT-U ne va cesser de décliner, après s'être opposée aux réformes des conventions collectives, des lois sur les assurances sociales et le rapprochement entre communistes et socialistes, elle va rejoindre en 1936 le giron de la CGT qui compte cinq millions d'adhérents, la CFTC dix fois moins. Après La victoire du Front populaire en mai 1936, la CGT est la seule organisation syndicale à participer aux négociations entre le gouvernement et le patronat et à parapher les accords de Matignon du 7 juin qui prévoient : l'augmentation des salaires - la reconnaissance des libertés syndicales - la semaine de 40 heures - deux semaines de congés payés. Les grèves ne prendront réellement fin qu'avec l'appel du Secrétaire général, Maurice Thorez du PCF. Les communistes qui ont soutenu le pacte germano-soviétique seront exclus du bureau confédéral en 1939. L'année suivante voyait la disparition de tous les syndicats interdits par le gouvernement de Vichy.

La Seconde Guerre mondiale terminée, les forces syndicales vont se réorganiser et participer à la reconstruction du pays dévasté. La Confédération générale des cadres est créée en 1944, son premier succès ? la retraite complémentaire pour les cadres, le Conseil national du patronat français était créé l'année suivante. Le 12 mars 1946 était publiée la loi sur le rétablissement de la liberté syndicale. Le 14 mars, la Confédération générale de l'Agriculture votait le serment de l'unité paysanne et invitait les agriculteurs à accentuer leurs efforts pour la reconstruction du pays. En 1947, les réformistes quittent la CGT qu'ils jugent inféodée aux communistes pour fonder la CGT-Force ouvrière. La SFIO choisit pour sa part d'interdire à ses membres d'adhérer à la CGT, tandis que les enseignants créaient la Fédération de l'éducation nationale. En février 51, La CGA et les Chambres d'Agriculture s'engagent à ne pas : « donner d'avis aux Pouvoirs publics sans avoir préalablement consulté les fédérations d'exploitants. » Les années cinquante et soixante voient l'écart entre les revenus agricoles et ceux des autres catégories socio-professionnelles s'amplifier.

En 1960, la SFIO ne compte plus que 100 000 militants-adhérents, en ayant interdit à ses militants d'adhérer à la CGT en 1948, elle s'est coupée du monde ouvrier. La CFTC adopte lors de son Congrès extraordinaire de 1964, sa transformation en Confédération française démocratique du travail et s'éloigne de la doctrine chrétienne et sociale. L'arrêté de 1966 qui reprend la loi du 11 février 1950 consacre les cinq grandes confédération : la CGT - la CGT.FO - la CFDT - la CFTC - la CGC. Mai 1968 frappe comme un coup de tonnerre et surprend le pouvoir, sept millions de travailleurs grévistes occupent souvent leurs lieux de travail, depuis la loi de février 1950, la grève n'est plus considérée comme rupture du contrat de travail. La CGT ne souhaite pas vraiment un chambardement politique, tandis que la CFDT soutient le mouvement estudiantin favorable au socialisme autogestionnaire dont l'affaire Lip (1973-76) à Besançon allait en démontrer les limites de viabilité. D'intenses négociations interprofessionnelles entre le gouvernement, le CNPF et les syndicats (accords de Grenelle) reconnaissent les sections syndicales d'entreprises (décembre 68). Le mouvement de mai sera suivi de la période des « quinze glorieuses » (69-84) et de l'apparition des Comités de soldats.

A partir des années soixante-dix, la dés-industrialisation et l'émergence de la robotisation entraînent une diminution de la population ouvrière et une augmentation des employés du tertiaire. Les syndicats vont connaître une perte de deux tiers de leurs effectifs en à peine trois décennies. La France possède le plus faible taux de syndiqués (8 % de la population active), les confédérations vont essayer de redresser la barre en insistant sur la frontière délimitant le syndicalisme de la politique. L'arrivée de gauche aux affaires en 1981 donne à penser aux ouvriers et employés que leurs doléances seront acceptées..., leur déception sera grande, le secteur de l'automobile qui emploie une grande partie d'immigrés syndiqués se lance dans un conflit très dur. La CFDT prend ses distances avec le PCF et la CGT et rejoint la Confédération européenne des syndicats. Le Mouvement des entreprises de France qui a succédé au CNPF se déclare favorable à une refonte sociale.

