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L’humanité dénaturée

La religion spectacle tient sa grande messe olympique. Elle va tenir permanence pendant quinze jours, reléguant guerre et paix aux faits-divers. Les grands prêtres essaient de chauffer les badauds, s’émerveillant de tout, discourant de rien.

Condamnés à s’extasier, ils ne désespèrent pas de rendre contagieux leur enthousiasme de commande. Ils sont au service d’une mythologie qui fonctionne encore. Elle est entretenue par tous les partis pris et les parties prenantes. Cela fait beaucoup. Les États investissent sans compter dans le sport de compétition, moyen politique de montrer leur excellence dans la culture de l’homme. Le sport cultive d’autres valeurs : volonté, courage, goût de l’effort qui, ayant disparu du tout-venant, font croire - puisqu’on les exalte - qu’elles appartiennent toujours au patrimoine.

Les marchands sont les vrais moteurs et les vainqueurs. Ce sont eux qui entretiennent la flamme. Elle leur rapporte beaucoup : de l’audience, donc de la publicité, des spectateurs prêts à payer, des produits dérivés, des investissements en tout genre. Les sommes sont colossales, les gestionnaires se servent au passage. Les artistes reçoivent leur part.

Les fidèles sont nombreux, pris au piège de l’hystérie fabriquée. Ils vont se croire capables de sauter plus de 2,30 mètres, devenir le bolide chaussé d’Adidas qui file le 100 mètres en 9 secondes et des centièmes, bondir de plus de 9 mètres, nager aussi vite qu’un marsouin. Eux, les fatigués à l’idée de marcher, qui n’aspirent qu’à ne rien faire, ils savent bien qu’il faudrait bouger pour faire moins de gras, mais, incapables de s’obéir, ils préfèrent rêver.

Leur rêve est de faire aussi bien que les athlètes galvanisés par la foule qui les oblige à des efforts surhumains. Ces Jeux ne me font pas rêver. Je ne les vois pas en rose : ni foire ni farce, mais, bien pire, ils reflètent l’état des lieux.

Ce n’est pas de l’activité ludique, divertissante, facteur de bien-être, de santé, d’esprit d’équipe, de force, d’adresse dont je parle. On la pratique en dilettante ou en passionné, en aparté, en amateur, aux heures libres, pour se faire plaisir, mais du sport professionnel où on s’engage à plein temps, pour la vie. On signe des engagements, on contracte des obligations. Le but est de gagner, d’être le premier. L’ambition de cette vocation est le paradis, comme toujours. Il est terrestre et a des séductions. La première est d’être le premier et d’assouvir une volonté de puissance. Zarathoustra en exprime toute la mécanique quand il parle de la victoire sur soi : « quand le plus grand de tous entre en lice à son tour, il prend sur lui risque et péril, c’est une partie de dés avec la mort ».

La sélection naturelle a fait le tri et seuls sont acceptés les êtres aux qualités physiques et mentales à la hauteur de leurs prétentions. C’est sur ce support exceptionnel que va s’organiser un travail forcené. Chaque jour est consacré à l’entraînement. Des pays organisent de véritables usines où les postulants, apportés dès l’enfance par les familles, sont épuisés pour que ne surnagent que les quelques-uns que la nature a dotés du plus qui fait la différence. Ils entrent dans un cycle où c’est le chronomètre, la perfection d’une pirouette, d’un salto arrière ou la distance d’un lancer, les kilos soulevés qui décident de la réussite d’une vie. Ils auront à surmonter souffrances, blessures, fatigue, découragement pour relever le défi permanent : progresser pour se surpasser et dépasser les autres.

Le corps est un outil pour tout le monde. Du prédicateur au chirurgien, du chercheur au plombier, chacun l’utilise au gré de son besoin. Ce qui impressionne chez l’athlète de haut niveau c’est que ce n’est pas un corps offert, exposé, moyen pour fabriquer de la pensée, un bijou, une maison, ce n’est pas la voix du soprano, les doigts du pianiste, la main du tailleur de pierre. Eux aussi ont acquis par l’entraînement, la répétition, la souffrance une connaissance, une expertise, voire une quasi-perfection. L’effrayant chez les rois et reines de l’athlétisme, de la natation, de l’haltérophilie, de la gymnastique est que la culture du corps a une seule fin : le mettre en état de domination.

Cette activité ne s’inscrit pas dans une histoire naturelle : l’exploit attendu serait impossible à réaliser sans un entraînement spécial. Mais, surtout, la finalité de cette performance à laquelle on dédie sa vie, est dérisoire, insignifiante. Instantanée, elle disparaît aussitôt faite, peut s’inscrire sur la pupille, dans la mémoire si le geste a été beau, élégant, mais l’important est la place qui, coûte que coûte, doit être la première.

L’exploit physique produit une perversion des valeurs qu’il suppose. Mobiliser autant d’énergie, de discipline, de volonté, de souffrance, de blessures pour un but si mesquin atteint la folie. Transformer sa vie et son corps pour courir plus vite, sauter plus haut, jeter plus loin, soulever davantage, revient à développer de façon obsessionnelle la dimension animale du corps. Vouloir le faire rivaliser avec l’animal sauvage est une prétention que l’homme, ce malheureux bipède impuissant qui n’arrivera jamais à l’atteindre. Consacrer sa vie à un challenge si médiocre est pitoyable.

Ces sportifs n’ont pas l’apanage de la volonté de puissance, du désir de la réussite et de la célébrité. Un président, un général, un pape l’ont aussi. L’amour de l’effort physique n’a rien d’anormal. Accéder à la première place est l’ambition de tous les élèves de l’ENA et de Polytechnique, accéder à la gloire, à la une de L’Express, à la fortune, est le rêve de beaucoup.