Le projet de loi visant à réformer le Code du travail suscite de très vives réactions de la part des syndicats qui se sont rassemblés en intersyndicale. Des syndicats de salariés et organisations de la jeunesse ont appelé à manifester le 9 mars contre la : « casse du code du travail » qui sera suivi d'une journée de grève et de manifestations pour son retrait le 31 mars. Le texte sera présenté en Conseil des ministres du 9 au 24 mars pour laisser le temps au gouvernement de le « retravailler. »

Selon un sondage, 69 % des personnes questionnées estime qu'il convient de privilégier la négociation par le dialogue et 31 % par la lutte des salariés. La mesure phare qui vise à mettre en place des référendums dans les entreprises auprès des salariés en cas de blocage des négociations entre syndicats et direction est plébiscitée à 69 % ; un autre volet inquiète celui de : « La liberté du salarié de manifester ses convictions, y compris religieuses, ne peut connaître de restrictions que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché  » et de poser la question, quel rapport les convictions religieuses avec le Droit du travail ? Petit aparté, une étude du Cabinet InAgora (2015) portant sur les musulmans en Iles de France fait état de : 64 % qui ont la prière au travail pour première revendication, le port du hijab en deuxième et le ramadan en troisième position. Peut-on encore parler de République laïque ou l'égalité au nom de la fraternité s'oppose-t-elle à la liberté ?

Pour des raisons de concisions, j'ai dû procéder à des choix avec le parti d'exclure les personnalités très nombreuses qui ont émaillé l'histoire du syndicalisme et les aspects politico-économiques. D'autre part, il nous aurait fallu dresser aussi le parallèle avec l'évolution sociétale, l'essor industriel, technique et commercial, tant les domaines sont liés et enchevêtrés. 

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L'histoire du mouvement ouvrier, la grande querelle

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8 réactions à cet article    


  • Jeussey de Sourcesûre M de Sourcessure 7 mars 09:19

    Pour être complet, il serait intéressant de creuser les effets de la corruption, de l’entrisme, de l’infiltration policière et des finacements occultes...

    Mais ça, c’est tabou, on dirait !

    • devphil30 devphil30 7 mars 09:26

      Très bon article 


      Merci 


      • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 7 mars 11:08

        Article en trompe l’oeil et incomplet. Ce n’est pas seulement la CFDT qui a rejoint la Confédération Européenne des Syndicats, mais aussi la CGT, la CGC des cadres, FO, UNSA, la FSU et la CFTC... Seul le syndicat S.U.D n’y est pas affilié.


        La CES, est financée par Bruxelles, elle a soutenu le Traité de Lisbonne, elle a demandé la suppression du référendum en Grèce, elle est contre l’austérité, mais « soutient l’objectif d’assainissement des budgets », ce qui totalement contradictoire. Et elle édite un machin « Contrat social pour l’ Europe »..., ou « l’ Europe sociale à la St Glinglin... »

        Autant dire qu’elle est partie prenant de l’ Europe des banksters, ce que l’auteur semble réserver à la CFDT. Aucun syndicat qui appelle à la grève et aux manifs du 9 Mars et aux suivantes, n’a eu l’honnêteté d’expliquer que la réforme du marché du travail est exigée par le FMI, la BCE, l’ OCDE et la Commission européenne, silence radio ! Tout est de la faute de Hollande, fermez le ban !

        Quant à l’avis négatif des Français sur les syndicats, ils ne savent pas tout !
        « Syndicats, corruption, dérives et trahisons » Livre enquête de Deloire et Dubois.

        Et le rapport Perruchot sur l’argent des syndicats, qui moisit au fond d’un tiroir.


        La seule perspective de défense des salariés passe par des syndicats indépendants. Quand on est financés par le patronat, l’ UE et l’ Etat, c’est la main qui donne qui commande à la main qui reçoit.

        • Jean J. MOUROT Jean J. MOUROT 7 mars 12:28

          On ne peut pas assimiler les corporations du Moyen-Age à des syndicats. C’étaient plutôt des organisations de domestication des travailleurs. Très hiérarchisées, si elles veillaient à la bonne qualité des productions, elles étaient aussi un frein à la promotion individuelle. Si la Révolution les a supprimées, c’est à la demande des compagnons... C’est d’ailleurs Vichy qui a tenté de leur redonner vie pour court-circuiter les syndicats.


          • Marignan Marignan 7 mars 12:29

            Merci à l’auteur.

            Un rappel historique toujours utile pour enfin dépasser le discours propagandiste enseigné à l’école (des républicains de 1789), lequel voudrait que la Révolution de 1789 fut menée par le peuple, pour le peuple ; tandis que l’exactitude historique démontre une situation diamétralement opposée où ladite Révolution (en fait un coup d’Etat, en langage courant) a été menée contre le peuple et un (ancien-)régime jugé trop proche des intérêts du peuple pour faciliter l’émergence de la nouvelle classe dirigeante bancaire et marchande.
            Un éclairage de plus pour illustrer l’avenir rêvé qui anime les dirigeants actuels qui se réclament de l’esprit de la Révolution : le retour au XIXème siècle.

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