Il n’y a rien de déshonorant à choisir ce média plutôt qu’un autre. La vie du champion à l’entraînement est même décrite sur le ton de l’admiration car elle combine patience, abnégation, discipline, volonté. La capacité de s’imposer des séances répétitives, vaincre la fatigue, la routine, suivre une hygiène alimentaire, des règles de conduite donne une dimension ascétique et esthétique quasi surnaturelle à la vie de ces athlètes. Ils apparaissent comme des êtres d’exception tant leur comportement diffère du vulgus pecum incapable de la moindre discipline dans tous les domaines. Ils acceptent aussi d’avoir leur vie administrée par des équipes de spécialistes qui décident et organisent.

Ce tableau idyllique du professionnel pur et dur ne devant sa supériorité qu’à son seul mérite est encore complaisamment dessiné par les thuriféraires inconditionnels. Il appartient à un passé dont on n’en connaît pas trop l’ancienneté car les débuts du dopage entrent dans un flou qui évite de poser des questions embarrassantes. Aujourd’hui, il n’y a plus de doute : les limites physiologiques ont été atteintes et l’entraînement doit s’appuyer sur des propriétés supplémentaires, extranaturelles.

Tous les moyens sont devenus bons pour atteindre la plus haute marche du podium. Peu importent les conséquences.

En 1983, aux États-Unis, à la question  : « Prendriez-vous des drogues qui feraient de vous des champions olympiques à coup sûr, mais risqueraient d’entraîner la mort dans l’année qui suit ? », 50 % des athlètes interrogés ont répondu par l’affirmative (cité dans Jeux Olympiques, la flamme de l’exploit, F. Hache, Découvertes Gallimard, Paris 2008, p. 150). Le travail des médecins paraît devenir plus important que celui des entraîneurs, l’un préparant le corps pour l’autre : grossesses programmées et interrompues pour augmenter le volume sanguin et l’oxygénation ; hormones mâles et de croissance pour augmenter la masse musculaire ; EPO pour augmenter le volume globulaire ; travail en caisson, en altitude, vibrations mécaniques et d’autres techniques dont on ignore tout.

Le respect du corps que l’on contraint pour qu’il exprime sa plénitude a disparu. Le verrou a sauté sous la pression des intérêts : ceux de l’argent à gagner et à faire gagner ; enjeux politiques des États qui trouvent dans le sport un exutoire et un renom ; enjeu de puissance pour l’individu, la nation.

Notre société applaudit à un spectacle où s’agitent des hommes, des femmes dont la musculature, les valeurs, l’ambition sont clairement révélées et ne laissent place à aucune ambiguïté. Elle sait que les vainqueurs seront ceux qui auront été non seulement les plus forts, mais aussi les plus habiles à mentir sur les moyens qui leur ont permis de gagner.

C’est l’évolution de cette humanité-là qui nous intéresse et à laquelle une olympiade sert de révélateur. Elle nous paraît traduire un affaiblissement de la morale sociale et un abêtissement de l’humanité. Il est difficile de ne pas, alors, se référer au livre de Vercors Les Animaux dénaturés. Immédiatement qualifié de conte philosophique voltairien, il dut son succès aussi à sa forme plaisante, pleine d’humour et d’ironie. Paru en 1952, au sortir des horreurs de la guerre et de l’Holocauste, il y posait la question « Qu’est-ce qu’un humain ? ». Vercors tentait d’y répondre en racontant la découverte des Tropis, mi-hommes, mi-singes, dans la jungle de la Nouvelle-Guinée. Des experts de toutes disciplines y dissertent à l’occasion d’un procès pour trouver les limites entre l’homme et le singe. L’homme se distinguerait de l’animal par l’esprit religieux. Il signifie esprit métaphysique, esprit de recherche, d’inquiétude, et non seulement la foi, mais la science, l’art, l’histoire, la sorcellerie, la magie, etc. Pour Vercors, toujours en prenant exemple sur son groupe de Tropis, le degré d’humanité d’un être reposerait sur la non-acceptation ou la soumission au groupe et son libre-arbitre.

On peut regretter qu’un nouveau Vercors ne se lève pas et vienne maintenant nous parler de l’humanité d’aujourd’hui. La logique qui conduit un homme, une femme à se transformer en s’aidant si nécessaire d’artifices potentiellement mortels pour gagner une médaille et celle de la foule qui s’enflamme pose en effet la question de la pertinence de la définition d’Aristote : « l’homme, un animal doué de raison ». Si vous enlevez à l’homme sa raison, que lui reste-t-il ?

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    Par Sylvain Reboul (xxx.xxx.xxx.163) 12 août 2008 15:30
    Sylvain Reboul

    Excellent article : le corps transformé en machine à produire des performances immédiatement monnayables sous forme de commerce spectacle ne peut être qu’un corps méprisé et méprisable et en cela corps-machine infiniment exploitable aux dépens même de la santé et des équilibres physiques et psychologiques à moyen et à long terme.

    Le corps auto-aliéné du sportif devient le modèle valorisé et valorisant de l’exploitation capitaliste elle-même et de ce fait consentie : Le comble de l’aliénation est alors atteint en tant que servitude volontaire ou désirée (La Boétie).

    La drogue chimique n’est qu’un indice expressif de cette drogue qu’est le désir nécessairement aliénant de la performance à tout prix...L’une ne va pas sans l’autre.

    Capitalisme et éthique du désir

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